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Triptyque

Tempête sur Bisounoursland

Où Françoise se fait justice, à sa façon ; pourquoi s'établit la culpabilité de Frédéric ; où il traverse l'Atlantique en compagnie du Messie ; où sa fille lutte contre le Camp du Mal ; où Françoise, dans son journal, s'explique, toujours à sa façon ; où Frédéric essuie, non des tempêtes, mais quelques incivilités.

Frédéric allait vers la porte cochère quand il la vit sortir de l’ombre. Le lampadaire éclaira Françoise. Elle tenait quelque chose à la main.

Elle est folle, vraiment folle, folle à enfermer, s'alarma-t-il. Capable de tout. Dans son esprit dérangé, la réalité n’avait pas de place. Seul existait un monde fabriqué à sa mesure, dont le ressentiment était la clé. Il fallait qu’il fût coupable, et le juge qui instruisait son procès dans le crâne de cette cinglée balayait d’un revers de main toute objection de l’avocat de la défense. Le verdict était net et sans appel.

Elle brandissait une sorte de pot, et en jeta le contenu vers lui. Il pensa avec terreur à de l’acide. Mais ce drame n'était qu’un vaudeville. Il s’agissait seulement de peinture blanche. Dans la main gauche, elle tenait autre chose : un canif, avec lequel elle croyait pouvoir crever les pneus de la voiture. Du regard, Frédéric chercha un secours, de l’autre côté du boulevard, vers le café où Philippe s'était rendu pour l'attendre. Il ne pouvait aller le chercher. S’il s’éloignait, elle pourrait continuer ses déprédations. Il contourna la petite Opel pour l’attraper. Elle le menaça avec la peinture, et il battit en retraite. Il sortit son mobile, et pianota sur le clavier au hasard.

- Police-secours ? Oui, rue Le Dantec. Vous arrivez rapidement ? Merci !

Françoise s’éloigna aussitôt et disparut au coin du boulevard. Frédéric attendit un peu, puis monta chercher sa fille. Isabelle, en ouvrant la porte, fit de grands yeux en découvrant son ex-compagnon maculé de traînées blanchâtres. Mathilde suivit son père dans la salle de bains. Il nettoya le mieux possible son visage, sa parka rouge où s’incrustait la peinture. Isabelle :

- Alors, c’est cette femme ? C’est donc elle, qui m’a appelée il y a deux mois environ, quand j’habitais dans le quatorzième. Elle m’avait paru sympa, et très courtoise. On a bavardé.

- Et tu lui as dit où tu habitais?

- C’est venu comme ça, je ne sais plus pourquoi. J’étais sur le point de déménager, on a parlé du quartier Italie, qu’elle connaissait bien… Qu’est-ce que tu lui as fait ?

Parce que naturellement, il fallait que ce soit lui le fautif. Les femmes n’étaient-elles pas les victimes, par essence et par existence ? Frédéric n’eut pas envie de se justifier. L’important, c'était Mathilde.

- C’est la folle, hein, papa ?

- Oui ma chérie, elle était un peu énervée, mais ce n’est pas grave. Elle s’est amusée à m’envoyer de la peinture, c’est bête, hein ?

- Elle est venue à l’école, il n’y a pas longtemps… Je l’ai reconnue.

Frédéric eut de la peine à se contrôler. A l'école ? Comment Françoise pouvait-elle savoir ? Il échangea un long regard avec Isabelle, en espérant qu’elle comprendrait. Apparemment oui, bien que celui qu’il reçut en retour fût chargé de réprobation. Il se retourna vers Mathilde, et avec un rire forcé :

- Elle est venue à l’école ? Pas dans ta classe, je pense !

- Non, dans la cour de récréation, au moment de la sortie. Elle était gentille. Elle m’a demandé dans quel port tu étais, si tu m’écrivais souvent pour me raconter ton voyage. Elle m’a même dit que j’avais de la chance d’avoir un papa comme toi. Elle m’a demandé si j’allais bientôt venir sur ton bateau.

