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Triptyque

Spes quidem fallax…

Où Frédéric affronte la circulation parisienne, à l'époque du PACS ; où Françoise basculait de Marine à Hollande ; où les « philosopheurs » parlent du progrès ; où les déesses sont parfois fallacieuses.

Des quais de la rive gauche, Frédéric réussit à négocier sans trop de mal l’habituel bouchon devant l’Assemblée Nationale – rien n’avait été fait, depuis au moins quarante ans qu’il affrontait la circulation parisienne, pour tenter d’en organiser les flux. Puis il s’engagea sur le Boulevard Saint-Germain, inévitable.

Pour une fois, il ne serait pas trop en retard. Isabelle était passée prendre Mathilde à une heure inhabituellement avancée, au grand désespoir de l’enfant qui regardait avec son père son émission préférée, les Razmoket. Les aventures de Casse-Bonbon, de La Binocle, de Couette-Couette, amusaient autant le père que sa fille. Isabelle s’était montrée intraitable, comme d’habitude. Il fallait toujours obtempérer à la seconde. Navré, Frédéric avait vu sa fille entraînée comme un paquet sanglotant, soumise au rythme infernal de la mère-moderne-qui-travaille-et-qui-s’assume. Là-dessus, il était descendu au sous-sol prendre son Land pour filer au Quartier Latin.

La circulation avançait par à-coups, la pluie augmentait, les essuie-glaces chuintaient. À sa droite, les bus filaient, bondés.

Entre deux soubresauts de la circulation, il feuilleta « Le Figaro » déployé sur le volant. La loi sur le PACS venait d’être promulguée. Il avait suivi avec un vague intérêt les épisodes du débat surréaliste lancé à la hussarde par le lobby gay désireux que fût officialisée l’union des couples homosexuels : pourquoi cette intolérable discrimination à leur égard ? N’avaient-ils pas droit à l’égalité, ou étaient-ils considérés par la République comme des sous-hommes, des üntermenschen, qu’Hitler envoyait dans les camps ?

Les médias n’avaient pas tardé à marteler la grosse caisse, faisant frémir l’opinion, pour un moment distraite de préoccupations subalternes comme le chômage et l’insécurité. Progressistes contre réactionnaires ; la France s’était divisée sur la question d’un pacte aux contours flous, mariage-bis ou association d’intérêts. Juste pour les homos, ou étendu à tous, fratrie ou, pourquoi pas, la mère et le fils majeur, qui pourraient procéder à des optimisations fiscales ?

Les députés avaient-ils flairé le piège d’une IRPP en chute libre ? Les fratries avaient été supprimées du projet. Restait celui de former des « familles homoparentales », selon l’heureuse expression du député Jean-Pierre Michel, l’une des têtes d’affiche de cette tragi-comédie, avec celles de Pierre Bergé, proche de l’Association des Parents et Futurs Parents Gays et Lesbiens. La catholique Christine Boutin avait été traitée de « nazie » par Yvette Roudy. Elisabeth Guigou, garde des Sceaux, avaient intimé aux tribunaux de ne pas attendre les décrets d’application pour mettre la loi en application. C’est qu’il y avait urgence. Mettre fin à tant de souffrances !

L’approche du Boulevard Raspail interrompit le soliloque de Frédéric. En haut de la rue Monsieur-le-Prince, il chercha une place pour se garer. Françoise serait-elle là ? Sans doute.

Il y a eu une GRANDE MANIFESTATION à la suite de l’attentat de Charlie Hebdo, et j’ai proposé à Nathalie d’y aller ensemble. Elle ne pouvait pas, ayant un engagement. J’ai décidé d’y aller seule. Puis, j’ai appelé Hélène, qui avait le même idée. Ni elle ni moi n’achetons Charlie Hebdo, c’est trop cher et en plus VRAIMENT TROP… Mais ça nous donnait l’occasion de marcher, et puis, il fallait faire quelque chose.

L’immensité de la foule était rassurant. Hollande s’est posé en leader. J’ai voté pour lui, il y a trois ans, après une incursion du côté de Marine (l’influence de Frédéric). Avec Hélène, on est tombé d’accord : la liberté d’expression doit être totale, sauf si elle s’exprime par la violence et le fanatisme. Chaud sentiment de FRATERNITÉ.

