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Triptyque

Incurable optimisme

Où Frédéric veut faire le nègre, et se voit proposer de grandes espérances ; où Françoise, dans son journal, dénonce ses goûts douteux, et Frédéric les singeries féminines ; où Frédéric compte ses sous, et compte ses jours ; où il accueille Françoise et Victoria, avec un optimisme que le lecteur jugera bien excessif.

Il ne se passa pas deux heures entre le moment où Frédéric retrouva Françoise au café philo, et celui où se convainquit de lui donner son adresse internet. Il s’en justifia dans son journal : « Je fais office de paratonnerre, tant que je lui donne du blé à moudre, elle n’emmerde personne d’autre dans mon entourage ».

Mais il s’agissait d’abord de freiner la fuite rapide des économies. Une idée lui vint, tellement évidente que Frédéric s’en émerveilla aussitôt : toutes ces célébrités, du monde des affaires, de la politique, du spectacle, des sports, dont les noms s’étalaient en gros caractères sur la couverture de gros livres, chez de grands éditeurs, et à qui il ne manquait que de savoir écrire !

Il prit rendez-vous avec Christian Pescram. Le célèbre présentateur était enthousiasmé par les choix de vie de Frédéric. Jamais il n’aurait osé faire ce genre de chose – partir seul sur un petit bateau. Et pourtant, il avait été correspondant de guerre en Indochine !

- Vraiment, ça n’a rien d’héroïque, se défendit Frédéric. Bon, je voulais te demander si, parmi tes relations dans l’édition…

Le mari de Suzanne ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.

- Parce que tu écris ! J’en étais sûr. Si tu ne le fais pas, il faut que tu écrives ! Je me charge de te faire éditer !

Il s’avéra impossible de faire admettre à Pescram qu’il ne cherchait que de modestes travaux de rewriting pour joindre les deux bouts. Plus tard, Frédéric raconta la scène à Suzanne, ce qui fit rire sa cousine.

- Je ne sais pas si c’est une grande habileté ou l’effet de son bon cœur, les deux peut-être. Dieu sait si on sollicite Christian, souvent par mon intermédiaire, alors je sais comment ça se passe. Lorsqu’on lui demande quelque chose, il fait semblant de considérer ce service comme une broutille, indigne du demandeur comme du sollicité. Il propose aussitôt quelque chose de bien mieux, et fait miroiter les perspectives qui vont s’ouvrir devant l’heureux récipiendaire. Généralement, ensuite, rien ne se passe. Mais le pauvre requérant, laissé sur le sable, ne lui en veut pas. Il s’est montré si généreux en paroles !

Déçu dans ses espérances de faire le nègre, Frédéric le fut aussi comme retraité. Il fallait avoir soixante-cinq ans pour avoir droit au Minimum Vieillesse. Il repartit pour Margarita, où l’attendait « Marjolaine », au chantier de Chacachacare.

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Venezuela, 17 septembre 2002

Nancy est colombienne, plus ou moins illégale au Venezuela. Son activité : le commerce ambulant. Accroupie, son présentoir sur les genoux, douze heures par jour. Des ventes infinitésimales, cigarettes au détail, sucreries, etc, dont le CA quotidien s’élève à dix ou vingt mille bolivars par jour (de 50 à 100 Francs). La police la tracasse.

Les mails de Françoise se multiplient. Je réponds occasionnellement, afin qu’elle ne tourmente pas mon entourage. Je suis terrorisé à l’idée de la voir débarquer un jour, encouragée par notre rencontre fortuite (?) au café-philo au mois de juillet.

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Je dois être maso, pour subir le récit de ses rencontres avec ces putes tropicales. Il faisait bien d’être TERRORISÉ. Il n’y a pas qu’un pot de peinture… Un petit coup de téléphone à l’URSSAF… « Vous savez, le type qui vous doit ses cotisations ? Il se balade sur un joli bateau, sur la mer Caraïbe. » C’est ce que j’ai fait, à l’époque, sur un coup de colère. Je ne savais rien, alors, d’une quelconque Nancy (vendeuse d’autre chose que de cigarettes au détail, bien sûr !), mais c’était FACILE À DEVINER. J’imagine une illettrée, c’est vrai qu’il n’était pas trop difficile côté culture, il lui suffisait d’une IDIOTE avec une fente entre les cuisses, une fente bien poilue si possible. Son idéal : une femelle chimpanzé, muette et câline. Je le lui ai dit un jour. Il m’a répondu : « Pourquoi pas ? Ses singeries seraient naturelles, au moins !»

