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Triptyque

La tête dans les étoiles

Où, dans ce second chapitre de « La Mouche », Françoise se découvre et rêve ; où, quinze ans plus tard, elle consulte ses notes et se souvient.

Elle lui dit tout de suite qu’elle ne venait au café-philo que depuis peu de temps. C’était possible, mais douteux, pensa-t-il. Les clubs de rencontre étaient remplis d’habitués de longue date récemment inscrits, juste par curiosité. Frédéric affirma frauduleusement :

- Moi aussi, je viens de découvrir cet endroit. Et qu’est-ce que vous en pensez ?

- C’est intéressant. Il y a de très bonnes interventions. J’ai bien aimé ce qu’a dit le vieux monsieur. Tout le problème vient de la surpopulation.

Suivirent les habituelles questions.

- Je suis accompagnatrice et interprète. Anglais et polonais. Et vous ?

- Je fais des lignes. Je veux dire, j’écris pour qui me paye mes lignes.

- Vous êtes écrivain ?

- Non, pas écrivain. Je fais de la publicité, je suis spécialisé dans les journaux sur mesure, les journaux pour les entreprises, et puis les brochures, les dépliants… Je travaille sept ou huit mois par an, le reste du temps je navigue.

Il supposa que la navigation devait être plus motivante que la pub, aux yeux d’une fille dans son genre. Elle n’était certainement pas du type à frétiller devant les signes extérieurs de richesse. C’était un bon point, de même que l’absence de maquillage et les vêtements sans recherche. Elle était sans doute de gauche, mais n’était-ce pas le cas de tout le monde ?

- Vous naviguez, vous voulez dire en bateau ?

- En bateau, oui, en voilier.

- Ça doit être passionnant, j’ai toujours rêvé de parcourir le monde sur un voilier, la tête dans les étoiles…

- Oui, ce n’est pas toujours idyllique, mais on peut aimer ça. En tout cas, moi j’aime ça.

- Et vous naviguez où ?

- Actuellement, le bateau est en Grèce. Je vais le vendre pour en acheter un plus grand…

Tout cela était parfaitement exact. Il n’avait pas besoin d’inventer, pour faire fantasmer une citadine cloîtrée dans sa terne existence. Il proposa un peu plus de couscous et de bouillon. Le meneur de jeu appela avec l’autorité du leader le serveur asiatique qui s'empressa avec un sourire obséquieux, bien que sachant que la note serait âprement discutée, le partage difficilement réalisé, et son pourboire, nul.

Pierre était assis au milieu de la table, et s’était autoritairement entouré des deux seules femmes présentes, dont Françoise. Frédéric remarqua qu’il jetait de fréquents coups d’œil sur sa voisine, puis sur lui, en souriant d’un air bonhomme. Tous deux parlaient trop bas pour que Pierre puisse les entendre, mais il n’ignora certainement pas le morceau de nappe qu’elle glissa sur la table.

Françoise, donc. Frédéric hésita, puis décida de s’abstenir de la raccompagner en voiture. Il se sentait fatigué, et pas très pressé de concrétiser un avantage supposé. Le groupe se dissocia peu à peu. Françoise et Frédéric se retrouvèrent bientôt seuls à remonter le Boulevard Saint-Michel.

- Et vous naviguez en famille ?

- Non, la plupart du temps. Mes enfants, ou des amis, viennent parfois pour les vacances.

- Vous avez quitté votre femme ?

- Non, c’est elle qui est partie, corrigea-t-il en sentant passer, aussitôt chassée, l’habituelle bouffée de colère et d’amertume. Ma fille va sur ses six ans.

- C’est dur ?

- C’est dur d’être séparé de son enfant. Enfin, je la vois souvent.

- Vous avez adopté la garde alternée ?

- Oui, on peut dire comme ça. Depuis que sa mère est partie, la petite habite moitié chez l’un, moitié chez l’autre. Cela fait que je vois Mathilde tous les jours. Elle dort chez moi trois fois par semaine, et je l’ai un week-end sur deux.

- Mathilde, c’est un joli nom. Vous avez de la chance, ça se passe bien, il y a tant de couples qui se déchirent.

Il admit, lugubre : oui, il avait de la chance.

Les ouvriers ont fini leur journée de travail, et descendent prestement des échafaudages. Comme des singes. Les trappes d’accès claquent comme des coups de feu. Ne pourraient-ils les refermer doucement ? ILS S’EN FOUTENT !!! Tous des Noirs, sauf le chef d’équipe, Portugais sans doute. J'ai remis à sa place le petit carnet où je note soigneusement les thèmes de débats et la teneur des interventions. Ce soir-là, le 13 novembre 1999, c'était « La solitude est-elle pensable ? », et non « Faut-il espérer pour vouloir ? ». Pour lui qui aimait la précision. La pile vacille, menace de s’écrouler. Je la remets d’aplomb, et j’imagine le regard significatif de Frédéric : désordre matériel, DÉSORDRE MENTAL. Au rez-de-chaussée, dans la cour, un fracas de verre brisé. La poubelle du tri sélectif. Cela me fait penser à ses sorties pleines d’aigreur à propos de ce qu’il appelait « un monde au féminin » : un monde où il était plus grave de se livrer à un faux témoignage que de verser deux gouttes d’huile dans la mer, où c’était péché véniel de commettre de multiples infanticides (savamment rebaptisés « dénis de grossesse »), et péché mortel que de regarder une femme avec insistance (même si celle-ci faisait TOUT pour attirer les regards). Selon lui, les femmes, en se rendant maîtresses incontestables de la procréation comme de l’accouplement (possible « viol légal » quand le mari autrefois « exerçait ses droits »), tenaient les hommes en laisse. CHIENS COUCHANTS, disait-il, rageur. On peut dire que notre relation n’a rien eu à voir avec ce tableau. C’était MOI, la chienne, qui répondait au sifflet du maître !!!

Le chat gris de nuit, en face, interrompt sa promenade sur le mur de séparation entre les deux immeubles. Un vent léger fait onduler les cordes laissées par les ouvriers, comme celles, je me souviens, des drisses de Marjolaine, le BON VIEUX Marjolaine, vendu aux enchères.

La tête dans les étoiles

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