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Triptyque

Problématique intégration

Où Frédéric privilégie le « facteur humain » ; comment un autre Frédéric, né en 1801, lui sert de mentor ; comment un petit « de souche » cherche vainement à s'intégrer ; où son journal éclaire son opinion sur une pasionaria nommée Forrester.

L’inspiration ne venait pas. Cet article sur le Service Après-Vente était, comme prévu, d’un accouchement difficile. Frédéric avait passé toute la matinée avec les collaborateurs de l'entreprise, promenant parmi eux son magnétophone et son appareil photo. Faire du vivant, afin que le lecteur du house organ se rende bien compte que le SAV, chez Plan Loc, c’était avant tout des femmes et des hommes voués à offrir un service sans faille, et même davantage : pas seulement des procédures et des moyens matériels, mais surtout une véritable personnalisation des relations, etc. Ces moyens, il fallait quand même les mettre en valeur : capacités informatiques, systèmes de communication de pointe… Mais l’essentiel, c’était le facteur humain.

Il se leva. Son coin travail, dans la salle de séjour, est encombré de dossiers entassés sur la longue table et sur le parquet. L’appartement comportait trois pièces, et la disparition d’une bonne partie des meubles renforçait l’impression d’espace. Trois ans plus tôt, il avait donné à choisir à Isabelle ce qu’elle voulait emporter. Plus récemment, il s'était débarrassé de presque tout le restant, en prévision de son propre départ. Mais dans la chambre de Mathilde, rien n'avait changé. Tous ses jouets étaient là, de même que son petit bureau, et bien sûr le lit auprès duquel Frédéric restait longuement, pour lui lire quelques pages, à l’heure du coucher, les soirs où elle dormait chez lui ; ce lit qu’il effleurait d’un regard attristé quand Mathilde était chez sa mère.

Il pensa au PACS, à nouveau, et à l’intrusion de l’État dans le domaine privé. Qu’en disait Bastiat, au fait ?

« Les abus iront toujours croissants et on en recalculera le redressement d'année en année, comme c'est l'usage jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors, on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. »

Il remit l’ouvrage dans la bibliothèque. Qu’allaient devenir ces livres, quand il partirait ?

La chambre de Mathilde donnait sur la rue, avec en face un vaste square. Il ouvrit la porte-fenêtre coulissante. Il écrasa sa cigarette dans le pot de fleur désormais dégarni, jonché de mégots. En bas, il y avait trois garçons, l’un d’eux un peu à l’écart. Leurs voix aux intonations des banlieues montaient jusqu’au quatrième. Il comprit que deux des jeunes se moquaient du troisième, un blondinet avec une tête de moins qu’eux. Les deux jeunes maghrébins lui tournaient dédaigneusement le dos, s’éloignaient en faisant de grands gestes. Le petit s’accrochait, les suivait à quelques pas, désespéré de ne pas être accepté. Quel genre d’exploit le ferait reconnaître comme un égal par ces deux costauds? Comment se faire accepter par ces dominants ? Comment être intégré ? Frédéric referma la fenêtre et regarda machinalement le petit tableau, au-dessus du lit d’enfant : la grand-mère maternelle l’avait réalisé au crochet, entourant le prénom et la date de naissance de dessins d’oursons, d’étoiles, de coquillages.

C’était dans ce pays en voie de désagrégation que Mathilde avait été mise au monde. Le quartier petit bourgeois où elle passait son enfance changeait, insensiblement. Un superbe immeuble à loyer modéré avait été construit dans la rue. On avait vu apparaître les premiers tags, sur les équipements du square, sur les portails. Des jeunes jouaient au foot sur les pelouses, malgré l’interdiction toute théorique que ne pouvait faire respecter le gardien cacochyme. Un vélomoteur surmonté d’une silhouette à bonnet de laine et capuche de survêtement passait régulièrement à toute vitesse, dans le hurlement aigu de son échappement libre. Mais devant les grilles de l’école communale, à l’heure de la sortie, la proportion des personnes venues de l’autre rive de la Méditerranée restait faible. Seuls quelques rares foulards faisaient leur apparition sur les têtes des mamans musulmanes. On était encore loin du paysage ethnique que présentaient les banlieues. Néanmoins, cela suffisait à Frédéric pour commencer à lui pourrir la vie, sans compter tout le reste. Heureusement, il partirait bientôt.

Paris, dimanche 28 novembre 1999

Hier, la soirée avec Françoise s’est déroulée comme prévu. Après le dîner dans un restaurant de la rue Monsieur-le-Prince, je l’ai amenée chez moi. L’énigme des coups de téléphone a été expliquée. Françoise et son amie d'enfance, Nathalie, ont chacune un domicile, mais il leur arrive d’échanger leur logis, pour un temps.

Françoise a apprécié le nombre de livres dans la bibliothèque. Elle aussi lit beaucoup. De la psychologie, de la sociologie principalement, des essais ; des œuvres poétiques également, des romans contemporains. Elle vient de finir, enfin pas tout à fait, « L’Horreur Économique », de Viviane Forrester, dont on a parlé au café-philo. Je l’ai lu au château, chez ma cousine. L’ouvrage a obtenu le Prix Médicis, et est un remarquable succès d’édition, avec trois cent cinquante mille exemplaires. Je me suis gardé de dire ce que je pensait de la diatribe hystérique qui a assuré à cette pasionaria, jusque-là anonyme, de confortables revenus. Ses cris de désespoir contre la mondialisation, les multinationales, le libéralisme, la globalisation, la déréglementation, ne débouchent sur aucune proposition concrète. Bavardage féminin, inspiré et creux à la fois.

Viviane Forrester est l’une des génitrices du mouvement ATTAC. Attac est contre la mondialisation, contre le libéralisme, pour le moins contre leurs excès. Ah ! Qui n’est ennemi des excès ! Ces excès, ce sont bien sûr ceux de la société marchande. Il est facile, et en effet utile, de les fustiger. Mais on peut y échapper, même si c’est difficile. Seul l’État dispose des moyens d’une contrainte absolue, en faisant la Loi.

Problématique intégration

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