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Triptyque

Vieille toupie

Où le journal de Françoise nous éclaire sur ses indiscrétions ; comment, dix années plus tôt, Frédéric questionne perfidement une fonctionnaire impavide ; où une toupie fait déborder la vase.

JE N’AURAIS PAS DU.

Je n’aurais pas dû « écouter aux portes », comme il disait. On y entend des choses qu’il vaut mieux ignorer. On ouvre des tiroirs, on fouille dans les affaires, le besoin de savoir… Et ce qu’on y trouve, c’est la méchanceté, l’hypocrisie, le mensonge. Ça sent le MOISI, c’est POURRI. Je n’aurais pas dû, j’aurais alors cru à mes illusions... J'ai regardé par le trou de la serrure, je continue de le faire, et quelque part ça me fait du bien, ça m’aide à faire le deuil.

Ce qui est vraiment AFFREUX, c’est que finalement le doute subsiste, et l’illusion, chassée, revient aussitôt. L’information, exacte, mais le contexte ? Toute cette correspondance idiote avec cette SALOPE maghrébine, lard ou cochon ? Il ne le savait peut-être pas lui-même !!!!!!

Maintenant, ce journal que j’épluche. Une vengeance de sa fille (SA FILLE !) ? pour me faire mal. Je devrais le mettre dans la poubelle de mon ordi, ce journal. Impossible !!

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« Tout cela ne nous mène à rien ».

Frédéric mit une casserole sur le feu.

« Et j’ai d’autres choses à faire qu’à m’encombrer la tête avec elle ».

Les projets nautiques l’absorbaient, et passaient à la phase exécution. Il avait vendu à bon prix son « Neptune » à Nicolas, un pilote de ligne retraité. Il avait déniché un autre bateau, une excellente affaire en raison de travaux à réaliser, moins importants que ce que croyait le propriétaire, ruiné par des redressements fiscaux. Il avait vendu à sa sœur Colette, qui s’était montrée généreuse, sa part de la maison paternelle, qu’ils avaient tous deux héritée sept ans plus tôt. Le travail avait continué à plein rendement, et les économies avaient gonflé. La vitesse de libération approchait, et c’était comme si tout lui disait : vas-y, c’est le moment !

- Mathilde, on va dîner. De la purée qu’est-ce que tu en penses ? De la vraie purée, avec de vraies pommes de terre. Avec du fromage râpé. Et une bonne omelette.

- Maman dit que la purée en poudre, c'est aussi bien.

- Elle a peut-être raison. En tout cas, ça va plus vite.

Il aida sa fille à se hisser sur la chaise haute.

Françoise et lui, cela faisait trois mois. Il y avait eu les fêtes de fin d’année, chez Jean-Yves et sa femme, un couple de sympathiques frontistes, qui se disputaient sans cesse pour des riens. Entre leurs querelles et le bourdonnement insensé de Françoise alimentant leurs controverses sur l’avenir de la France, Frédéric avait cru devenir fou. En février, pour les vacances scolaires, Françoise avait proposé d’emmener Mathilde à la montagne. Frédéric s'était laissé convaincre. Françoise avait un bon plan, et il n’avait rien en vue, pour un budget raisonnable. Un peu de lâcheté, une dose d’optimisme, un soupçon de paresse à l’idée d’être seul pendant quinze jours avec sa fille de six ans, qui comme tous les enfants aimait la compagnie, avaient poussé Frédéric à prendre cette décision funeste. Françoise ne s'était pas montrée désagréable. Pire, elle s'était mise à jouer à la maman de manière ridicule, intervenant à tout propos, monopolisant la parole, et s’immisçant sans y être invitée dans les relations entre le père et de la fille. Croyait-elle qu’il avait besoin d’être soutenu dans son rôle ? Qu'il était un de ces pères incompétents, qui ne sauraient jamais s'occuper d'un bébé comme seules les mères savaient le faire, alors qu'un certain nombre d'entre elles démontraient que le fameux instinct maternel ne s'éveillait pas, chez les humains, de façon aussi évidente que chez les mammifères supérieurs ?

Frédéric faisait remarquer à Françoise qu’il s’occupait de Mathilde plus qu’à mi-temps depuis quatre ans, et qu’il avait élevé seul son fils, pendant des années. Cela dit, il ne pouvait la contrer ouvertement en présence de Mathilde. Celle-ci passait de bonnes vacances, et progressait en ski, c’était le principal. Contraint à une équanimité de façade, mais bouillant intérieurement, il avait formé le projet de se débarrasser de cette caricature de vieille fille, envahissante et indiscrète, qui comme sucre fondait devant Mathilde. La petite avait une mère, cela lui suffisait, même si celle-ci était une conne irresponsable. Elle avait un père, qui faisait ce qu’il pouvait dans des figures imposées, comme au patinage artistique. Elle n’avait pas besoin d’un parent de substitution, comme le préconisaient les psychologues de journaux féminins.

- Papa, le téléphone !

