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Triptyque

Quand le hasard n'en est pas un

Où Frédéric tente le diable ; comment il a été précédé par sa puante réputation ; où il fait état de bien étranges motivations ; pourquoi ses finances battent de l'aile ; ce que Françoise lui suggère comme types de redressements, dont l'un est immédiatement productif.

La solitude, cette garce, mena Frédéric à la Brasserie de l’Équinoxe, le soir du vendredi 2 août 2002. Il se persuada facilement que le risque de rencontrer Françoise était minime. Elle était rarement à Paris pendant l’été. Les vacances avec Mathilde venaient de se terminer. Il restait douze jours de triste isolement à Paris avant de retrouver « Marjolaine » sur l'île de Margarita. Une visite au café-philo lui apparut comme un heureux dérivatif.

Avec une prudence de sioux, il glissa un regard dans l’escalier, pour vérifier que sa persécutrice ne se trouvait pas là. Moins que tout autre, il aurait été capable de dire honnêtement si ces simagrées n'étaient pas destinées à se donner bonne conscience, eut égard à l’évidente imbécillité de sa démarche, six mois après l’épisode de la peinture.

L’assistance était clairsemée, mais quelques fidèles étaient là. La séance avait commencé depuis un moment, et le sujet était choisi.

Cela faisait plus d’un an que Frédéric n'était pas venu chez les philosopheurs, mais on se souvint de lui. Quelques participants le saluèrent, tandis que l’orateur du moment s’interrompait. Quand il prit place, le gros Michel lui souffla, avec son accent d’Europe Centrale : « Alorrrs, c’est bien, les Anntilles ? ». Comment savait-il que Frédéric était de l’autre côté de l’Atlantique ? Par Françoise, naturellement. Et elle, comment le savait-elle ? Par Nicolas, bien sûr, qui l’avait informée, en revenant de Martinique où Frédéric l'avait invité avec sa compagne, que ce Frédéric était un immonde individu, qui votait Le Pen, autour duquel devait être élevé un infranchissable cordon sanitaire.

L’immonde individu se figea quand il vit Françoise grimper lestement les dernières marches de l’escalier. En l’apercevant à son tour, elle s’immobilisa une fraction de seconde, puis reprit contrôle d’elle-même et s’excusa d’être en retard. À la pause, Frédéric se leva et fonça vers la sortie. Françoise, plus près de l’escalier, lui barra la route. On les observait, sans doute. Beaucoup connaissaient leur histoire.

- Alors, te voilà revenu !

- Comme tu vois. Mais je me sauve, je suis pressé.

Elle ne tenta pas de le contrarier.

- Comme tu veux. Tu sais, je voulais juste te dire… Je voulais juste te dire combien j’étais navrée, pour la peinture. Je ne sais pas ce qui m’a prise, j’étais comme folle. J’aurais voulu te supplier de me pardonner, te supplier à genoux. Voilà, c’est tout. Dis-moi simplement que tu ne me détestes pas, et on ne se reverra jamais, je te le jure. Tu sais, j’ai changé. J’ai compris beaucoup de choses. Je voulais te le dire, mais je n’avais aucun moyen de te joindre…

- C’est pour ça que tu as harcelé ma mère au téléphone, ainsi que ma sœur, à son travail. Tu n’as pas honte ?

- C’est vrai, je n’aurais pas dû. Mais j’avais peur. Je pensais que tu avais peut-être disparu en mer…

Il leva les yeux au ciel. Françoise :

- Puisqu’on ne doit plus se revoir, on pourrait peut-être boire un dernier verre ensemble, qu’est-ce que tu en dis ? Tu ne peux pas me refuser ça !

Le dernier verre, le dernier câlin, selon l’euphémisme qu’elle employait ; euphémisme dont la force évocatrice pouvait provoquer immédiatement un début d’érection. Les philosophes descendaient du premier. Le patron leur lança des regards torves. Rares étaient ceux qui commandaient une consommation. Il songeait à se débarrasser de ces bavards impécunieux. Mais il y avait le bénéfice moral. Il pouvait poser, auprès de ses copains mastroquets, pour un protecteur des Lumières.

- Allons sur la terrasse, tu pourras fumer.

Le trafic automobile était réduit. Le mois d'août avait vidé Paris. Françoise était-elle sensible au calme environnant ? Elle était bien silencieuse. Frédéric calcula qu’elle venait de dépasser la cinquantaine.

- J’étais inquiète, j’avais peur qu’il ne te soit arrivé un accident. Tu aurais pu, au moins, me dire que tu étais bien arrivé… C’était comment, la traversée ?

- C’était long. Ou plutôt, ça semble long. Mais qu’est-ce que c’est, deux semaines, finalement ? Dans une vie normale, ça passe sans qu’on s’en rende compte.

- Tu étais seul ?

- Non, j’avais avec moi une douzaine de capverdiennes, je changeais tous les deux jours…

Elle rit, bon public. Il alluma une seconde Marlboro Light.

- Excuse-moi, je ne voulais pas m’immiscer dans ta vie !

- Oui, j’étais seul, Françoise, et c’est ça, finalement, l’intérêt de l’histoire. Rester seul, sans parler à quiconque, sans voir personne, c’est une expérience que peu de gens ont l’occasion, et surtout l’envie, d’expérimenter.

