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Triptyque

Travaux pratiques

Où Françoise se mouche, et fait appel à la solidarité féminine ; où son amie lui propose les fruits de son expérience ; où Françoise se remouche.

Françoise farfouilla un moment dans la serrure. Elle s’était retenue de pleurer pendant tout le trajet en bus. Maintenant, les larmes lui brouillaient la vue. Les lunettes n’arrangeaient rien, et la pauvre lumière du palier non plus. Nerveuse, elle se retint de donner un tour de clé à l’envers, ce qui aurait eu pour résultat immédiat de bloquer le mécanisme. Il fallait absolument faire réparer cette serrure. Elle en avait parlé à Frédéric. Il n’avait rien fait. Ce fut un nouveau grief qui s’ajouta aux autres, et de nouveaux pleurs.

Il avait refusé de la raccompagner en voiture, sous prétexte qu’elle avait un bus direct, et qu’il allait dans la direction opposée. Un salaud. Comme tous les riches ! On avait une voiture, et on n’aidait pas les autres. Elle en avait une, de voiture, d’accord ! Mais elle était obligée de la laisser en banlieue, à cause des interdictions de stationner. Lui, il avait un garage en sous-sol, pas de problème. C’était injuste. Et l’insécurité ? Si elle se faisait agresser ! L’autre jour, il y avait un groupe de jeunes qui la fixaient sans arrêt, en parlant dans leur jargon. Heureusement, il y avait d’autres personnes qui descendaient en même temps qu’elle. Sinon, ils l’auraient suivie, c’était sûr. Et alors quoi ? Que peut faire une femme de moins de cinquante kilos, face à quatre malabars ?

Le sac atterrit sur le canapé, suivi du manteau. Les chaussures voltigèrent. Françoise était dans son nid, en sécurité, au milieu de ses bouquins, de ses revues. Pour se changer les idées, elle aurait bien allumé la télé, mais elle n’en avait pas. Frédéric lui avait promis de lui donner la sienne, ainsi que son magnétoscope, quand il finirait de déménager.

Elle se moucha, se sécha les paupières et mit de l’eau à chauffer pour du thé. Il n’était pas trop tard pour appeler Simone. Il fallait absolument qu’elle lui demande conseil. Simone se dévouait depuis longtemps pour un homme qui avait quinze ans de plus qu’elle. La sonnerie résonna cinq ou six fois, puis Simone décrocha.

- C’est toi, Françoise ? A cette heure ! Non, non, tu ne me déranges pas. Je vais passer dans la cuisine pour ne pas gêner Georges. Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est à cause de ton copain ? Je m’en doutais.

D’entendre son amie, Françoise se sentit mieux. Elle raconta en riant comment elle avait réussi à extirper à cet égoïste une semaine de balade en bateau.

- Bien joué, si c’est ce que tu voulais. Mais ça te mène où ? Je n’y crois pas beaucoup, à votre histoire. Depuis le début, à ce que tu m’as dit, il est plutôt réticent. Il ne montre aucun sentiment. C’est vrai, les hommes ont parfois du mal à s'exprimer, mais quand même…

- Tu m’as dit que c'était un peu la même chose, entre toi et Georges, au début.

- C’est vrai, il était distant, il ne supportait pas qu’on le mette en cage, comme il disait. Et puis peu à peu, il s’est amadoué. J’ai réussi à le domestiquer, d’une certaine façon. Mais ça a demandé du temps, et beaucoup de patience. Il ne faut surtout pas les brusquer, ces pauvres chéris, ils prennent peur et se sauvent. Il faut les attirer petit à petit, ne pas leur faire sentir leur dépendance. Tu sais, les hommes sont surtout sensibles aux choses, aux actes, aux attentions. Ce n’est pas la peine d’essayer de leur démontrer des choses évidentes. Ça les braque. Ils sont orgueilleux, ils veulent prouver qu’ils n’ont besoin de personne. Tu te rappelles, dans « Les Hommes viennent de Mars » ? Un homme, c’est quelqu’un qui se perd en voiture, et qui ne demande jamais son chemin.

- Je m’y suis mal prise, tu penses ?

- Je ne sais pas. Tu ne devrais pas lui faire sentir que tu as besoin de lui. Pour lui, c’est comme un fardeau.

- Au fond, il ne pense qu’à lui, à son boulot, à son bateau… Et à sa fille aussi, c’est vrai.

- On en a parlé, je suis d’accord avec toi. Le départ de sa femme a été un trauma, évidemment. Il reporte toute son affection sur son enfant. Ce n’est pas bon pour elle. Il doit la couver. Il l’empêchera de se développer normalement. Tous les psys sont d’accord là-dessus. Il faut lâcher la bride à un gosse, l’aider à conquérir son autonomie… Mais pour en revenir à ton Frédéric, est-ce que tu es sûre de vouloir te battre pour le garder ? Il en vaut tellement la peine ?

- Je ne sais pas… Je me sens bien avec lui. Il a l’air solide. Il est ronchon, il me fait penser à un gros ours. Il a une carapace épaisse, mais au fond il est très sensible, il n’y a qu’à voir comment il parle de la musique…

- Écoute, il faudrait en discuter plus tranquillement. Tu veux qu’on se voit demain ? Je suis libre au milieu de l’après-midi, c’est le seul moment où je peux laisser Georges. Tu sais qu’il n’est pas bien, et en plus j’ai l’impression qu’il devient Alzheimer.

- Je ne sais pas ce qu’il ferait sans toi, celui-là. Mais il est si mignon, c’est tellement gentil de vous voir ensemble, quand tu lui donnes à manger… Demain ? Voyons… J’ai deux ministres kenyans à prendre à l’aéroport… Mon Dieu, à dix heures à Orly, il faut que je me lève tôt, quelle poisse ! Après le déjeuner ils ont rendez-vous au Ministère de la Culture. Je dois les reprendre le soir pour les amener au Crillon. Entre les deux, je suis libre…

- Alors à demain. Tu passes chez moi ?

- À demain. Attends. Juste une question. Avec Georges, quand vous vous êtes rencontrés, il avait plus de soixante ans, non ? Vous faisiez souvent l’amour ? Parce que tu vois, avec Frédéric, ça nous arrivait deux ou trois fois par semaine, au début, et puis de moins en moins.

- De mon côté, plus du tout, si c’est ça que tu me demandes ! Mais je lui fais un petit câlin de temps en temps. Il apprécie, je crois…

- Un câlin, tu veux dire…

- Ne fais pas l’idiote, un câlin, avec la bouche, une pipe quoi ! Ne me dis pas que tu n’en fais jamais !

Confuse, Françoise protesta :

- Si, si, mais il n’a pas l’air d’apprécier spécialement. Au bout d’un moment, on retombe dans le classique.

- Alors là, je peux te dire que tous les hommes, sans exception aucune, apprécient une bonne fellation. C’est que tu ne sais pas t’y prendre, sans doute.

Les deux amies raccrochèrent. L’eau s'était évaporée. Françoise, tout excitée, remplit à nouveau la bouilloire. Elle se moucha fortement. Simone lui avait promis qu’elle lui montrerait.

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