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Triptyque

Raisons et déraisons

Comment et pourquoi Frédéric succombe à la tentation ; où Françoise plonge dans des souvenirs, et comment elle s'est engagée sans barguigner ; où elle reprend du fil, après en avoir lâché.

Il y avait eu les myriades d’appels téléphoniques, après Corfou et après Venise. Il y avait eu les scènes de ménage, les menaces, les scandales publics. Il y avait eu les épisodes grotesques du chantier Gros, et les nouvelles bordées de coups de téléphone qui avaient assailli son portable tandis qu’il descendait vers les Baléares, puis longeait la côte d’Espagne. Le calme était revenu après qu'il eut fait choir son Nokia dans l’eau trouble du port de Carthagène, l’obligeant à en changer.

Malgré toutes ces avanies, il la reverrait, trois mois après avoir quitté la France. Comment expliquer cela ? D’une façon à la fois compréhensible et absurde, se répondrait Frédéric plus tard, trop tard. Avec le temps, le ressentiment avait baissé peu à peu, tandis que le souvenir des instants de plaisir prenait du relief. Lorsqu’elle avait été mise dans l’impossibilité de le harceler au téléphone, Françoise avait regagné du terrain sans le savoir. Ce que son impatience lui avait fait perdre, le hasard le lui avait offert, quand Frédéric s'était penché pour amarrer « Marjolaine ».

Frédéric était revenu en France, après avoir laissé son voilier à Los Cristianos, sur l’île de Tenerife. En revoyant sa fille, il prit un terrible coup au moral. Mathilde était visiblement bouleversée par sa longue absence. Le cœur serré, il se demanda s’il avait eu raison de partir. Ne l’avait-il pas sacrifiée à ses petits plaisirs ? Non, lui répondait une voix qui lui démontrait l’évidente l’impossibilité de vivre avec un enfant quand l’enfant vit ailleurs. Il exposait à son ami Philippe, qui l'hébergeait, ce raisonnement imparable. Mais n'était-ce pas une illusion de la raison, ce vernis de pseudo-logique dont on revêt nos appétences ?

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Ce soir-là, le douzième de son séjour, il venait de rouler sans but. Il s'arrêta Boulevard Saint-Germain. Ce début décembre était glacial. La pluie avait fait place un léger crachin. Frédéric avait la certitude, et la proximité, d’une baise réconfortante, d’un moment de détente ; l’oubli, pendant un instant, des soucis cuisants. Quel était le risque ? Celui de ranimer un feu peut-être en train de s’éteindre, de le faire redoubler de violence. Et alors ? Au loin, il était invulnérable. Et puis, après ce que Françoise lui avait fait subir, n’avait-il pas droit à une petite compensation charnelle ?

Les voitures passaient sur le boulevard. Les pneus chuintaient sur l’asphalte. Sur le trottoir, des groupes de jeunes gens déambulaient. Il regardait distraitement les filles. Finalement, Françoise se situait physiquement dans une bonne moyenne. Si elle n’avait pas eu ce caractère infernal… Son domicile n'était qu’à un petit quart d’heure de distance. Il suffisait de l’appeler, puis de prévenir Philippe qu’il ne rentrerait pas coucher chez lui. En même temps, il y avait l’humiliation. Cette femme aurait gagné la partie, une nouvelle fois.

Il joua avec son portable, comme si celui-ci pouvait apporter une solution. Et cet objet inanimé la lui donna, en effet. Le numéro de Françoise n'était plus dans la mémoire de cet appareil acheté en Espagne. Donc, pas d’appel ! Il reposa le mobile sur le siège passager et démarra. Pour se convaincre, ou se conforter, il rouvrit une fois de plus le procès de Françoise - un procès qui tout en établissant sa culpabilité, était du même coup un préalable à la rémission de ses péchés. C’était quand même incroyable, cette façon qu’elle avait, de considérer qu’il était normal de le martyriser, puisqu’il n’obtempérait pas. Si encore elle s’était montrée raisonnable, ils auraient pu se voir de temps en temps. Elle aurait eu, sinon un compagnon, du moins un copain : un copain pas gênant, qui l’aurait laissée tranquille en cas de rencontre avec quelqu’un d’autre, un autre qui l’aurait aimée comme elle l’espérait.

Si encore, à défaut d’avoir le tout, elle avait choisi le rien, il aurait pu comprendre ! Elle aurait mis un terme d’elle-même à une relation utopique. Mais non ! Elle s'acharnait, avec cette incompréhensible détermination de l'insecte qui va donner dans un carreau et se blesse en heurtant la vitre, tout en produisant un zonzonnement à rendre fou.

Le numéro de Françoise n'était plus dans la mémoire de son portable, mais Frédéric avait son carnet d’adresse, dans sa sacoche. Une nouvelle évidence le frappa. S’il la joignait avec son portable, elle aurait son numéro. Il fallait l’appeler d’une cabine publique.

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Souvenirs PRÉCIS de cette soirée de décembre, que je passais tranquillement chez moi. Qui pouvait m’appeler à dix heures du soir ?

