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Triptyque

Le sexe, moteur des utopies

Où Frédéric fait des comptes à rebours, et se livre à d'audacieuses hypothèses sur l'héritabilité des protubérances fessières ; où des soupçons pèsent sur ses comptes ; où il est impitoyablement catéchisé ; où il s'interroge sur les utopies libératrices.

La plaisanterie se fit lassante. Il commença à compter les jours qui le séparaient de sa libération. Les projets de belles navigations vers les Grenadines s’enlisaient dans les parlotes. Les enthousiasmes vespéraux s’évanouissaient lors des petits déjeuners prolongés, quand on remettait à plus tard les décisions de la veille, faute de s’être réveillé à temps.

C’était la grande affaire de la journée, ces p’tits dejs’. Frédéric, debout à l’aube, avait depuis longtemps bu son thé matinal. Il bricolait ou lisait pendant que se donnait dans le cockpit un spectacle de gloutonnerie à base de pain, de confitures, de fromage, de fruits, ces différentes denrées accompagnées de litres de thé sans sucre, le tout soigneusement calculé. Victoria, grassouillette, Françoise, mince comme un fil. Toutes deux obsédées par la santé à s’en rendre malades, elles étaient adeptes inconditionnelles du light, du bifidus améliorant les selles. Victoria se désespérait, car chaque calorie lui descendait sur les hanches. Il les écoutait causer régime, végétarialisme, macrobiotique, lipides, et se persuadait : un gros cul, c'était comme l’intelligence : à 80 % génétique. Mais peut-être souffrait-il de calligynophobie, cette peur des femmes aux formes voluptueuses ?

De temps en temps, lorsque le réfrigérateur était ouvert trop fréquemment et que les précieuses frigories s’en échappaient, il protestait. Un regard courroucé de Victoria le domptait. Il se bornait alors à constater :

- Vous vous plaindrez, ensuite, que je doive faire tourner le moteur pendant deux heures pour recharger les batteries !

En avait-elle signé, pourtant, des pétitions sur la décroissance, sur le gaspillage de l’énergie, sur « Sortir du Nucléaire » !

Concernant l’emploi du temps, Frédéric prit bientôt la décision de n’en prendre aucune. Aussi, les jours passèrent sans qu’il ait eu à déplacer « Marjolaine » au-delà de Grande Anse. Mais il avait fallu revenir au point de départ, parce qu’il n’y avait que là qu’on pouvait se connecter à l’internet.

Chaque matin, une longue discussion entre Victoria et Françoise avait pour objet de savoir si elles iraient ou non en ville. Lorsque la décision était prise, non sans revirements et repentirs, Frédéric les déposait au ponton du Bakoua. Là, elles se rendaient à la marina de la Pointe-du-Bout pour prendre la navette traversant la baie. Il avait alors devant lui une journée de tranquillité, passée à lire ou à discuter avec ses copains, Rémy, Marion, Ralph et Monique. Les deux femmes revenaient de Fort-de-France chargées de cabas contenant les achats effectués au Leader Price, achats dont elles avaient généralement égaré la facture.

- Combien je marque, alors ? demandait Frédéric qui tenait les comptes, afin de partager équitablement les frais courants.

L’on parvenait au bout d’un long moment à s’accorder sur un chiffre bientôt contesté, parce que si Françoise, ou Victoria, avait payé telle somme au supermarché, l’autre se souvenait avoir acheté les fruits dans un autre magasin. Puis :

- Tu oublies les consommations, au café internet !

Frédéric s’en versa une, qui égalisa son humeur. La question du partage des frais, la caisse de bord en langage nautique, avait d’emblée soulevé une polémique. Frédéric avait proposé, plutôt que de mettre des espèces dans un pot commun, de noter ce que chacun dépensait, et de faire la balance ensuite, au moment du départ.

- Il suffit de se souvenir de qui paie, et pour quoi. C’est facile.

- Et… C’est toi qui tiens les comptes ? avait demandé Victoria.

- Oui. Oui, c’est moi qui tiens les comptes. Ça pose un problème ?

…......................................................