- Il nous reste donc deux sujets en tête de liste, résuma Pierre, le meneur de jeu. Celui proposé par Géraldine, « Le réel est-il vrai ? », et celui de Gus, « Le progrès a-t-il encore de l’avenir ? ». On va mettre aux voix. Pour le sujet de Géraldine, levez la main… six voix. Pour le sujet de Gus ? Neuf voix, le sujet de Gus est adopté. Gus, si tu veux bien nous le présenter…

Ce café-philo avait d’abord siégé dans une brasserie du Boulevard Saint-Germain, mais les tenanciers avaient finalement renoncé à héberger la philosophie populaire, estimant qu’il était avisé de considérer le manque à gagner. Le ratio entre le nombre de tables occupées et celui des consommations absorbées était désastreux. Le meneur de jeu avait déniché un autre établissement. « La Brasserie de l’Équinoxe » avait réservé aux philosopheurs* sa salle de l’étage, de toute façon inutilisée. Pierre avait également persuadé les participants de prendre au moins une consommation, facturée au tarif « salle ». Jamais Frédéric n’avait vu quelqu’un en prendre une seconde.

Il émergea au premier étage, et inséra une chaise entre Françoise et un des participants réguliers, qu’il identifiait comme un professeur de français à la retraite. C’était un bonhomme minuscule, au teint diaphane, aux mains pas plus grandes que celles d’un enfant. Gus termina son exposition, de la voix sonore de quelqu’un habitué à être écouté.

Gus avait dirigé une PME. En raison de sa courte barbe en collier, Frédéric l’aurait plutôt rangé dans le corps enseignant. C’était le cas d’une moitié des participants. La plupart étaient instituteurs, ou, comme on disait depuis la réforme de Lionel Jospin de 1989, professeurs des écoles. Les plus anciens attendaient la retraite, ou l’avaient atteinte. Les plus jeunes avaient été formés sur les bancs de l’IUFM, cette raffinerie où, sur la base d'intelligences brutes, on distillait des crétins. Le plus beau métier du monde ? Certains essayaient sans doute de le pratiquer avec conscience, pour un salaire minuscule, mais en pataugeant tant bien que mal au sein d'un pédagogisme sentencieux, d'un corporatisme revendicatif et d’une hétérogénéité ingérable.

Frédéric remettait également un employé des Postes, qui arrondissait son salaire en livrant des journaux, ainsi qu’une employée de la CAF à la retraite, et un chauffeur ayant travaillé pour Gaz de France, qui buvait du Ricard et n’intervenait jamais.

Pendant l’exposé, Françoise prit furieusement des notes. Plusieurs mains se levèrent. L’animateur inscrivit les noms et s’adressa au plus rapide, comme dans un jeu télé :

- Roger, c’est à toi. Puis viendra le tour de Saïd, de mon homonyme, et de… pardon, votre nom m’échappe, charmante Madame… de Christine.

Frédéric demanda à voix basse son carnet à Françoise. « Votre numéro, c’est une blague ? ». Roger finit de comparer les douceurs de la vie naturelle avec l’horreur de la vie moderne. L’homme vivait heureux autrefois, avant que la soi-disant civilisation ne lui apporte des bienfaits empoisonnés.

- Regardez l’Afrique, fit-il avec un grand geste.

Quelques têtes pivotèrent vers l’Afrique, mais c’était le garçon de café, un ch’timi blond comme paille, qui s’était arrêté un instant en haut de l’escalier. Accoudé à la rambarde, son liteau sous le bras, il s'égayait de ce cénacle de vieux radoteurs avant de prendre les commandes. L’interruption permit à Françoise de répondre.

- Une blague, pourquoi ? Vous m’avez appelée ?

- Deux fois, trois fois, même. À chaque fois, je tombe sur une personne qui me raccroche au nez. Ce n’est pas bien poli.

- Ah … Je suis désolée, c’est une erreur, vous avez dû tomber sur une amie, et elle a cru… elle a cru que c’était quelqu’un d’autre.

- Ce n’est pas grave, pas grave du tout. Un malentendu. Votre amie habite chez vous ? Oui, un demi pression, s’il vous plaît.

Le débat reprit. Le Progrès était inscrit dans la Nature, et les différentes espèces animales pouvaient se comprendre comme une pyramide allant des organismes primitifs, proches de l’inerte, au plus évolué des êtres vivants, l’Homo Sapiens. Le meneur de jeu cita Teilhard de Chardin.

- Je vous donne mon numéro, ça sera plus simple, souffla Frédéric.

Il l’inscrivit sur le carnet qu’elle lui tendait. Françoise y jeta un coup d’œil, hocha la tête, et accompagna sa prise de notes d’une mimique : « Tellard ? » On aurait cru deux étudiants. « De Chardin. » Frédéric rassembla ses souvenirs approximatifs, et griffonna « L’Homme, cet infini », confondant avec Alexis Carrel. Sa mère lui avait vanté l’auteur, mais il ne l’avait pas lu, le cataloguant comme sans intérêt : on n’avait qu’une vie, il ne fallait pas se disperser. L’orateur du moment se tourna résolument vers l’avenir. Le Progrès paraissait quelquefois marcher à rebours, mais c’est pour mieux repartir en avant.