La respiration coupée, puis « c’est toi ? où es-tu ? à Paris ? » Il me répond sèchement, comme contraint, comme si c’était MOI qui le dérangeait, et pas le contraire. Je n’ose rien dire, je crois rêver. Lui, sa voix posée, sans émotion, qui me propose de venir me voir. J’accepte, bien sûr, mais il pose des conditions, comme un NOTAIRE lisant un contrat. Des exigences : aucun contact dans le futur, aucun espoir qu’il m’emmène à nouveau sur le bateau, et surtout la promesse solennelle, par écrit, de ne plus jamais le harceler au téléphone. D’ailleurs, il ne me donnera pas son numéro, ce sera plus sûr. Je veux m’expliquer, m’excuser d’être venue au chantier, je n’aurais pas dû, je le lui ai déjà dit au téléphone, il me coupe : il n’en sait rien, il ne veux pas le savoir, il n’écoutait jamais mes messages. Il me précise son programme : il n’est là que pour quelques jours encore. Je fais l’indifférente, et lui raconte que j’ai rencontré un type assez sympa au café-philo… Il s’en fiche, dit-il, ajoutant encore une fois qu’avec lui, il n’y a pas d’avenir. Je le sais bien, mais quelle IMPORTANCE !!! Dans un quart d’heure, il sera là, chez moi, l’aventurier du bout des mers !

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Chez Françoise, il retrouva, amusé, le canapé Ikea qu’il lui avait donné lors de son déménagement, l’année précédente, avec sa télé et son magnétoscope. Il poussa les revues éparses et s’assit. Elle s’agenouilla entre ses cuisses, les avant-bras sur ses genoux, la tête levée vers lui, un sourire engageant sur ses lèvres minces, humides aux commissures.

- Raconte-moi, comment s’est passé ton voyage ? Où est ton bateau, maintenant ? Tu n’as pas eu mauvais temps ?

Il lui raconta brièvement les Baléares, Gibraltar, les îles Canaries…

- Et tu l’as laissé où, ton beau bateau ?

- Dans les Canaries, expliqua-t-il sans préciser.

Tout en l’écoutant, une caresse timide, puis plus précise. Elle écarta un pan de chemise qui la gênait, et reprit possession de ce petit bout de chair où se concentrait pour un moment tout Frédéric, tant il est vrai que, lorsque la femelle est consentante, l’astucieuse nature aux mille ruses fait tout oublier au mâle : la faim, la soif, les prédateurs, et jusqu’à la peur d’oublier d’avoir peur. Frédéric grogna de contentement. La qualité de la sensation ne tenait pas seulement au savoir-faire de Françoise. Il y avait en plus le plaisir d’une jouissance parfaitement égoïste, comme chimiquement pure.

Le lendemain matin, au moment de se séparer pour la journée, Françoise lui tendit un trousseau de clés.

- Tiens, je te laisse mon double. Je ne sais pas à quelle heure je vais rentrer ce soir. Je dois emmener une délégation ce matin à la Cité des Sciences, puis cet après-midi au Conseil Économique et Social, avant de les ramener à l’hôtel. On m’a loué une voiture, une grosse Safrane. Tu veux que je te dépose quelque part ?

- Non, ce n’est pas la peine, merci. J'ai mon Land. Et les clés, je n’en ai pas besoin. Dis-moi vers quelle heure tu rentres, et je t'attendrai au café.

- Tu sais, je suis si contente que tu sois venu me voir. J’avais tellement peur qu’il t’arrive quelque chose. Surtout le jour où tu es parti, et que j’ai entendu à la radio l’attentat du World Trade Center…

- Je ne vois pas le rapport.

- Tu as raison, excuse-moi, je suis bête. Tu as vu les images ? On les a repassées des tas de fois. Ces gens qui sautaient dans le vide ! C’est terrible, hein ? Bon, j’y vais. Je mets les clés dans la poche de ton blouson.

Il voulut protester, mais fut vaincu d’avance par la certitude d’une discussion fatigante. Lorsqu’ils se retrouvèrent, le soir, Françoise s’excusa de ne pas avoir préparé un bon dîner. Elle n’avait pas eu le temps. Ils iraient au restaurant.

- On a touché le mois double, je suis riche, je t’invite !

- Pas question, chacun pour soi. Il n’y a pas de raison.

- Bon, si tu veux. Mais alors, demain soir, je te prépare quelque chose de spécial à la maison !

Il eut un sursaut.

- Mais enfin, Françoise ! Tu sais bien que demain soir je ne couche pas chez toi ! J’ai mes affaires chez quelqu’un, et on m’accompagne à l’aéroport. Je te l’ai dit, tu ne t’en souviens pas ? En plus, je dois aller à la campagne, pour ramener le Land, et revenir en train. Je n’aurai pas une minute !

- Oui, non, je ne sais pas. Finalement, tu m’as appelée, juste pour qu’on passe deux nuits ensemble ? Et moi qui croyais…

- Tu as mal cru, je t’assure. Demain matin, il faudra se dire adieu, c’était convenu.

- C’est toujours ce qui t’arrange qui est convenu.

- Tu ne vas pas commencer, j’espère ! Parce que si tu le prends comme ça, je peux partir tout de suite.

- Tu es vraiment salaud, quand même !

Comme Frédéric faisait mine de prendre son blouson, elle le força à se rasseoir.

- Tu ne vas pas partir de cette façon, alors qu’on ne s’est pas vu depuis trois mois ! Excuse-moi, je disais n’importe quoi !

Ils se levèrent tard, après cette deuxième nuit. Elle ne devait se rendre à son travail qu’à onze heures.

- Je suis prise jusqu’à trois heures. On pourrait se retrouver ensuite pour boire un coup, si tu veux… Je te jure, je te libérerai tout de suite. Juste un verre, pour se dire adieu. Tu peux bien faire un effort ! Et puis, c’est sur ton chemin, pour prendre l’autoroute du sud. Tu éviteras les encombrements !

Il finit par accepter. Il lui devait bien ça, après ce qu’elle lui avait donné.

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