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Triptyque

Mission secrête

Où Françoise se suicide en public ; où elle pense, une fois de plus qu' « elle n'aurait pas dû » ; où elle noit son chagrin sous un flot de Champagne, et médite sa vengeance.

Elle était en retard, et il s’impatienta, à la terrasse de la Brasserie des Gobelins. Son agacement monta encore quand il dut batailler pour refuser de monter chez elle, seulement cinq minutes. Il avait plus de deux heures de trajet en perspective. Françoise trempa ses lèvres dans son Martini Gin. Il consulta discrètement sa montre : cinq heures cinq. Avec les bouchons, il ne serait pas à Pont-sur-Yonne avant sept heures et demi, au mieux. Il appellerait Suzanne en route. Le lendemain, sa cousine le ramènerait à la gare de Sens. Il serait à Paris en début d’après-midi. Il aurait le temps de se reposer un peu chez Philippe avant de dîner et de se coucher tôt. Il devait passer prendre sa fille chez elle à cinq heures du matin, pour aller à Orly. Le planning était serré, et ne supportait pas d’aléas. Françoise lui parlait. Il lui sourit nerveusement.

- Excuse-moi, tu disais ?

- Tu ne peux pas venir ce soir, d’accord, mais tu peux au moins venir demain, non ? Une dernière nuit ! Je ne te demande pas beaucoup ! Tout ce que tu as à faire, c’est amener tes affaires chez moi, et je t’accompagnerai à l’aéroport !

- Il n’en est pas question. Décidément, on ne peut avoir aucune confiance en toi. Tu es toujours à marchander. Ce que tu dis la veille, le lendemain ça ne compte plus ?

- Mais qu’est-ce que ça te coûte, de changer ? Ça ne te demande qu’un tout petit effort ! Même pas un effort. Tout juste un peu de bonne volonté !

- Écoute Françoise, je ne veux pas en discuter. C’est ce qui était prévu, c’était la condition pour que je vienne chez toi. D’une part, ça m’oblige à faire deux aller et retours demain dans Paris…

- Mais je t’accompagnerai ! Je t’aiderai à porter tes affaires ! J’ai encore la Safrane.

- Non, non et non ! Mes amis m’attendent pour dîner, demain soir, et je ne vais pas me décommander, alors qu’ils m’hébergent depuis deux semaines !

- Je vois ! Moi, on peut me décommander, je ne compte pas !

Les larmes jaillissaient littéralement de ses yeux, et coulaient sur ses joues pâles.

- Mais je ne te décommande pas, bon sang ! Il n’a jamais été prévu que je dorme chez toi demain soir ! C’est tout le contraire ! Et puis, arrête ton cinéma ! Tout le monde nous regarde !

- Tout le monde nous regarde ? Eh bien, ils vont voir que tu es un beau fumier !

Elle sortit de la terrasse à pas précipités. Par les baies vitrées, il la vit zigzaguer sur la chaussée en agitant les bras. D’abord inquiet, il constata ensuite qu’elle se gardait de défier de trop près les autobus. Il y eut des appels de phare, des bruits d’avertisseurs. Quand elle revint, les cheveux collés par la pluie, il lui demanda brutalement :

- Bon, tu as fini de te suicider ? On peut se dire adieu comme des gens civilisés ?

Il fit mine de se lever, mais dut se rasseoir, maté par les insultes et les hurlements. Un serveur lui demanda s’il pouvait faire cesser ce scandale. Il en avait de bonnes ! Et c'était lui le responsable, naturellement !

- Arrête, maintenant !

Il lui serra le poignet, à lui faire mal. Elle se mit à supplier à nouveau, entre deux sanglots.

- Allez, fais-moi ce petit plaisir ! Tu pars pour longtemps, je ne te reverrai peut-être jamais ! Viens demain, pour cette dernière nuit ! Ou, même, si tu veux, viens seulement dîner, et je te ramène ensuite chez ton copain. Tu vois, je te demande presque rien !

Il regarda sa montre. Il était horriblement en retard. Il marmonna :

- Bon, bon, on verra… Peut-être.

Il n’avait pas la moindre intention de venir, mais c'était la seule façon de sortir de ce guêpier. Le visage de Françoise s’éclaira. Il se leva, avec l’impression de s’échapper d’un asile d’aliénés. Elle le suivit jusqu’à sa voiture. Il démarra, baissa la vitre du Land, et articula :

- N’y compte surtout pas !

Au moins, elle ne pourrait pas l’accuser de l’avoir fait attendre pour rien.

