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Triptyque

Bestiaire et lentilles

Où Frédéric sort de la vie de Françoise la persécutrice et entre dans celle d'Ashraf l'hallucinée ; où il sort de chez lui, et entre dans la vie nautique ; où il définit les porcs, et montre qu'il tient du cochon ; où Françoise, a posteriori, s'identifie à une chienne ; où Frédéric promène le lecteur de son journal dans l'Adriatique, avant de le ramener en France.

Corfou, mardi 1er mai 2001

Pas dormi de la nuit. La sono, de l’autre côté de la rue, n’a pas cessé de faire trembler la coque du bateau. Un rugissement monstrueux de décibels, scandé par des cognements de marteau-pilon.

Cela fait un an que je n’ai pas vu Françoise, et pour cause. L’an dernier, celle-ci devait comme prévu, et clairement annoncé, quitter le bord à l'arrivée de ma fille Mathilde et ma petite cousine Valentine. Aussitôt partie, la persécution téléphonique a commencé. Quand je suis rentré en France, j’ai changé mes deux numéros, le fixe et le mobile.

J’ai mis la dernière main sur mes projets de départ définitif. Les dernières factures, les derniers encaissements, vite soustraits en liquide à la rapacité de Madame Préfon.

Chaque week-end libre, je suis allé voir Ashraf à Londres. L’Eurostar à la Gare du Nord, Waterloo Station…

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Elle accueillait Frédéric dans son deux-pièces en rez-de-chaussée, à Hammersmith. Jamais ils ne sortaient. Ashraf se voyait environnée d’ennemis. Elle écrivait des lettres de plusieurs pages, avec une écriture minuscule. Elle racontait à Frédéric ses séjours à l’hôpital psychiatrique, ses relations avec les soignants et les malades. Il lui disait qu'il l’aimait, et qu’elle prenne soin d’elle.

Depuis un moment, les boîtes aux lettres de l’immeuble étaient régulièrement vandalisées. La concierge remettait directement leur courrier aux locataires. Frédéric reconnaissait facilement les lettres d’Ashraf. Dans une petite enveloppe bleue étaient comprimés de minces feuillets pliés en huit. Un jour, Ashraf lui demanda de cesser leur relation, sans donner de raison. Il obéit, vaguement soulagé. Tout cela ne menait à rien, d’autant plus qu'il allait partir.

La gardienne de l’immeuble de la rue de l’Église, une auvergnate simple au cœur vaste, avait suivi avec compassion la séparation d’Isabelle et de Frédéric. Elle sortait de sa loge quand il revenait de l’école avec Mathilde et ses copains. Le petit groupe montait les quatre étages menant à l’appartement en criant joyeusement. « Faites attention, les enfants ! » gémissait la brave femme avec son accent du Cantal, en joignant les mains. Un jour de décembre, Frédéric l'informa qu'il quittait l’appartement.

- Et la petite ?

Il expliqua qu’elle allait désormais habiter avec sa mère. Lui, il allait vivre sur son bateau.

- Mais votre fille, elle vous aime tant !

- Je la verrai, mais moins souvent, malheureusement.

Au printemps, Françoise finit par oser. Après avoir tambouriné à la porte de l’immeuble, dont le code avait changé, une grosse femme à l’air revêche sortit de sa loge.

- Monsieur Dallouste ? Vous tombez mal, ma pauvre petite ! Cela fait dix jours qu’il est parti. Les nouveaux locataires sont déjà en place.

Au moins, il était encore en vie. Françoise commença à se faire une raison. Mince consolation, le mercredi suivant, ce fut son sujet que choisirent les philosophes.

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Mardi 8 mai 2001, Otrante

Mise à l’eau, Ayios Stefanos, Othonoi, traversée jusqu’à Otrante… Visite de la basilique. Pandémonium de touristes, d’enfants et de préados conviés à se cultiver. Les chaussures frottent à plaisir les antiques mosaïques. Une main, parmi d’autres graffitis, a inscrit « Tonio » sur une Vierge à l’enfant du XIIème. Tonio, quelle que soit l’époque où tu as vécu, sois maudit !

