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Triptyque

Le pillage des meilleurs

Où le septennat est en question, comme le passé de Jospin ; où Frédéric louvoie, entre tiers-mondisme et psychanalyse ; où il confie dans son journal ses projets nautiques.

L’année 2000 ne pouvait qu’inspirer le café-philo. On discuta des « Peurs de l’an 2000, illusion ou réalité », de « La Nécessité des Mythes » et, ce soir-là, de la « Magie des chiffres ». Le débat resta languissant jusqu’à ce qu’il se ranime en prenant prétexte du chiffre sept. Le prochain Président de la République serait probablement élu pour cinq ans seulement. C’est beaucoup trop court selon Jacques, l’employé des Postes. D’autres soutinrent l’opinion inverse. On en vint à évoquer les qualités de Lionel Jospin, Premier Ministre depuis la dissolution de l’Assemblée : fermeté, droiture…

Gus s’exclama :

- Droiture, vraiment ?

La révélation du passé trotskiste de Jospin, secret de Polichinelle dans les cercles du Pouvoir comme l’avait été la double vie de Mitterrand aux frais du contribuable, agitait les consciences de gauche. Jospin avait-il bien fait de nier son passé de militant ? Des discussions privées s’engagèrent, malgré les rappels à l’ordre de l’animateur.

Frédéric préparait son nouveau voilier dans un chantier proche de Hyères. Il multipliait les déplacements entre Paris et le Midi. L'esprit libre durant ces trajets, il en était venu à prendre une décision. L'annoncer à Françoise lui semblait un exercice délicat, faute de pratique. Fallait-il le faire, d'ailleurs ? Autrefois, il se serait contenté de laisser stagner les choses. Une histoire qui restait dans le flou, c’était toujours un avantage quand on voulait profiter d’un sexe disponible en période de disette. Mais il était devenu bêtement scrupuleux. Françoise n’était plus jeune, mais elle était encore assez attrayante pour rencontrer quelqu’un qui l’aimerait pour de bon. Il fallait la libérer d’une relation sans futur. À la pause, il sortit de la salle. Quand Françoise le rejoignit au bar, il alluma sa seconde « Marlboro », devant un demi pression, et se lança :

- Tu sais, il faudrait qu’on parle. Il faudrait qu’on parle de nous.

- Il y a quelque chose qui ne va pas ?

- Non, ça ne va pas. Cela fait quatre mois qu’on se connaît, et j’ai l’impression que notre relation…

Elle le coupa, préparée qu'elle était par son manque d’assiduité.

- Je vois. Tu en as déjà marre de ta petite polonaise, tout juste bonne à se faire sauter une fois par semaine, quand la libido de monsieur le démange.

- Si je pensais ce que tu dis, je ne prendrais pas la peine d’en discuter. Mais je crois que notre relation est, comment dire, trop prenante, pour qu’on continue sur une voie sans issue.

Le coup de la « relation trop prenante », une femme le lui avait fait, une fois, et Frédéric trouvait cela ingénieux.

- Une voie sans issue, c’est ce que tu penses, Frédéric ? Je suis sûre que tu as pour moi des sentiments, moi en tout cas j’en ai pour toi. Nous avons des goûts en commun, nous passons de bons moments au lit, je ne vois pas pourquoi il faudrait casser tout ça… Non, ce que je pense, c’est que tu es un peu déprimé, parce que ta femme t’a quitté. C’est ancien, mais ça te fait toujours souffrir. Et puis tu es soucieux, parce que tu as des projets à réaliser. Peut-être que j’ai été un peu trop exigeante avec toi, que je t’ai trop demandé.

Comme l'avait observé Frédéric, Françoise partait souvent de prémisses faux pour en déduire avec une certaine logique des faits tout aussi erronés. Mais il se laissa prendre au piège d’argumenter sur le terrain de l’adversaire. Dans un groupe réuni près d’eux, un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux longs et aux lunettes rondes d’intellectuel, scanda : « une barbarie sophistiquée ». Il parlait de l’Occident. Des murmures approuvèrent la formule.