Les journées étaient tranquilles, mais les soirées… Les efforts méritoires de Frédéric pour ne pas entrer dans les discussions politiques ou sociales étaient habilement déjoués par Victoria, avec Françoise comme sparring partner. Victoria ignorait vers quel bord il penchait, mais il y avait des silences éloquents. Victoria se sentait donc comme en terre de mission. Chaque soir, à l’heure des vêpres, elle prêchait pour la justice sociale, les droits des immigrés, l’urgence écologique, l’oppression des Palestiniens ou l’âge du départ à la retraite. Une grève pour les retraites, justement, se poursuivait. Victoria regrettait de ne pas être aux côtés de ses camarades de combat. Elle était de toutes les manifestations, même lointaines. Elle voyageait gratis, sur les rails comme dans les airs. Et c'était pour Frédéric un ébahissement d’entendre cette femme en pré-retraite, jouissant de nombreux privilèges, vitupérer les criantes inégalités. Ce qui le fascinait, c'était sa parfaite bonne foi. Elle faisait partie des misérables qui luttaient pour un monde meilleur. Il lui aurait volontiers cogné dessus pour lui remettre les idées en place. Les tâches ancillaires lui offraient un dérivatif, et Nietzsche une muette complicité. Un soir qu’il préparait un pot au feu, il nota une citation dans son journal : « À lutter contre la bêtise, les plus justes et les plus doux des hommes finissent par devenir brutaux. Car au front stupide, l’argument qui revient de plein droit est le poing brandi. Mais comme leur caractère est doux et juste, ce moyen de légitime défense leur fait plus de mal qu’il n’en inflige. » La sensation d’une présence derrière lui le fit s’interrompre. Françoise cherchait le poste de radio pour écouter les nouvelles.

- Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne t’embêtes pas, tout seul ?

Il la rassura. Elle s’inquiéta :

- Tu ne veux pas un coup de main, pour la cuisine ? C’est toujours toi qui la fais. Ou alors, on fera la vaisselle.

Il ne voulait ni coup de main ni vaisselle. L’une ou l’autre de ces aides se traduisait par le désordre et l’inefficacité, sans oublier une débauche de consommation d’eau.

- Ou plutôt si. Vous pouvez peler quelques patates.

- Ça sent bon, dis donc !

Victoria apparut dans la descente.

- Encore de la viande ! On en a déjà mangé avant-hier, avec les pâtes. Tu sais que c’est la consommation de viande qui rend l’homme tellement agressif. Sans compter que…

- Tu n’es pas obligée d’en manger. Il y a plein de légumes en même temps.

- Ce que j’en disais, c’est pour toi. Tu as l’air tellement nerveux.

…......................................................

Le dîner, ce soir-là, n’apporta pas plus de répit que d’habitude. Disposant d’un auditoire en la personne de son obligée (à qui elle avait offert un billet d’avion qui ne coûtait rien, sinon aux clients d’Air France et au contribuable), Victoria énonçait sans répit les lieux communs d’un progressisme éculé. Françoise, bien sûr, ne tenait pas ses engagements. Au lieu de freiner Victoria en lui opposant une réserve polie, elle la relançait quand celle-ci paraissait à court de souffle révolutionnaire. Debout dans la descente, elle glissait des regards pleins d’espérance vers Frédéric afin qu’il entre dans la mêlée verbeuse et exhibe la vigueur de ses analyses, qui auraient flatté sa vanité femelle. Mais Frédéric, tout en surveillant la cocotte-minute, s’en tenait à une conversation intérieure soutenue par le spectacle qu’offraient ces deux connes. Elles avaient eu dix-sept ans en soixante-huit, la dernière utopie libératrice, mais pas la première, en dépit de ce que croyaient ces adolescentes attardées pour qui tout ne pouvait être que radicalement nouveau, ne jugeant que par leur présent.

Aucun bâtisseur d’utopie n’avait omis d’accompagner ses rêves d’une mise en question de la sexualité, le plus souvent pour en prôner la libération ; à croire que cette libération sexuelle était la motivation réelle des prophètes. S’affranchir des interdits sexuels, en soixante-huit, n’avait pas été seulement l'objectif de jeunes mâles avides de jouissance. C’était également devenu une revendication de femelles en panne d’orgasme, souvent par la faute, d’ailleurs, d’une période répressive. La révolution était souhaitée comme un spasme libérateur. Victoria était activement entrée dans la lutte comme d’autres femmes, en d'autres temps, étaient entrées, par renoncement, en religion. D’ailleurs, l’oscillation entre interdit et transgression était probablement cyclique. Le début du vingtième siècle avait été, en Europe, extraordinairement pudibond. Soixante ans plus tard, c’était le grand débraguettage. On pouvait sentir, en ce début du XXIème siècle, une mise en question de la licence sans frein. La pédophilie était violemment condamnée, alors qu'elle avait été ouvertement prônée, trente ans plus tôt.