- Je veux dire aussi qu’il n’y a que des progrès humains, les progrès techniques ne comptent pas, c’est l’homme qui doit s’élever, les machines…

Frédéric écrivit : « Vous allez au dîner ? » Il réfléchit, puis ajouta : « On peut dîner tous les deux. » Elle était d’accord, mais dans le quartier.

Fidèle à ses inébranlables convictions, qu’il répétait chaque semaine avec fraîcheur et humour, le vieux Monsieur intervint pour nier la possibilité d’un progrès de l’Humanité, en raison de la croissance démographique, qui allait plus vite que ses possibilités d’évolution.

Ce fut le tour de Géraldine.

- Je voudrais rebondir sur ce qu’a dit Roger. Pour lui, le progrès est réel, mais le réel est-il toujours vrai ? Je sais que mon sujet n’a pas été choisi, mais il y a des points communs. Le progrès, je crois, n’a que l’apparence d’une vérité. Mais ce n’est qu’une apparence. La vérité, je le vois bien, c’est que les gens sont de plus en plus grossiers, malpolis, égoïstes, on ne peut pas appeler ça un progrès…

Frédéric n’écoutait que d’une oreille. Cela amuserait peut-être Mathilde de venir ici ? Il la gardait pour la nuit le mercredi suivant. Il l’imagina, avec tout le sérieux de ses six ans, au milieu de ces échantillons du troisième âge. L’employée de la CAF précisait :

- On a des gens qui viennent, et qui vous insultent parce qu’il leur manque un papier. Et ils vous demandent si vous n’êtes pas raciste !

Un malaise s’empara de l’assistance. Le mot fatal était prononcé. Toute allusion, même indirecte, à l’immigration, valait d’être soupçonné du seul crime sans rémission. Toute critique, même voilée, des étrangers qui étaient une chance pour la France, sentait le soufre. Frédéric sourit intérieurement en voyant Géraldine essayer de rattraper son dérapage verbal.

- Ce n’est pas que je les critique, non bien sûr. S’ils sont chez nous, c’est qu’ils en ont le droit. Une voix glapissante l’interrompit :

- C’est même nous qu’on les a fait venir !

Le meneur de jeu, aimablement grondeur :

- Je t’en prie, Saïd, chacun son tour. Laisse finir Géraldine. Je t’inscris si tu veux.

Géraldine avait fini son temps de parole. Jean, le voisin de Frédéric, se redressa sur sa chaise. Il commença par donner l’étymologie du mot progrès, et le sens restreint qu’il avait autrefois. Sa voix de souris valétudinaire ne portait pas à plus d’un mètre. Les oreilles se tendaient, en vain, dans un silence religieux. Frédéric s’interrogea sur les cours dispensés pendant des dizaines d’années par ce brave érudit. Il l’encouragea d’un sourire, et ce fut tourné vers lui que le professeur de français à la retraite continua :

- Vous savez ce qu’a dit l’immortel Ovide à propos de l’espérance… « Spes quidem fallax… ». Les intervenants les plus éloignés entamèrent une discussion privée malgré les remontrances de l’animateur. « Égalité des chances », « précarité accrue », « progrès social », « laïcité républicaine » crevèrent à la surface du bruissement des voix.

- Sed tamen apta dea est. Le petit professeur termina sa citation au seul usage de ses deux voisins. Un sourire empli de fierté enfantine éclaira le mince visage sillonné de rides profondes. Peut-être, au cours de sa vie professionnelle, avait-il éveillé quelques vocations, par sa douceur et sa vulnérabilité. Françoise se pencha pour entendre la voix fluette.

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

C’était l’heure de la mi-temps. Les participants se levèrent dans un bruit de fin de cours, qui rappela à Frédéric ses années de cancre, un demi-siècle plus tôt. Il prit son blouson de cuir sur le dossier de sa chaise et descendit parmi les premiers, impatient de fumer. Françoise le rejoignit. Elle sortit son carnet de notes de son grand sac. Frédéric demanda à son tour :

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

Le microscopique professeur :

- Que l’espérance est fallacieuse, mais que c’est une déesse bien utile.

- Très joli. Il est vraiment sympa, ce vieux bonhomme, constata Frédéric en s’éloignant avec Françoise. Et si on allait dîner maintenant, sans attendre la deuxième séance… Qu’est-ce que vous en pensez ?

*Philosophistes, philosopheurs : allusions à Laurence Sterne

Spes quidem fallax…

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