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Triptyque

Rien dire et foutre le camp

Où la mouche harcèle, et Frédéric coopère ; où la sono lui envoie un message d'espérance ; où une femme rejetée passe des supplications aux menaces, et ce qu'elle obtient ; pourquoi le grand départ a lieu sous de mauvais auspices ; où Frédéric, dans son journal de bord, se justifie.

Françoise devint son tourment de tous les instants. Frédéric ne pouvait plus faire un pas sans qu’elle vienne tournoyer autour de lui. Il était la risée du chantier. Elle aussi, mais elle n’en avait cure. Et plus moyen de continuer son petit flirt avec Maria. Françoise serait allée tout raconter au mari !

Frédéric s’absenta quelques jours, pour faire ses adieux à Paris et garer sa voiture au château. La date du mariage de Valentine était fixée, en juin prochain. Il promit à Suzanne qu’il serait là, même s’il se trouvait de l’autre côté de l’Atlantique.

À son retour de la capitale, Maria vint le chercher à la gare. Elle le rassura.

- Tout s’est bien passé, on ne l’a pas vue, ta cinglée. Comment c’était, ton voyage à Paris ? La petite va bien ?

- Oui. Je suis allé voir sa nouvelle école. Elle a l’air d’être contente. Je vais la revoir dans trois mois, à la fin de l’année, pour les vacances de Noël. Je la ferai venir aux Canaries. Ça avance, le boulot ?

- Doucement. Sergio est tellement méticuleux. J’ai l’impression qu’on ne partira jamais.

- Mais si, ça viendra, ne t’en fais pas.

- Je t’envie, tu sais. Tu vas bientôt retrouver la mer…

Elle quitta la voie rapide, et emprunta une route étroite entre des champs de maïs.

- Et toi, tu t’en vas quand ?

- Quand j’aurai passé l’antifouling. Dans une semaine, je pense…

Frédéric posa la main sur la cuisse mince et brune de Maria, puis ses doigts remontèrent vers le bas du short. Elle ralentit, inspecta le bord de la route, et gara la camionnette sur l’accotement. Maria fit sauter le bouton de son short, et l’abaissa tandis qu’elle décollait ses fesses du siège. Elle se cambra pour lui permettre de s’enfoncer, et prenant son poignet, se servit des doigts de Frédéric comme d'un sexe. Elle eut un spasme, se rajusta. Frédéric se consola. De toute façon, les sièges étaient trop inconfortables pour bien faire l’amour. Tandis que Maria reprenait la route, il constata :

- Je ne sais pas où nous allons, tu sais. Tu vis avec un type très bien, tu as deux enfants extras, j’ai au moins vingt ans de plus que toi, je ne comprends pas ce que tu me trouves, par rapport à Sergio…

- Tu es différent, ça me fait un changement. Et puis tu sais, Sergio, ça fait longtemps qu’on se connaît. Les sentiments, il n’y en a plus beaucoup.

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Une nouvelle fois, Françoise, avec ses traits ingrats enlaidis par les pleurs, ses yeux rouges, sa voix hystérique, gémit :

- Il n’y a personne qui veuille m’aider ?

Pierre-André jeta un regard navré à Frédéric, qui répondit par un geste d’impuissance. La soirée de ce samedi était fichue. Pour célébrer son départ, Frédéric avait invité à la pizzeria son copain belge, ainsi que Lionel, un autre skipper travaillant sur le chantier, et Manolo, le jeune fils de Maria. Tous les quatre étaient venus dans la voiture de Lionel. Françoise les avait pistés, avait garé sa voiture sur le même parking, les avait suivis à quelques pas de distance. Elle était maintenant assise à la table voisine, l’arapède, l'affreux sobriquet dont l’avaient affublée ceux du chantier, du nom d’un coquillage indécrochable.

- Personne ne peut m’aider, alors ? Personne ?

Quelques clients, au bar, se retournèrent, amusés. Payer et filer le plus vite possible, il n’y avait que ça à faire.

- Désolé pour la soirée gâchée, et surtout pour toi, mon grand, dit Frédéric au jeune Manolo.

Il était prévu qu’on resterait un moment à regarder les joueurs de pétanque, sur la place, et qu’on mangerait des glaces. Avec Françoise à leurs basques, c’était impossible. Ils sortirent. Les éclats de voix, les rires, les exclamations des joueurs après le claquement métallique d’un carreau, formaient un fond bruyant avec la sono qui diffusait quelque chose où il était question de saisie d’huissier. Frédéric tendit l’oreille, intrigué. Lui qui toute sa vie avait reçu du papier bleu, il eut du mal à le croire. La chanson française ne se limitait donc pas aux plaintes lugubres des victimes de la société injuste, aux gémissements des malheureux qui n’étaient pas nés où il fallait ? On chantait aussi la révolte contre les chacals du fisc, qui vous dévoraient, avec vos petites économies, vos espaces de liberté ? C’était un signe. Il remercia dans sa tête le courageux résistant. Les choses bougeaient peut-être, au fond, un tout petit peu.