Qu’est-ce qui définit un porc ? Son insondable ignorance, sa stupidité profonde, certes. Mais avant tout, son outrecuidance, la tranquille certitude de son importance, celle des « porcs (qui) nous éclaboussent » (Céline, D’un Château l’autre). C’est pour cela qu’un paysan illettré, un ouvrier limité, n’est pas vraiment chez lui dans le jardin de Circé. Un boutiquier, un journaliste, fait presque toujours partie « des cochons qui se vautrent ».

RAI tre, la dinde qui chante et se dandine, la bouche à avaler des braquemards ; RAI uno, RAI due, séries américaines...

Mathilde me manque. Comment cela se passe dans sa nouvelle école, et dans sa nouvelle maison ? Je n’ai pas réussi à l’avoir au téléphone depuis plus d’une semaine. Sur le portable de sa mère, toujours ce message imbécile : « Je ne suis pas disponible pour le moment... »

Malgré les persécutions de l’an dernier, j’ai proposé à Françoise de venir. Elle doit arriver vers la fin de la semaine. J’y perdrai ma tranquillité, sans doute, mais j’aurai le bénéfice de quelques câlineries.

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Lire le journal de Frédéric, c’est un peu COMME UNE DROGUE. Cela fait du mal, on le sait, mais on ne peut s’en passer, et ça fait du bien en même temps. Au fond, il ne m’a jamais menti : il ne m’aimait pas, comme je m’obstinais à le croire, et c’est ce qu’il me répétait, que je me faisais des illusions. Des illusions, VRAIMENT ?!?!

Au fond, il me détestait, d’abord en tant que femme, voyant dans toutes les femmes un vouloir de domination. Moi, représentante des femmes en général ? Il me suffit de me regarder dans une glace, QUELLE DÉRISION ! Et voulant le dominer ? Alors que j’étais à ses genoux, à ses pieds, obéissante comme un toutou à son maître !!! Il parle de harcèlement, quand je n’étais qu’angoissée. Combien de fois il m’a « virée définitivement de son existence », pour me rappeler ensuite, ce menteur congénital. Il me méprisait. JE LE LUI RENDS BIEN !!!!!

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Pont-sur-Yonne, dimanche 15 juillet 2001

L’Adriatique dans les deux sens, puis retour à Hyères, en deux mois.. De belles étapes en Croatie, mais plaisir gâché par Françoise. Papotages intempestifs, querelles sous les prétextes les plus futiles, et cette extraordinaire inaptitude qu’ont beaucoup de femmes au geste précis et efficace : on s’attend toujours à les voir casser un objet, ou manœuvrer le plus simple mécanisme avec ce mélange de terreur et d’incompréhension qui caractérise les peuples primitifs. Ne m’a-t-elle pas suggéré, un jour, de remplacer les plombs qui manquaient pour monter une ligne de traîne par des lentilles. La similitude de forme ?...

Quelques problèmes techniques à résoudre à Venise. Le charme de la plaisance : visiter la Giudecca à la poursuite d’un relais électrique, d’ailleurs introuvable.

La semaine dernière, grutage du bateau au chantier Gros. J’y ai rencontré Maria, qui prépare avec son mari une vieille coque en acier, avec leurs deux enfants. Petit flirt prometteur. De Hyères, je suis venu chercher Mathilde. Nous partons demain. Que de bonheurs en perspective !

« Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. J’ai eu ce matin l’imprudence de lire quelques feuilles publiques. Soudain, une indolence du poids de vingt atmosphères s’est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l’épouvantable inutilité d’expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. »

Céline avait affiché cette citation de Baudelaire au-dessus de son bureau, Lucette le raconte dans « Céline secret », que j’ai lu chez Suzanne.

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