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Triptyque

Journaux en chassés-croisés

Journaux en chassés-croisés
Où Frédéric tombe de haut, et remplit ses devoirs paternels ; où Françoise devient Charlie, emportée par la ferveur des philosophistes ; où Frédéric, quinze ans plus tôt, confiait ses projets à son journal.

Frédéric considéra le morceau de nappe en papier taché de graisse, agrémenté de quelques grains de couscous, où était griffonné le numéro de téléphone. Sur l’écran de l’ordinateur, la barre d’insertion clignotait pour le rappeler à son devoir.

Il estima en avoir assez fait pour la journée. La phrase interrompue resterait en l’état jusqu’au lendemain. C'était d’ailleurs un bon truc pour reprendre le fil d’un texte. Et puis Mathilde allait bientôt sortir de l’école.

Il ne fallait que dix minutes pour aller de la rue de l’Église à l’avenue Félix Faure, mais Frédéric ne pouvait imaginer arriver en retard, ne fût-ce que d’un instant. Sa présence à la sortie de l’école devait être pour Mathilde comme un article de foi. Elle avait déjà assez d’occasions de sentir vaciller sa jeune confiance, avec la nouvelle organisation entraînée par la séparation.

Il se chaussa et décrocha son blouson de la patère. Puis il se rendit compte qu’il était trop tôt. Sa quotidienne impatience de retrouver Mathilde lui jouait souvent ce tour-là. Il se décida brusquement, sans doute parce qu’il n’avait que très peu de temps, et composa le numéro. Une voix de femme interrompit tout de suite la sonnerie.

- Bonsoir, je suis chez Françoise ?

- Qui est à l’appareil ?

- C’est un ami de Françoise. Frédéric. Je suis chez elle ? Vous pouvez me la passer ?

- Non, je ne peux pas. Qu’est-ce que vous lui voulez ?

- Eh bien… Elle m’a donné ce numéro. Ce n’est pas chez elle ?

- Excusez-moi, je suis occupée.

On raccrocha. Ébahi, il considéra le récepteur. Il fut tenté de rappeler. Non, il était temps d’y aller. Tout au plaisir de retrouver bientôt sa petite fille, et à la pensée de la soirée qu’ils allaient passer ensemble, il rafla les clés sur la console de l’entrée et sortit.

L’école communale était à moins de cinq cents mètres. Quand il arriva, il n’y avait encore que quelques-unes des mamans et des nounous qu’il retrouvait quotidiennement devant les grilles. Enfin, ce fut la sortie des classes, une par une. Les CM2 : il se hissa sur la pointe des pieds et scruta les rangs. Mathilde était en grande conversation avec une petite camarade. Elle l’aperçut.

- Papa !

Jusqu’où peut aller la liberté d’expression ?

C’était le thème, INÉVITABLE, de ce soir.

Le temps d’autrefois, quand je me faisais un devoir de transmettre ces sujets à Frédéric, qui ne semblait jamais s’y intéresser, alors que certains thèmes touchaient de près à notre relation……

Mathias, un nouveau, portait un tee-shirt « Je suis Charlie ». Je n’ai pas hésité à dire que moi aussi je me sentais Charlie. Les participants ont approuvé. Trois d’entre eux sont des anciens, ceux qui quinze ans plus tôt fréquentaient déjà la Brasserie de l’Équinoxe. Michel a fait un rappel à l’ordre. Il a remplacé Pierre depuis la mort de celui-ci. Pierre a été beaucoup regretté. Monique, qui a proposé le sujet et l’a facilement emporté aux voix, au premier tour de scrutin, a consulté ses notes et fait son introduction. « Plus fort ! », a demandé Christian, à l’autre bout de la table. De plus en plus dur d’oreille, Christian ! Monique a estimé qu’il y avait DES LIMITES, puis a pataugé en essayant de dire lesquelles. Frédéric aurait su, certainement, dire clairement où elles se situaient, et qui traçait les frontières. Je n’ai pas osé…

Jeudi 25 novembre 1999, Paris

Cela fait deux semaines que je ne suis pas allé au café-philo. Lors du précédant, c’était « mon jour » avec Mathilde. J’ai rappelé Françoise. On m’a raccroché au nez. Une cinglée, une de plus, j’ai conclu, et j’ai renoncé. Je suis assez occupé pour ne pas perdre mon temps, entre Mathilde, mon travail et mes projets.

Pour ce qui est de Mathilde, le rythme est pris : un week-end sur deux, un mercredi sur deux, un soir sur deux chez moi. Les autres soirs, je la garde jusqu’à l’heure où Isabelle vient pour l’emmener chez elle – où que soit ce « chez elle » changeant.

Côté projets, les choses sont aussi claires. Je mets les bouchées doubles en cette fin d’année: il faut expédier un maximum de boulot, ramasser un maximum de thunes, et dès que possible me tirer. Le studio a été bradé, quand mon fils l’a libéré. Reste à vendre mon bateau actuel, céder ma part de la maison de famille, trouver un voilier plus grand, qui sera « Marjolaine ». Les manœuvres de séduction représentent le cadet de mes soucis. Demain, un jour « sans », je retournerai sans doute à la Brasserie de l’Équinoxe, c’est un bon moment de détente, et puis la curiosité, n’est-ce pas ?

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