- Françoise, je ne sais pas si nous avons des goûts en commun, certains peut-être, mais ce n’est pas par affinité culturelle que les gens se marient… je veux dire, qu’ils vivent ensemble. Je ne me sens pas spécialement déprimé, ni soucieux. Au contraire, les choses vont bien. J’ai vendu tout ce que j’avais à vendre. J’ai même trouvé quelqu’un qui me reprend mon activité, contre une petite rente. Tu vois, tout baigne. Tu me parles du départ d’Isabelle. Elle est partie depuis quatre ans, ça fait un bail. Le seul problème, c’est d’être séparé de Mathilde, mais je n’y peux rien. C’est de la tristesse, pas de la déprime.

« Savez-vous que des milliers d’êtres humains meurent à chaque minute pour que soient maintenus les bénéfices capitalistes ? » énonça le jeune homme à lunettes rondes.

- Tu dis ça, c’est normal. Mais tout homme souffre quand sa femme le quitte, ça le perturbe profondément. J’ai entendu à la radio qu’on citait de nombreux cas d’impuissance sexuelle…

- Tu crois trouver un remède dans la solitude, poursuivit Françoise, alors qu’au contraire, il te faut une présence, mais une présence amicale et discrète. Tu crois trouver une solution dans la fuite, alors que c’est toi-même que tu dois retrouver. Inconsciemment, tu…

Du groupe voisin jaillissaient « pillage des richesses naturelles », « scandale de la faim ». « Il faut se mobiliser devant l’urgence ! » glapit une grosse fille en sarouel, peut-être la compagne du chevelu. Frédéric prêtait l’oreille malgré lui, et son esprit dériva, tout en cherchant les mots pour interrompre Françoise.

Le « pillage des richesses naturelles » était un des leitmotiv des tiers-mondistes, qui justifiaient ainsi l'immigration massive, juste revanche des ex-colonisés. L'argument était fallacieux. Il existait des ressources naturelles. Mais les richesses dites naturelles, ça n’existait pas. Toute valeur économique venait d’une exploitation, d’une transformation, d’une commercialisation. Le pétrole, sans l’automobile, n'était qu’une matière malodorante et quasi inutile. Le diamant, sans les marchands d’Anvers, n'était qu’un produit sans grande valeur. Les péchés de l’Occident conquérant étaient aussi minces que ses propres torts, argumenta Frédéric in petto. A haute voix :

- Non, s’il te plaît, ne commence pas à me dire ce que je pense, et ce que je devrais penser. Je suis un grand garçon, j’approche la soixantaine, trop vieux pour tirer profit d’une psychanalyse.

S'il y avait un pillage, c'était en Occident : celui des ressources humaines ; le pillage des meilleurs au profit des moins bons, le pillage des producteurs et des créateurs au profit du parasitisme social. Frédéric était un producteur d'une dimension infime, en terme de valeur ajoutée. Mais chaque centime qu'il gagnait, il ne le devait qu'à son propre travail, dans le cadre contractuel de ses relations avec ses clients. Qu'il soit dessaisi d'une part notable de ses efforts par les prédateurs restreignait d'autant son espace de liberté, en restreignant les moyens de l'exercer, quel que fût l'emploi qu'il ferait de cette liberté, liberté d'entreprendre ou liberté de vivre sa façon, qui en valait bien une autre puisque c'était la sienne.

Jacques, l’employé des Postes, s'empressait : « Vous avez entièrement raison, c’est prouvé, c’est mathématique. C’est la malbouffe de l’Occident qui crée la faim dans le monde. Les kilos de viande dans les assiettes des riches… » La suite se perdit, couvert par d’autres voix. Un peu à l’écart, Michel, le gros prof de maths à la peau grasse et aux lèvres épaisses, interpellé par le mot « mathématique », fit entendre sa voix de baryton et son accent inimitable : « Moi, du moment que c’est bon, ce que j’ai dans mon assiette ! Une bonne côte de bœuf avec des cèpes et de l’ail, par exemple, mmmh ! ». Personne ne rit à cette courageuse tentative pour détendre l’atmosphère. On en était aux choses sérieuses. Le barman demandait depuis un moment ce que ces messieurs-dames voulaient prendre. Il finit par protester : « Si vous voulez discuter sans consommer, allez dehors ! ». Le mot fut repris au vol. Consommer, bien sûr ! Sept cents millions de consommateurs, et deux milliards de non-consommateurs. Les représentants des ventres creux condescendirent néanmoins, au nom de leur apostolat, à commander des cafés.