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Bouleversée, elle rentra chez elle à petits pas rapides. Que s'était-il passé ? Tout se bousculait dans sa tête. Elle le revit posant le trousseau de clés sur la table du bistrot, et répondre obstinément la même chose, pressé de partir. Une dernière nuit, sa dernière nuit en France ! Elle ne lui demandait pas beaucoup, après avoir accepté de le recevoir, de le satisfaire… L’égoïsme masculin à l’état pur ! L’entêtement imbécile de l’homme qui ne veut pas se dédire ! Ce n’était pourtant pas difficile, ce qu’elle lui demandait ! Au lieu de passer sa dernière nuit en France chez ces amis... Quels amis ? Il n’en disait pas un mot, la tenant à l’écart, comme toujours ! Il serait venu chez elle, après avoir récupéré ses affaires. Elle l’aurait accompagné chez sa fille chérie, et ils seraient allés tous les trois à l’aéroport. Quoi de plus simple ? Ils auraient passé une bonne soirée tranquille, devant un dîner de fête, avant qu’il ne retourne à son bateau, à sa vie mystérieuse…

Et toujours, il lui parlait de son engagement, de sa promesse ! Est-ce que ça comptait, une promesse, quand on aime ? Car elle l’aimait, elle le savait ; toujours davantage. C'était une malédiction. Plus il la repoussait, plus il se montrait horrible, plus elle l’aimait.

Elle était certaine que lui aussi, il l’aimait. À sa façon. Comme le grand introverti qu’il était. Combien de fois avait-il été blessé par d’autres femmes ? Des blessures qu’elle seule pouvait guérir, avec de la patience et de la compréhension.

Elle avait eu tort de venir sur le chantier, l’été dernier. Elle le savait. Mais cela avait été plus fort qu'elle. Cette fille, la brune, la portugaise… Avec ses cheveux en désordre et ses poils sous les bras ! Naturellement, il avait dû coucher avec elle. « Je ne lui en veux pas, soliloqua Françoise dans sa cuisine. Une fille comme ça, ça excite les types, mais ils en reviennent vite. Aucun esprit, aucune culture, aucune conversation. Une brute. Comment un homme intelligent pouvait-il être attiré par un pou pareil ? »

Oui, elle avait eu tort. Cela avait contrarié sa réconciliation avec Frédéric, qui devait se faire un jour ou l’autre. La preuve, c’est qu’il avait fini par lui téléphoner. Il avait parlé de conditions, bien sûr. Toujours l’orgueil masculin qui ne veut pas abdiquer sans un morceau de bravoure. Elle savait à quoi s’en tenir. N'était-il pas revenu déjà par trois fois, après avoir juré ses grands dieux de ne jamais plus l’approcher ?

Elle eut un petit rire. Ce soir, cela avait été dur. Il l’avait rendue folle, folle de désespoir, prête à se jeter sous un autobus. D’ailleurs, il s’en était fallu de peu. Elle avait fini par avoir gain de cause. Il avait fini par dire peut-être, elle l’avait entendu clairement. Pour un homme comme lui, qui avait horreur de s’engager, cela voulait dire oui. Qu’est-ce qu’il avait bafouillé, dans sa voiture, quand il lui avait fait signe d’approcher ? Avec le vacarme de la circulation et le bruit du moteur, elle n’avait pas bien entendu. Quelque chose comme « à demain, n’est-ce pas ? ». Sans doute. Il avait démarré tout de suite, la laissant sur le trottoir.

Non, ce n'était pas une relation facile. Ce n'était jamais le cas, avec quelqu’un d’exceptionnel. Jamais elle n’avait rencontré un type comme lui, et elle n’en rencontrerait probablement aucun autre ; un mélange de force et de tendresse, de courage et de timidité, de pudeur et de sexualité ; une sorte d’aventurier romanesque, ancien pilote de course, qui avait fait de la boxe, et maintenant navigateur. Il allait traverser l’Atlantique, tout seul. Ça devait être terriblement dangereux. S’il tombait à l’eau… Cela arrivait aux meilleurs marins. La preuve, Tabarly !

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Le lendemain soir, Françoise se rendit au Carrefour Market proche de chez elle, et passa un long moment à choisir une bouteille de Champagne. Une, est-ce que ça suffirait ? Et qu’aimerait-il manger ? Il adorait les huîtres, mais elle ne savait pas les ouvrir. Elle acheta du saumon fumé, des blinis, du citron. Le temps passa lentement, jusqu’au Journal de Vingt Heures. Elle trompa son impatience en regardant la longue figure de Patrick Poivre d’Arvor. Puis ce fut l’interminable théorie des publicités. Elle eut envie d’appeler Nathalie, sa meilleure amie ; d'entendre parler polonais. Le père de Nathalie était originaire de Varsovie. Son propre père venait d'un petit village, près du fleuve Bug.