Le petit groupe arriva sur le parking. Des pas précipités. Françoise retint Frédéric par le bras. Il se dégagea d’une secousse.

- Mais tu ne peux donc pas me foutre la paix ! Tu ne comprends pas quand c’est fini ? Tu vas enfin comprendre que l’autre, ça existe ? Qu’il n’y a pas que toi au monde ?

- Écoute, tu ne peux pas savoir… je ne veux pas… Tu vas partir, et je vais rester seule. Tu m’avais dit…

- Je t’avais dit quoi ? Rien, je ne t’ai jamais rien promis, c’est toi qui inventes ce que tu veux entendre…

Les autres s'étaient arrêtés près de la voiture de Lionel, attendant la suite.

- Viens, je vais te raccompagner au chantier, seulement te raccompagner, tu ne peux pas refuser. On parlera un peu, et puis je partirai pour toujours, je te le jure !

De nouveau sa main sur son bras, avec une vague caresse. Et cet affreux sourire qui se voulait enjôleur ! Il la repoussa violemment.

- Salaud, tu emploies ta force contre une femme. Tu sais, je vais porter plainte contre toi, tu vas voir. Et puis je vais te dénoncer, toutes tes magouilles, je suis au courant vois-tu ! Un coup de téléphone à l’URSAAF, ce n’est pas difficile !

La rage de Frédéric monta comme une lame de fond prête à déferler, mais il se retint de la frapper comme il en avait envie.

- Tu veux porter plainte ? Eh bien, voilà, tu vas pouvoir le faire !

Du plat du pied, il frappa la portière de la petite Peugeot, qui s’enfonça à peine. Il tourna aussitôt le dos à Françoise pour aller vers ses amis, attentif néanmoins à une possible contre-attaque. Une femme en colère, une manivelle à la main, pouvait être plus dangereuse qu’un homme avec ses mains nues. Mais rien ne vint, que de petits reniflements, qui lui tordirent le cœur.

Il partit le surlendemain, le 11 septembre 2001. Quand les amarres furent larguées, et que Maria eût coupé au couteau le bout’ symbolique, car ça portait chance, il laissa derrière lui sa vie ancienne. Sur la jetée, il y avait une mince silhouette, qui agitait les bras comme pour un appel de détresse. Le Mistral soufflait avec tonicité. La grand-voile fut hissée, le génois déroulé. Il mit le cap vers les Baléares, qu’il devait atteindre dans trois jours. La presqu’île d’Hyères sur bâbord, il enclencha le pilote, et alla se verser un petit verre pour fêter le départ. Le mobile sonna. C’était elle, bien sûr. Il éteignit l’appareil. À la nuit tombante, alors que les lumières de la Côte d’Azur commençaient à scintiller sur l’arrière de « Marjolaine », il ralluma son mobile, et écouta le message. La voix de Françoise paraissait terrifiée. « Appelle-moi, quelque chose d’horrible est arrivé. »

Qu’est-ce qu’elle n’inventerait pas pour me pourrir la vie ? se dit-il.

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Départ, voiles blanches, soleil couchant. Tout un symbole !!! Et LA PAUVRE BINOCLARDE sur la jetée, avec à la main un portable muet. Une Cosette de banlieue, pathétique dans son désir de plaire au gosse qui ne veut pas partager son jouet. Sur mon transistor, cette nouvelle incroyable. Partir ce jour-là, c’était comme un MAUVAIS SIGNE du destin.

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Gibraltar, samedi 20 octobre 2001

À Minorque, j’ai appris ce « quelque chose de terrible », le jour de mon départ.

Isabelle : notre fille fait seule le chemin de l’école. Par choix ou par nécessité ? Vague inquiétude. Je lui manque, beaucoup parfois, dit-elle. Est-ce une forme de reproche ? Qu’imaginait Isabelle quand elle a décidé de détruire, sans raison discernable, ce qui est pour un enfant la première des nécessités, une famille, des parents ? Que j’allais, le restant de ma vie, calquer mon parcours sur ses pérégrinations géographiques et sentimentales?

Partir, il le fallait. Quitter ce pays où la liberté est en voie d'extinction. Il est clair que le balancier ne reviendra pas en arrière. Reste, quand c'est possible, à quitter cette porcherie dorée où un doux arbitraire fait régner une paix précaire. « Rien dire et foutre le camp », disait Céline. Le bateau, cette maison sur l'eau, est un moyen coûteux – en efforts, en argent... - mais il est excellent. Le vagabondage nautique, aussi inconfortable qu'il soit, n'est pas celui du sans-toit. Le (relatif) dénuement est désiré, il n'est pas subi. La frugalité, ça ne se discute pas, ça se pratique, chacun à son niveau.

Les blindés d’Israël dans les territoires palestiniens. Quelque part en Afrique, un village rasé, les habitants exterminés, en représailles. Oradour tropical.

Direction les Canaries, un non-stop d'une semaine environ, à moins de faire un arrêt au Maroc... Des îles Canaries, je viendrai en France récupérer Mathilde pour les vacances de Noël. Je m'en réjouis d'avance.

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