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Pointe-à-Pitre, lundi 10 février 2003

Les îles vénézueliennes (Tortuga, Cubagua, Margarita). Au mouillage de Porlamar, annexe et moteur taxés pendant la nuit. Mon budget écorné de deux millions de bolos. Puis soixante-cinq heures de près serré pour remonter en Martinique, sans pratiquement dormir ni manger.

Conversations, comportements, raisonnements entendus ça et là… et soudain, l’accablante prise de conscience que ce niveau de pourriture morale est devenu la norme.

Vacances de Noël avec Mathilde à bord. Départ en pleine nuit en raison des aéroports bloqués par la neige, en France.Elle reviendra pour les vacances de Pâques. Puis ce sera Françoise, fin avril avec sa copine Victoria. Leur « participation aux frais » va remonter un peu mes finances, mais ça ne va pas être du gâteau, ces trois semaines.

Il me reste (en gros) sept mille jours (et nuits) à vivre. Pas de pathos là-dedans, je conseille néanmoins cette méthode de comptage pour remettre les choses en place.

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Frédéric n’avait pas rencontré Victoria avant qu’elle ne vienne en Martinique. Mais connaissant ses idées radicales, il avait posé une condition à Françoise : aucune discussion politique sur « Marjolaine », sous peine de renvoi.

Tous trois se retrouvèrent au Ponton du Bakoua. Frédéric fit un premier trajet avec les bagages, sous l’œil goguenard de quelques consommateurs prenant l’apéritif vespéral. Ayant accompli son devoir de portefaix, il revint chercher ses passagères. Elles étaient en grande conversation avec des plaisanciers. Il patienta un moment puis commanda un demi. Au moment où la bière arrivait, Victoria fit remarquer qu’on l’attendait.

- Eh bien, moi, ça fait bien vingt minutes que je vous attends ! lâcha-t-il avec un ton de bonne humeur qui n’eut pas l’heur d’adoucir l’âme revendicative de Victoria.

- On demandait des renseignements sur la Martinique, sur les mouillages agréables, ce n’est pas interdit je suppose ?

- Pas interdit, non, mais cela fait un bon moment que je les fréquente, ces mouillages, alors tu peux me poser toutes les questions que tu veux. On gagnera du temps.

- Gagner du temps, gagner du temps !

Frédéric était décidé à tout prendre avec patience, grâce à la perspective des quatre cents euros hebdomadaires de Victoria, qui s’ajouteraient aux deux cents de Françoise, tarif de faveur. Ce serait même distrayant, peut-être ?

- Alors allons-y. Il commence à faire nuit.

Soutenue par Frédéric, Victoria monta dans l'annexe avec une grimace. Le petit canot pneumatique prenait l’eau. Frédéric l’avait acheté d’occasion après le vol du précédent. L’argent du séjour était dépensé d’avance.

Françoise fit visiter « Marjolaine » à son amie, lui vanta la vaste cabine arrière, avec son cabinet de toilettes. Frédéric avait soigneusement fait le ménage. Il intervint au mot de « toilettes ». Les néophytes, et surtout ceux du sexe faible, avaient trop l’habitude, sur un petit voilier, de boucher les cabinets. Victoria semblait présenter le profil adéquat. Elle accompagna les explications de Frédéric de « ouais, ouais » maussades, peu rassurants. Il répéta :

- Et surtout, à part un peu de papier, ne rien, rien, jeter dans la cuvette !

Est-ce qu’on mettait encore des serviettes hygiéniques, à quarante-huit ans ?

- Ça va, j’ai compris. Je ne suis pas conne.

Il retourna s’occuper du dîner tandis que les deux femmes profitaient de la fraîcheur dans le cockpit. Françoise, qu’il savait incapable de distinguer une drisse d’une écoute, expliquait comment marchait un voilier, et comme c'était merveilleux. Il allait bien s’amuser.

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