Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Triptyque

Testostérone en berne

Où Frédéric prône l'automédication ; pourquoi il s'agace ; comment il voit l'avenir ; où son purgatoire est peuplé de drag queens.

Il sentit venir le plaisir, se libéra, puis appuya sur le « stop » de la télécommande. Une bonne scène de cul, et la détente qui suit le plaisir. C’était étrange, le sentiment de honte qui pour beaucoup accompagnait l’auto-érotisme. Le vieil interdit des religions tombées en désuétude avait ensuite trouvé le soutien de justifications médicales. Benjamin Constant, qui se masturbait souvent, pensait comme Nietzsche en devenir aveugle.

Frédéric avait toujours professé que l'onanisme était préférable à la dépendance, et que les femmes devraient y réfléchir. Une soirée avec Françoise ne lui aurait pas donné plus d’agrément, et aurait certainement coûté beaucoup plus de temps, avec des embarras et des parlottes à n’en plus finir. Il avait bien fait de la virer. Avec elle, la baise était restée médiocre. En plus, il fallait supporter ses couinements, ses agitations qui simulaient l'excitation…

Il se leva pour aller dans la chambre de devant, celle de Mathilde, qui ce soir-là dormait chez sa mère.

Il faudrait donc emmener Françoise en bateau, si elle ne changeait pas d’avis. Elle n'en changerait pas ! C’était une obstinée. Mais qu’espérait-elle ? qu’il éprouve pour elle un sentiment, comme si l’attirance était quelque chose qui puisse se commander ? Le plus probable, c’était qu’elle avait besoin d’une présence, n’importe laquelle. C’était tombé sur lui, simplement. Un homme, pour une femme, cela signifiait réconfort, protection, solidité, être à l’écoute de leur moi, et réparation de l’électricité, même quand il n’y connaissait rien. La plupart des hommes faisaient semblant, et appelaient l’électricien.

Au fond, ce qui l’agaçait surtout, c'était cette façon qu’avaient les femmes de chercher l'affrontement pour l'affrontement. Françoise, comme beaucoup de femmes affranchies, se sentait sur un pied de guerre avec les hommes, conflit ouvert ou larvé. Tous les coups étaient permis, surtout en-dessous de la ceinture. Ces femmes prétendument émancipées avaient peut-être de bonnes raisons pour s’être libérées d’un sentiment de sujétion, mais cette libération était surtout verbale. Indépendante, Françoise ? Il était tout naturel de la raccompagner chez elle pour lui éviter dix minutes d’autobus, et des dangers plus ou moins illusoires, en plein Paris. Frédéric phrasa intérieurement : le féminisme n’avait pas intégré, avec la revendication égalitariste, le recul concomitant de la courtoisie, devenue optionnelle. Lécher le cul d’Aphrodite était devenu purement instrumental.

Il s’approcha de la fenêtre, dans la chambre de Mathilde plongée dans l’obscurité, et y entendit l’écho ancien des paroles d’Isabelle… « Je ne t’aime plus ».

Il n’avait pas déserté ; pour Mathilde.

Le square d’en face était sombre, les grands arbres balançaient doucement leurs feuilles. Il marcha sur un jouet oublié la veille, le ramassa. Le petit bureau est encombré de dessins. Papa y était figuré avec une grosse tête et un chapeau carré. Maman portait une robe, stylisée en triangle. Peu de mamans osaient encore en porter. Découvrir ses jambes, dans le monde où on vivait, faisait d’une femme une proie. Frédéric ricana, en pensant à Françoise et à ses peurs. Ce qui était probable, c’est que dans un monde ressenti comme plus dangereux, la cote des valeurs viriles, au plus bas dans les temps pacifiés, reviendrait à la hausse. Un peu trop tard, sans doute. L’Occidental moyen s’était déshabitué à l’idée de défendre la veuve, sinon l’orphelin. Une fille molestée par trois types dans un train de banlieue, et trente hommes restaient prudemment le nez dans leur journal.

Les couilles, ça ne repoussait pas.

Il revint dans sa chambre, où l’attendait un bon bouquin, « Les Cendres D’Angela ». Au moment de se coucher, il hésita : dans l’appartement du dessus, les deux habituels emmerdeurs faisaient brailler leur télévision. Il se demanda s’il allait sonner chez eux, une fois de plus. Il faudrait se rhabiller, et ils n’ouvriraient pas, de toute façon. Ces deux hommes étaient le purgatoire de Frédéric. Non en raison de leurs mœurs, dont il se contrefichait, mais du vacarme qu’ils faisaient jusqu’à des heures indues. Meubles déplacés, rires forcés, bruits de chaussures martelant le sol… Ils devaient recevoir chaque soir, héberger des amis peut-être. Un jour, il s'était plaint à l’un d’eux : «Vous pourriez quand même éviter de marcher avec des talons pendant la nuit, ou alors, achetez une moquette ! ». Frédéric voulait dire chaussures, et pas talons. L’homme au brushing décoloré s'était récrié, sa voix passant du médium à l’aigu : « Des talons ! Vous nous prenez pour des drag queens ! » Frédéric en était resté muet.

Aucune doléance n’aboutissait. D’après la gardienne, l’un des deux était un gros bonnet dans une chaîne de télévision. Cela l’obligeait-il à faire hurler son poste jusqu’à plus d’heure ? Pour ne pas devenir fou et se livrer à quelque extrémité, Frédéric employait le seul remède : les bouchons d'oreille. Les voix imbéciles des animateurs et de leurs invités une fois réduites à un murmure supportable, il éteignit la lumière, et imagina une ou deux méthodes pour tuer sans risque ces deux connards. Des années plus tard, il apprendrait qu'ils étaient mêlés à une tragique histoire de mœurs, avec un cadavre dans leur appartement du cinquième. Il suffisait d'attendre au bord de l'eau...

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article