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Triptyque

Embrouilles grecques

Pourquoi Frédéric est redevable à l'ayatollah Khomeiny ; où Françoise, dans son journal, fait siennes quelques vérités d'évidence ; où Frédéric, dans le sien, tutoie des cailloux dans le Péloponnèse ; où Françoise pave son futur enfer de bonnes intentions.

Deux jours plus tard, Frédéric amarra « Marjolaine » dans le port d’Égine. Puis il fit un tour dans la petite ville, qu’il retrouva presque inchangée.

Il longea les bateaux à fruits et à légumes occupant toute une portion du quai pavé d’énormes dalles polies par le temps. Il huma le soir saturé de senteurs. Il acheta quelques tomates, des concombres, pour quelques drachmes.

Les vastes terrasses qui s’alignaient côte à côte le long du quai regorgeaient de monde. Il vit une femme seule, avec de longs cheveux noirs lui retombant sur les yeux. Il y avait une table libre à côté. Parfois, elle remuait les lèvres comme si elle se parlait à elle-même.

Elle fit tomber les cartes postales qu’elle avait posées sur la table. Il les ramassa. On engagea la conversation. Frédéric essaya l’anglais. Elle le parlait couramment, avec un accent curieux. Puis elle lui dit qu’elle parlait aussi français et allemand.

- Je suis Iranienne, mais j’habite à Londres. J’ai quitté mon pays à l’arrivée de Khomeyni.

Le soleil déclinant faisait vibrer les couleurs. Le port d’Égine recommençait à palpiter, après les heures mornes de l’après-midi. La rue qui bordait le quai s’animait jusqu’à l’hystérie. Voitures et charrettes à bras se disputaient la chaussée.

Ils causèrent du Shah, du parti Toudeh, de son fiancé tué par la Savak, de sa propre arrestation, de sa fuite, en sautant par une fenêtre du poste de police, ce qui lui avait valu une dizaine de fractures aux pieds et aux chevilles. Elle avait été accueillie en Grande-Bretagne comme réfugiée politique. En France, on n'avait pas voulu d'elle. Peut-être parce que c'était là qu'on avait accueilli l'ayatollah.

Frédéric lui proposa de dîner avec lui au restaurant. Elle n’avait pas faim, dit-elle, mais était d’accord pour l’accompagner. Dans la rue, elle regardait fixement devant elle.

Elle portait une robe de toile légère, sans manches, qui lui arrivait aux chevilles. Sa démarche était un peu mécanique. Sa peau était pâle, presque grise. Pour une fille si brune qui venait de passer deux semaines en Grèce, c'était étonnant. Il le lui dit.

- Je ne vais jamais à la plage. Je préfère rester à l’hôtel, c’est plus sûr, répondit-elle.

Son français était décidément excellent.

- C’est en Iran que vous avez appris les langues étrangères, ou après être partie ?

- Je me suis perfectionnée après, surtout en anglais. Mais j’avais un bon niveau de français et d’allemand au lycée. Nous avons de très bonnes écoles en Iran, précisa-t-elle. La moitié des diplômés du Proche-Orient sont iraniens.

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Le restaurant se résumait en quelques tables alignées dans la rue étroite. Un grill en plein air dégageait une abondante fumée. Parfois, un vélomoteur se faufilait entre cet établissement et celui qui lui faisait face. Ashraf accepta une portion de tsatziki et un verre d’eau minérale. Frédéric commanda des calamars frits et une carafe de retsina. Il fit un rapide calcul. Dix-huit ans en 1978. Elle aurait eu dix-neuf ans lors du départ du Shah, et l’arrivée au pouvoir de Khomeyni. On était en 2000. Elle avait donc quarante ans. Tout cela était plausible.

Les plats arrivèrent. Autour d’eux, les tables se remplissaient. Des grappes de touristes tournoyaient dans la ruelle. Les gens s'interpellaient. Il sortit un stylo à bille, et demanda à Ashraf d’écrire son nom sur la nappe en papier. Elle s’exécuta, et calligraphia à côté des arabesques élégantes.

- Mon nom en persan ancien.

Frédéric eut l'impression d’oublier quelque chose. Qu’est-ce qu’elle avait dit, tout à l’heure, dans la rue ?

- Vous pensez que c'est plus sûr de rester à l’hôtel. Pourquoi plus sûr ? Vous avez peur des agressions ? En plein jour ?

- C’est plus sûr, parce qu’ils savent où je suis. Ils me suivent, je le sais. Je ne suis en sécurité nulle part.

Il haussa les sourcils, et se retint de sourire, transporté dans un film de James Bond, dans un roman de Gérard de Villiers ou dans une enquête de l'Inspecteur Rosaire.

- Ils ?

- La police politique. Vous ne comprenez pas ?

Il ne put qu’émettre un « ah » qui n’engageait à rien.

- Vous ne me croyez pas ? Vous êtes comme tout le monde, vous pensez qu’ils vous oublient. Mais ils n’oublient jamais. Jamais !

Il changea de sujet.

- Vous avez choisi de venir en Grèce, pourquoi ? Vous êtes déjà venue ici ?

- Non, je ne connaissais pas. J’ai choisi à cause de la culture grecque. À l’hôpital, ils m’ont permis de prendre des vacances, de voyager. Ils pensent que je vais assez bien pour ça.