- C’est bien, ma chérie. Tes affaires sont prêtes ? Il faut y aller, pour être à l’heure à l’aéroport. Tu te rappelles où nous allons ?

- Oui papa, on va en Espagne. En Espagne, à Madrid, et puis ensuite sur une île.

Dans la rue, Philippe tournait autour de sa voiture maculée de peinture blanche. Frédéric bredouilla :

- Je t’expliquerai en route. Ou plutôt, non, je t’écrirai. Je suis désolé. C’est une histoire de fou. Ou plutôt une histoire de folle.

Trois heures plus tard, Frédéric et sa fille étaient dans l’Airbus 737 d’Air Iberia. Il expliqua à Mathilde comment fonctionnait un avion, après lui avoir fait savourer l’accélération puissante du décollage. Deux heures plus tard, ils furent à Madrid. Le soir, à Tenerife, ils s’installèrent sur « Marjolaine », à Los Cristianos. Mathilde retrouva le bateau qu’elle avait vu pour la dernière fois au chantier Gros, en juillet, et qui s'était déplacé de plusieurs milliers de kilomètres pendant qu’elle découvrait sa nouvelle école. Les jours suivants, elle profita des animations de fin d’année, des manèges où on l’invitait à faire sans cesse des tours gratuits. Puis ils firent une courte balade le long de la côte de Tenerife. De Santa Cruz, Frédéric écrivit à Philippe : « J’ai payé ma bêtise avec une parka ruinée mais, bon, ce n’est pas grave, le problème c’est surtout la voiture esquintée. Dis-moi ce qui peut être fait pour l’arranger, et combien ça peut coûter. Quant à moi, je suis loin maintenant, et à l’abri (j’espère) de sa malfaisance. Mais si j’avais su... ». Mathilde, qui allait emporter cette lettre dans ses bagages, ajouta de son écriture enfantine : « Bonne année 2002 ».

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Lundi 11 février 2002. 15°28 N – 41°55 W

À mi-parcours entre le Cap Vert et les Antilles, après une semaine de route. J’aimerais avoir le talent de dire le plaisir ; ce bateau qui, inlassablement se dandine, roule, ondule, et avance, obstiné, fidèle, laborieux… Le vent souffle avec une régularité quasi-métronomique, le bateau avance de même. L’ennui ? Un peu, bien sûr. Le risque ? N’est-il pas vrai que, « avec de la prudence, on peut faire toute espèce d’imprudences », comme a dit plaisamment Jules Renard ?

Au déjeuner, salade de riz, boîte de thon, œuf dur, mayonnaise. Pour corser ce balthazar, je me fais le Messie. Nulle offense, celui de Haendel. Costa-Gavras, à la radio l’autre jour, à qui l’on demandait le pourquoi d’une affiche provocante –une croix chrétienne associée à une croix gammée- : « Une affiche, c’est fait pour attirer les spectateurs. » Racolage et putasserie, et bien sûr, encore et toujours, le fameux « devoir »...

Une fois en Martinique, il me restera à attendre Mathilde, qui viendra en avion, toute seule, à la mi-avril. On se retrouvera, après trois mois de séparation...

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Martinique, dimanche 28 avril 2002

Départ de Mathilde, hier. Je devrais m’habituer à ces absences. Au contraire, elles sont toujours plus dures à supporter. Je pense à tous les pères séparés de leur enfant, avec leur malheureux « droit de visite », soumis au bon vouloir (?) de leur ex...

Mathilde au téléphone. Elle a fait un bon voyage. À peine arrivée, sa mère et Olivier l’ont emmenée manifester. Ils ont crié « F Haine ! » J’ai joué la curiosité amusée, tout en hurlant intérieurement.