Après une journée passée à fabriquer des déclarations falsifiées de cadres dirigeants qui, ô miracle, croiraient en les lisant qu’ils avaient réellement prononcé les fortes paroles qu’il leur attribuait, Frédéric se sentait assommé, entre Françoise d’un côté et les apôtres de l’autre.

- Écoute, Françoise, je ne veux pas en discuter trois heures. Je pense que nous devrions mettre un terme à notre relation, c’est tout. C’est mieux pour moi, et je pense que c’est mieux pour toi.

- Ne me dis pas ce qui est mieux pour moi !

- D’accord, d’accord ! C’est seulement mieux pour moi. Cela dit, je crois que j’ai le droit de décider ce que je fais de ma propre vie. Je ne t’ai pas fait de promesses, je ne te dois rien, j’ai le droit de vouloir arrêter. Je regrette que ça n’ait pas marché entre nous, mais je te l’ai dit dès le début, et je te l’ai redit. Je ne veux pas vivre à plein temps avec quelqu’un, je préfère vivre seul, c’est mon affaire et c’est ce que je veux, même si ça n’est pas bon pour moi. Tu ne peux pas m’obliger à partager ma vie avec toi, car c’est ça que tu veux.

- Que tu dis ! Qu’est-ce qui te fait penser que je veux vivre avec quelqu’un ? Tu es bien prétentieux. Pour moi, une relation épisodique, ça me va très bien. Moi aussi, j’aime la liberté ! Et puis tu dis que tu ne m’as rien promis. Ce n’est pas vrai. Cela fait des mois que tu me parles de tes voyages. Quand on s’est rencontré, tu m’as dit que tu m’emmènerais un jour sur ton bateau. Tu n’appelles pas ça un engagement ? Alors, d’accord, on ne se voit plus, j’aimerais avant que tu me fasses naviguer, seulement quelques jours, pour tenir ta promesse. J’ai toujours rêvé d’aller en mer, je n’en ai jamais eu l’occasion. Une pauvre petite étrangère, ça n’a pas assez de sous pour s’offrir un voilier !

Frédéric ne releva pas que la pauvre petite étrangère était née en France, et y avait toujours vécu. Françoise, inexorable :

- Alors, c’est d’accord, tu m’emmènes sur ton bateau quelques jours, et ensuite tu n’entendras plus parler de moi. Tu me dois bien ça.

Excédé par ce marchandage, Frédéric abdiqua :

- D’accord. Je t’emmène une semaine, pas un jour de plus. Il te faudra rentrer à Paris comme tu pourras, parce que je ne reviendrai pas avant des mois… Et tu couches dans la cabine arrière.

- On part quand ?

- Je te le dirai. Courant mai, en principe.

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Samedi 26 février 2000, Paris

Soirée épuisante. J’ai arraché à Françoise la promesse d’une séparation, mais assortie de conditions. Pourquoi les avoir acceptées ? Respect des engagements ? On parle toujours trop, et quelle mémoire elles ont, quand ça les arrange ! Au calme, je révise mon planning : de mai à août, en Grèce. En août, vacances avec Mathilde. Le bateau au chantier, à Corfou sans doute, puis, au printemps 2001, faire l’Adriatique ? Retour sur les côtes françaises, donner congé de l’appartement, et derniers préparatifs au chantier Gros avant d’aller vers Gibraltar et l’Atlantique. Côté finances, malgré la ponction de Madame Préfon, il restera deux cent mille francs, dans lesquels je puiserai peu à peu, et qui s’ajouteront aux trois cents euros par mois que m’a promis mon repreneur… Pas de quoi vivre dans le luxe, mais j’en ai l’habitude. Il a fallu que je rencontre Isabelle pour nous équiper de ce que la plupart considèrent comme le minimum de confort : lave-linge, lave-vaisselle, congélateur…

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