Malgré les œillades de Françoise, Frédéric restait aveugle, sourd et muet, touillant son ragoût comme s’il était sur une autre planète. Le bruit de la radio accompagnait les verbosités des deux femmes . Les infos alimentaient parfois de nouveaux exposés. Une déclaration de Laurent Fabius au Congrès du Parti Socialiste avait lancé un débat sur l’immigration, à France-Inter.

- Qu’est-ce qu’il a dit, Fabius ? voulut néanmoins savoir Frédéric.

- Il a dit… Il a dit quoi, déjà ? transmit Françoise à son amie.

- Il a dit que les valeurs de la République… enfin, il a dit qu’il fallait que la Marianne des Mairies prenne le beau visage d’une française issue de l’immigration…

Sans doute parlait-il d’une asiatique, pensa Frédéric avec perversité. Une jolie thaï, voilà qui aurait avantageusement remplacé Brigitte Bardot ou Anne Sinclair.

Il y avait eu des émeutes, le mois précédent, à Nîmes, à la suite de la mort d’un cambrioleur qui tentait d’échapper aux gendarmes. Il s’agissait bien sûr d’une réaction excessive due à un climat d’insécurité entretenu à des fins politiques, selon l’un des experts. Victoria approuva. Françoise se fit l’avocat du diable. Elle soutint que l’insécurité n’est pas une illusion. Elle se fit clouer le bec. Les immigrés n'avaient pas demandé à venir. C’était le patronat avide de profits qui les avait attirés. D’ailleurs, s’ils étaient là, c’était une juste revanche sur la période coloniale. On les avait pillés, et l’on continuait d’ailleurs à les dépouiller.

Victoria, allongée dans le cockpit sous le ciel lourd d'orage, termina sa péroraison :

- On est face à des politiques racistes et sécuritaires, on est confronté à une extrême-droite aux idées nauséabondes. Il faut riposter. C’est pas les immigrés qu’il faut virer, c’est le capitalisme qu’il faut éliminer !

- C’est prêt, annonça le malodorant à la cantonade. J’ai l’impression que la pluie menace. Il vaut peut-être mieux manger en bas. Françoise, je te passe les assiettes ?

Elle descendit dans le carré et disposa la nappe sur la table. Victoria informa qu’elle allait d’abord se doucher. Françoise, gentiment :

- Pourquoi tu ne discutes pas avec nous ? Je sais que tu n’es pas d’accord, mais elle ne dit pas que des bêtises, tu ne crois pas ?

- Je ne sais pas si ça améliorerait l’ambiance. J’ai un peu de mal à ne pas lui rentrer dans le lard, à ta copine. En plus, tout ce qu’elle dit est déjà dépassé, même par les gens de son bord. J’ai l’impression d’entendre une sorte de fossile vivant, qui aurait encore un pouvoir de nuisance…

Victoria apparut dans la descente, drapée dans une serviette de bains. Elle s’engouffra dans sa cabine. Avant qu’elle ne referme la porte, Frédéric eut la vision de journaux qui tapissaient le sol. Son bateau était transformé non seulement en asile de fou, mais en porcherie. Et il restait dix jours au jus.

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Pheldge 30/07/2016 17:05

Ah , zut, mon commentaire est mal placé ! c'est vrai qu'ici c'est "un autre monde" :) Moi bon sauvage des îles, moi apprendre vite ...

Pheldge 30/07/2016 11:09

Le héros ressemble furieusement à une de nos connaissances commune ;) (non, je n'ai pas écrit "une de nos connes essence, comme une" )

Pheldge 30/07/2016 17:03

Capitaine au long court se rassurer, moi jamais méchant, juste taquin :)

René-Pierre Samary 30/07/2016 16:46

Merci pour ta visite, amigo.
Pour toute correspondance privée, rpsamary@hotmail.com
Bonne bourre, et ne massacre as trop les petits arbres, ils sont si fragiles...