J’apprends par un mail d’Antoinette que Françoise l’a appelée pour lui dire que « je vote Le Pen ». Facile de deviner qui, à son retour de la Martinique, s’est empressé de faire passer le message ! Je réponds par des plaisanteries, on s’expliquera plus tard, s’il faut que je passe encore devant la Sainte Inquisition...

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Ici, je dois mettre mon grain de sel dans cet interminable journal. C’est exact, j’ai téléphoné à Antoinette, que je ne connaissais pas, mais c’était pour essayer de faire quelque chose pour la voiture. Primo, quand je l’ai arrosée de peinture, je ne savais pas que c’était la sienne. Je croyais que c’était une voiture de location. Si j’avais su que c’était l’Opel des amis de Frédéric, je ne l’aurais pas abîmée. Il y a beaucoup d’Opel chez les loueurs, et la voiture paraissait TOUTE NEUVE. Bon. Secundo, je n’ai pas appelé dans l'intention de dire « qu’il vote Le Pen ». C’est venu tout seul dans la conversation !!!

Appeler cela du harcèlement, c’est vraiment trop fort. Oui, j’ai appelé deux ou trois fois la sœur de Frédéric, la journaliste, qui n’a pas voulu me parler, faisant semblant d’être UNE AUTRE. J’ai appelé sa mère, qui s’est montrée un peu surprise. Elle n’avait pas de nouvelles de son fils ADORÉ.

J’étais tellement inquiète, de l’imaginer tout seul, au milieu de l’océan !

J’en viens à notre rencontre « de hasard », au café-philo. Je n’en crois pas un mot, je veux dire à ce hasard !!! La suite, d’ailleurs, l’a montré : il ne s’est pas fait prier !

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Pont-sur-Yonne, dimanche 21 juillet 2002 . Le Venezuela, les législatives, et un vol Martinair Margarita-Amsterdam m'a ramené en France. Au « château » de Pont-sur-Yonne, mariage de Valentine, la fille de ma cousine Suzanne. Beaucoup d’invités. Tout le monde a admiré les beautés automobiles alignées dans la cour, acquises grâce à moi dans les années ’70 et ’80. C’est la Type C et la Miura qui plaisaient le plus. Mais la vedette, c'était bien sûr le père de la mariée, Christian Pescram, le fameux journaliste de la radio et de la télé. Il y avait aussi l’historien Georges Duqueille. Son épouse m’a bien amusé. Apprenant que ma sœur est grand reporter, et qu’elle avait ignoré ce fait toute la soirée, elle s’exclame : « Comment, c’est vous Colette Dallouste ! Et Suzanne qui ne me dit rien, elle est tellement discrète ! ». Je pense à la scène contée par Chamfort, entre l’Archevêque de Reims et le duc d’Angoulême : « Monsieur le Duc, que ne parliez-vous ? Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... ». Moi, je suis « le navigateur », on me demande si « j’essuie des tempêtes ».

J’ai récupéré mon Land chez Suzanne. Scènes de la vie parisienne. Une conductrice m’insulte. En me garant, je lui ai fait perdre un temps précieux, ce qui, en effet, ne laisse pas d’être fort incivil. Un cycliste me lance un coup de pied dans la portière. Il apparaît que je l’ai obligé à freiner, ce qui est une atteinte intolérable à ses droits de cycliste. Des « jeunes » me font des bras d’honneur dans leur «béhème ». Je ne leur ai pas laissé toute la chaussée, ce qui est une inconcevable atteinte aux droits des immigrés. J'ai pensé à Anna, ceux qui savent comprendront pourquoi.

Avec Mathilde, « tour de France » avec le Land. Étape dans la maison familiale, où j’ai passé toutes mes vacances d’enfance. Petites routes de campagne à travers la Bigorre. Beaux villages, églises magnifiques. C’est la France dont on voudrait nous faire croire qu’elle n’est qu’un espace géographique, où chacun peut planter sa tente et imposer ses coutumes ; le « terrain vague » dont s’indignait Pierre Nora.

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