Mais si Frédéric appelait ? S’il était bloqué en bas, ne se rappelant pas le code ?

Pourquoi n’avait-il pas gardé les clés ? Brusquement, elle en eut la certitude. Il ne viendrait pas. Le salaud avait lâchement promis, et comme tous les lâches, il n’osait même pas lui dire qu’il avait changé d’avis. Et il le savait, en plus ! Voilà pourquoi il avait eu cet air coupable quand il était parti ; l'air de l'enfant pris la main dans le pot de confitures.

Elle prit le Champagne dans le réfrigérateur, et s’énerva en tentant d'ouvrir la bouteille. Tout se liguait contre elle. Le bouchon sauta brusquement. Le Champagne jaillit et se répandit par terre. Elle attrapa un verre, qui lui échappa comme lui échappaient brusquement des larmes de rage. Elle était vraiment maudite par le sort, de tomber amoureuse d’un type aussi dégueulasse, aussi con, aussi pauvre de cœur !

Elle ramassa les débris de verre. Elle se servit une forte dose. Le Champagne déborda. C'était trop de méchanceté, dans ce monde méchant. Ce type-là était véritablement momifié dans son égoïsme. Un garçon unique, chouchouté par une mère en admiration béate, ne pouvait pas tourner autrement ! Il lui faudrait apprendre qu’il n'était pas seul au monde, qu’il y avait aussi des êtres qui souffraient ; des êtres qui pouvaient se révolter, quand ils étaient poussés à bout.

Elle but deux autres verres. Elle sentit la tête lui tourner, et mangea le saumon fumé en déchirant avec ses doigts des morceaux dans l’emballage.

Prudent. Vicieux. Il s'était bien gardé de lui donner son numéro de portable. Quand il l’avait appelée, c’était d’une cabine. Il l’avait fait exprès. Rien que pour cette preuve de méfiance, il méritait la punition qu'elle méditait.

Elle régla son réveil sur quatre heures. Sur l’écran de la télé, le son coupé, des images muettes s’animaient. Des personnages étaient assis en arc de cercle. Les gros plans de visages succédaient à des images de groupe. L’animateur éclatait de rire, remontait ses lunettes, et c'était maintenant une femme au visage pur, aux formes pleines, dont le profond décolleté révélait la poitrine opulente. Dégoûtée, Françoise changea de chaîne. Elle haïssait ce monde faux, ce monde heureux ou prétendument tel, qui insultait les pauvres filles comme elle, qui n'avaient ni un visage régulier, ni ces gros seins qu’adoraient les hommes.

Aurait-elle dû, aurait-elle seulement pu, avoir un enfant, si elle l’avait voulu ? Avec sa poitrine inexistante ? Sa mère, dotée d’une gorge volumineuse, lui disait des choses affreuses, avec son accent du sud-ouest et sa brutalité de femme du peuple. Son père était plus délicat, mais il ne s’intéressait pas à ses filles. Lui aussi, confit dans son confort d’homme bien nourri par les petits plats mijotés de sa femme, ne pensait qu’à lui, à la rigueur à son fils. Ah ! Ces sauces, tout ce gras qu’il lui avait fallu ingurgiter ! Quarante ans plus tard, elle en avait encore la nausée. Résultat : grâce à son alimentation bien étudiée, elle était restée aussi mince qu’à vingt ans. Il en trouverait beaucoup d’autres, Frédéric, avec son début de ventre, des femmes qui avaient gardé à cinquante ans un corps svelte ?

Elle se coucha, se releva, alla chercher ce qu’elle comptait emmener avec elle, se recoucha, ralluma la télé, chercha une chaîne avec une émission sur les animaux. La béatitude d’un groupe de lions, clignant leurs yeux dorés, étendus à l’ombre d’un arbre, l'apaisa. La simplicité de la nature. L’horreur de la vie citadine, artificielle. Les moments de pureté, sur le bateau… Assommée par le Champagne, elle s’endormit sans s’en apercevoir. La sonnerie du réveil la fit se redresser d’un coup. Elle avait la bouche pâteuse. Mais il ne s'agissait pas de se laisser aller. Elle avait une mission à remplir.

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