Elle gardait les yeux fixés sur la table. Ses cheveux lui tombaient au-dessous des épaules. L’une de ses mains jouait avec sa fourchette, machinalement, triturant un reste de tsatziki. L’autre était posée sur la nappe. Elle la leva pour repousser ses mèches en arrière. Frédéric eut la vision fugitive de la toison drue de ses aisselles, collée par la transpiration. Et Françoise qui arrivait dans deux jours. Pas moyen de la décommander.

- Vous restez encore combien de temps à Égine ?

- Je repars après-demain.

- Non, déjà ? Quelle malchance, s’exclama-t-il hypocritement, mais avec un regret sincère. Cette fille était sans doute un peu dérangée, mais quelle magnifique pilosité !

- J’aimerais vous revoir. À Londres, c’est possible ?

Sans répondre, elle prit le stylo resté sur la table, et écrivit son adresse.

- Vous voulez que je vous raccompagne à votre hôtel ? Vous voulez vous promener un peu ? Vous voulez venir voir mon bateau ?

- Je veux bien, dit-elle sans préciser son choix.

Il opta pour la visite de « Marjolaine ». Il l’aida à monter à bord.

- Voilà, vous êtes chez moi.

Il passa dans la timonerie, et lui prit la main pour qu’elle descende à son tour les cinq marches. Quand elle arriva près de lui, il l’attira. Elle se laissa faire. Leurs deux corps se touchaient légèrement. Il lui caressa délicatement les tempes, humant ses cheveux. Elle lui frôla doucement la nuque du bout de ses longs doigts. Il y avait la faible lueur des lampadaires, et parfois l’éclair des phares d’un véhicule qui passait sur le quai avec un coup d’avertisseur. Des rires, de la musique, venaient par bouffées confuses des terrasses des cafés. L’éclat rouge d’un néon faisait luire de façon spasmodique les cadrans de contrôle de la timonerie. Frédéric n’avait envie de rien d’autre que de la serrer doucement dans ses bras. Finalement, elle dit :

- Il n’y a pas une chambre ?

Ashraf était maintenant allongée, les bras le long du corps. Elle respirait fort. Les yeux habitués à la pénombre, il découvrit ses seins, petits, affaissés de chaque côté de la poitrine. La masse de ses cheveux s’étalait sur l’oreiller. Sa toison pubienne était une vaste forêt obscure s’évasant largement sur son ventre. Il pensa à Baudelaire, à ces connes rasées, asexuées. Il passa un doigt sur ses larges sourcils. Elle avait les yeux ouverts. Ses prunelles sombres fixaient le plafond de la cabine. Son corps était détendu. Elle n’avait pas peur. La police ne viendrait pas la chercher jusqu’ici, dans ce petit bateau.

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Maintenant, grâce au journal que m’a obligeamment (LA GARCE !), que m’a fait parvenir la fille aînée de Frédéric (ici, une parenthèse s’impose : il ne m’a jamais rien dit de cette paternité étrange, je ne l’ai appris qu’en lisant ses mails), MAINTENANT je sais pourquoi il s’est montré si désagréable, quand je suis arrivée à Egine, après un voyage épuisant. Il y avait eu quelqu’un, cette Iranienne dont il chante la luxuriante pilosité. De ce côté-là, un véritable obsédé ! Bref, quand je suis arrivée à Egine, dès le début, Frédéric s’est montré désagréable. Et c’était LUI qui m’avait demandé de venir ! Bien sûr, j’ai imaginé une possible rencontre, je ne suis pas idiote. Avec toutes ces touristes, leurs GROS NICHONS à l’air ! On a décidé une balade dans l’île. Il voulait louer une moto. Je préférais que chacun prenne un cyclomoteur, parce que ça m’amusait de conduire. Je n’avais jamais essayé, mais ça devait être facile. Ah ! Son mépris à peine dissimulé, quand je me suis ridiculisée aux yeux du loueur ! Il a fait un signe d’intelligence à ce grec macho, au lieu de m’aider. Au fond, je lui faisais honte, la petite pollacke SANS BEAUTÉ ET SANS TALENT. Mon seul talent, à ses yeux, c’était de lui donner du plaisir. Alors il s’abandonnait, c’était moi qui le dominait, je pouvais à ma guise le frustrer ou l’amener à la jouissance. Que les hommes sont faciles à manipuler, au fond ! Même un homme aussi intelligent que lui ! Hum !

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Le Pirée, mardi 27 juin 2000

Ashraf... une rencontre trop rapide. On se reverra, sans doute. Puis Françoise, pour un tour du Péloponnèse, qui s’est interrompu à Elaphonisos. Le bateau a heurté un récif, un des safrans était hors d’usage, avec en plus une voie d’eau. Les autorités de Neapolis ont confisqué les papiers du bateau, prétextant le danger de naviguer avec un safran bloqué. C’était un tentative d’extorsion de fonds, rien de moins. Après plusieurs démarches vaines, j'ai décidé de partir à la cloche de bois. C’était risqué, mais il n’y avait rien d’autre à faire. On est remonté à Athènes, par une route détournée, pour ne pas nous faire intercepter. Le safran va être réparé, dans ce chantier. Ensuite, nous passerons par le Canal de Corynthe. Mathilde et Valentine arrivent à Corfou le 12 juillet..

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Les PETITES CHÉRIES sont arrivées. Et naturellement, je me suis fait ÉJECTER, indigne de partager le même espace qu'elles. Alors a commencé une des périodes les plus affreuses de ma vie. Un an sans nouvelle. L’incertitude, c’est trop affreux. J’ai décidé qu’à la prochaine occasion, je prendrais des adresses dans son agenda. Non pour en faire mauvais usage, mais je saurais, au moins, s’il ne lui arrivait rien de grave.

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