- Et qu’est-ce que tu as fait, depuis que tu es dans les Antilles ?

- Pas grand-chose. Je suis resté en Martinique jusqu’en mai, puis je suis descendu au Venezuela. J’ai laissé le bateau sur un chantier.

Il ne parla pas du séjour de Mathilde pour les vacances de Pâques, ni de la grande balade qu’il venait de faire en France avec elle, ni du mariage de Valentine. Il ignorait qu’elle saurait tout, plus tard.

- J’ai eu la visite de Nicolas, celui qui m’a acheté mon ancien bateau. À peine est-il arrivé qu’il m’a sommé de lui confesser mes opinions politiques. Mis à la question, je lui ai avoué que j'avais voté pour Le Pen, autrefois, en deux occasions. Aussitôt il a fui comme s’il avait tous les diables à ses trousses. Mais tu le sais, puisqu’il t’a appelée pour t’informer d’une chose importante me concernant, et que tu t’es empressée de répéter à mon amie Antoinette, dont tu as décoré la voiture.

- Oh ! ça ? Et on t’a dit, naturellement, que c’était… que c’était dans une mauvaise intention ? J’ai dit ça comme une plaisanterie, et ton amie Antoinette l’a très bien compris, d’ailleurs ! Cela dit, que tu votes Le Pen, moi ça ne me dérange pas. Il n’est pas impossible que je fasse la même chose, un jour…

- Ne t’embourbes pas, va. Cela dit, je ne vote pas Le Pen. J’ai voté pour Le Pen, il y a une différence. Et pas aux dernières élections, puisque j’étais parti… Mais Nicolas pas plus que d'autres ne me laisse m'expliquer...

- Expliquer quoi ?

- Que j'ai voté pour Le Pen par antiracisme, eh oui !

- Tu te moques de moi !.

- Pas du tout. L'immigration excessive crée le racisme, c'est automatique. Contre le racisme, il est logique de voter pour qui veut contrôler l'immigration, non ? Crois-moi, je ne regrette rien, et je récidiverais, si j'en avais l'occasion... Même ma fille qu’on a emmenée, à neuf ans, crier F haine contre le retour des heures les plus sombres !

Il n’avait pu s’en empêcher.

- Mathilde… Comment va-t-elle ? Elle doit te manquer terriblement, mon pauvre hérisson !

- Oui, oui… Parlons d’autre chose, si tu veux.

- D’autre chose… Je ne sais pas, moi… Le bateau va bien ?

- Marjolaine va bien, merci. Je vais lui refaire sa peinture en retournant à Chacachacare. Encore beaucoup de sous qui vont partir.

- À quoi ?

- Ben, pour l’antifouling, le grutage, tout ça.

- Non, je voulais dire, en retournant à quoi ?

- Ah, c’est le nom du chantier. Ça n’a pas d’importance.

Françoise resta un moment silencieuse. Il finit son demi, et alluma une autre cigarette. Il était temps de partir, sinon ça deviendrait de plus en plus difficile. Il chercha des yeux le garçon. Françoise :

- Je me demandais… Pourquoi tu ne fais pas un peu de charter, avec un grand bateau comme le tien ?

- Pas si grand. Ou du moins, pas très adapté pour emmener des passagers. N’empêche que j’y ai songé. Parce que côté finances, c’est pas brillant. Tu te souviens, je devais recevoir une rétribution, de la part du type qui a repris ma petite affaire. Il me l’a versée une fois, et depuis que je suis parti, plus rien. Je l’ai appelé. Il fait le mort. Du coup, je n’ai plus que mes économies pour vivre… C’est maigre. Je vais voir si je peux toucher une retraite. Après tout, j’y ai droit, j’ai soixante ans. Même si c’est la pension minimale, ça sera toujours quelque chose. Sinon, dans moins de deux ans, je serai au bout du rouleau.

Il avait sous-estimé le coût d’entretien du bateau. Il y avait aussi, dans la colonne des sorties, les billets d’avion pour lui et pour Mathilde. Il y avait surtout ces saisies de l’administration fiscale sur son compte bancaire, aussi féroces qu’incompréhensibles. La voix de Françoise mit un terme à ces pensées moroses.

- J’ai une amie qui va régulièrement sur le bateau d’un copain, elle lui paie quatre cents euros par semaine. J’ai bien envie, d’ailleurs, de faire comme elle. Le type est paraît-il très sympa. Tu pourrais faire la même chose. Je te trouverais des clients, je connais beaucoup de monde.

Il la regarda avec suspicion. Elle ajouta sur le ton de la plaisanterie :

- Naturellement, tu me verserais ma commission !

Elle tourna la tête, comme pour chercher quelqu’un. Mais, à voix étouffée :

- Remarque, j’accepte les paiements en nature.

Elle glissa une main au bon endroit, et exerça une pression discrète à travers la toile fine du pantalon.

- Je vois que Monsieur est dans d’excellentes dispositions, d’ailleurs.

- Laisse-moi tranquille, s’il te plaît.

Mais Françoise ne comprenait pas le mot « non », et parfois c'était tant mieux.

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