Ce ne pouvait être qu’elle, et cela tombait particulièrement mal. Il n’était pas enclin à se laisser envahir. Dans l’après-midi, il avait fait une visite obligée au Centre des Impôts, convoqué pour répondre de quelques négligences fiscales. La dame lui avait présenté l’addition, quelque cent mille francs. Le montant l'avait estomaqué, mais les chiffres étaient là. Retards, redressements, pénalités : saisie. Il avait discuté pour la forme. Ses omissions, certes, faisaient de lui un médiocre contribuable - qualificatif dont il était fier : n’était-ce pas honorable que de faire acte de résistance, face au Léviathan ?

Perfidement, il avait questionné la dame sur la Préfon.

La Prévoyance des Fonctionnaires, avait-il appris incidemment (car c'est toujours incidemment que l’on apprend l’essentiel), était un organisme chargé de faire fructifier les cotisations des fonctionnaires et assimilés, cotisations que les intéressés pouvaient soustraire de leur revenu imposable. En somme, ils se constituaient légalement un complément de retraite par capitalisation, exactement comme il l’avait fait, lui, mais illégalement puisque non fonctionnaire.

La dame était resté de marbre : paiement, ou saisie. Quelques cent mille francs allaient donc être soustraits à ses économies péniblement accumulées. Cela ne contribuait pas à la bonne humeur de Frédéric.

Françoise, au téléphone :

- Tu es là ?

Quelle question idiote !

- Je ne te dérange pas ? Il faudrait que je te voie, ce soir. J’ai oublié un livre chez toi, et…

- Excuse-moi, Françoise, je suis occupé avec la petite. Ça ne peut pas attendre ?

Non, ça ne pouvait pas attendre. Mathilde, sur sa chaise haute, se gavait de purée au gruyère avec l’allégresse de ses six ans. Le téléphone sans fil d’une main, une serviette dans l’autre, Frédéric essaya de dresser un barrage devant la marée de paroles : elle allait venir, juste un petit moment. En plus elle verrait la petite Mathilde qu’elle aimait tant. D'ailleurs, elle avait quelque chose pour elle, un jouet ancien découvert chez un brocanteur.

- Tu vas voir, elle va adorer ! Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue. Comment ça se fait ? Tu veux la garder pour toi tout seul ? Tu sais, tous les pédiatres sont d’accord, un enfant a besoin de différentes influences. Il ne faut pas la couver. En la coupant des autres, tu ne lui rends pas service, enfin ce que j’en dis, je sais je n’ai pas d’enfant, mais je me suis occupée de beaucoup d’enfants de tous les âges, Nathalie aussi, nous en parlons souvent, j’en parle aussi avec d'autres copines, alors ne crois pas que je n’aie pas d’expérience…

Il bouillait, tandis que l’omelette refroidissait dans la poêle.

- Qui c’est papa ? postillonna Mathilde.

- C’est rien ma chérie. Enfin, je veux dire...

- C’est Françoise, claironna l’enfant, triomphante. C’est elle, hein ?

- Bon, alors c’est d’accord, hein, je viens. Je ne resterai pas longtemps, promis.

- Franchement, Françoise, je préfère pas. Je vais coucher Mathilde dans une demi-heure, et nous allons passer la soirée tranquille.

Il voulut raccrocher, mais raccrocher au nez était une chose dont il était physiquement incapable.

- Attends, attends, je suis à cinq minutes, juste à côté. Je peux être là tout de suite, je prends mon bouquin et je m’en vais.

Pour Mathilde, il fallait qu’il garde son calme, coûte que coûte. Deux minutes plus tard, Françoise sonna à la porte. Il ouvrit, et la considéra froidement. Plus opiniâtre que ça ! Elle, un sourire séraphique sur son visage asymétrique, fonça sur Mathilde. Elle l’embrassa malgré la purée, et entama aussitôt une discussion à la grande joie de l’enfant circonvenue par les mignardises et le cadeau : une sorte de toupie venant d’Europe Centrale. Il suffisait de la réparer pour qu’elle marche parfaitement, selon le vendeur.

Le récit de l’achat de la toupie dura. Frédéric perdit patience. Il était chez lui, elle n’avait pas à forcer sa porte, elle s’imposait et n’en avait pas le droit. Françoise se mit à pleurer, tout en bafouillant des « salaud » et des « fumier », devant Mathilde stupéfaite. Furieux, il poussa Françoise sur le palier, la priant de se calmer tandis qu’elle hurlait des reproches dans l’escalier sonore de l’immeuble.

Il referma la porte d'entrée. Quelques secondes plus tard, elle sonna de nouveau. Ce n’était pas une façon de la traiter, c’était ignoble. Pour éviter un scandale public, il se repentit humblement : il avait eu une journée fatigante. Alors Françoise lui donna l'absolution pour ces péchés inexistants. Elle dit qu’elle comprenait. Au supplice, il dut supporter de la voir embrasser, encore et encore, Mathilde qui ouvrait tout grands ses yeux immenses, la cuiller immobile à mi-chemin entre l’assiette et sa bouche béante. La porte enfin refermée, il se servit un énorme whisky. Mathilde :

- Pourquoi elle a crié comme ça ?

- Ce n’est pas grave, ma chérie.

- Elle est gentille, non ? Tu l’aimes bien ?

- Oui, elle est gentille. Juste un peu folle.

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