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Triptyque

Une soirée à bord

Où l'auteur fait vivre au lecteur un soirée harmonieuse à bord de « Marjolaine » ; où Frédéric se réfère aux australopithèques, Victoria aux sociétés matriarcales, et Françoise à Beethoven ; où Françoise, des années plus tard, regrette dans son journal d'avoir été Charlie.

Victoria se servait d’un air écœuré, triant les légumes dans la cocotte, mettant la viande de côté. Les premières gouttes de pluie se firent entendre, suivies d’une grosse ondée. Sous une rafale, le bateau oscilla. Frédéric :

- Les capots sont fermés ?

- Non, merde, j’ai laissé le mien ouvert, s’exclama Victoria. Françoise, tu peux aller le fermer ? Ma couchette va être trempée.

Une autre rafale fit vibrer un hauban. Frédéric se leva.

- Je vais jeter un coup d’œil. Je pense qu’on tient bien, mais les fonds, ici, ne sont pas très bons.

- Qu’est-ce qu’il veut dire, avec ses histoires de bons fonds, demanda Victoria.

- Il veut dire qu’ici les ancres ne tiennent pas très bien, à cause du fond de la mer ou quelque chose comme ça.

- Et c’est là qu’il nous met, ton copain ? Tu es sûre qu’il s’y connaît, en navigation ?

- Bien sûr qu’il s’y connaît. Il y a au moins quinze bateaux autour de nous. C'est sans...

Un « merde », crié en haut, fut suivi de Frédéric.

- Merde ! Le poste ! Pourquoi vous l’avez oublié, bordel !

C'était le récepteur à ondes courtes, prêté pour qu'elles écoutent leurs émissions. Victoria :

- Ce n’est pas la peine de hurler comme ça pour un poste de radio. D’abord, il n’a peut-être rien, ton poste.

Il y avait en effet un faible espoir. Frédéric l’essuya, tandis que Victoria poursuivait :

- C’est tellement indispensable, un poste ? Tu dis toi-même que tu n’écoutes jamais les infos !

- C’est pas les infos que j’écoute, pauvre conne, c’est la météo. Et puis, bon, météo ou infos, c’est mon poste, et il est bousillé par votre faute !

- Calme-toi, on t’en rachètera un autre de poste, si le tien est abîmé, intervint Françoise.

- Ouais, on verra ça. Je connais ce genre de promesse. Tu sais combien ça coûte, un récepteur BLU ?

Mais elle avait raison. Il était inutile de pleurer sur le lait renversé. Il sortit les piles, les sécha, les remit en place, appuya sur « power ». L’appareil ressuscita. Victoria haussa les épaules, pardonnant l’insolence en l’attribuant à la bêtise masculine. Françoise :

- Tu vois, tu faisais des histoires pour rien. Allons, viens manger. Ton ragoût refroidit, c’est dommage, il est si bon. Qu’est ce que tu as mis dedans, comme épices ?

Aussi variable qu’un ciel de mars, l’humeur de Frédéric s’éclaira.

- Oh ! Je mets ce qui me tombe sous la main, j’improvise, je goûte. Ce qui est le plus difficile, c’est la cuisson des légumes. Comme ils ne cuisent pas à la même vitesse, il faut les mettre au bon moment, pas tous en même temps. La viande, elle, on peut la laisser tout le temps, plus elle mijote, meilleure elle est.

- Finalement, je vais en goûter un petit morceau, dit Victoria.

- Tu es végétarienne ?

- Je ne mange en principe aucun aliment carné.

- Tu sais que nos ancêtres africains doivent peut-être leurs progrès intellectuels à leur changement de régime, quand les australopithèques se retrouvèrent dans la brousse. En fait, ils n’étaient pas surtout chasseurs, ils étaient plutôt charognards. Une charogne, c’est plein de phosphore…

- Arrête, on mange, minauda Françoise, ravie d’entendre son homme quitter son mutisme. Victoria rectifia :

- Moi, j’ai toujours entendu dire que nos ancêtres vivaient de cueillette, et que c’étaient les femmes qui s’en chargeaient. Ce qui contredit d’ailleurs l’idée d’une supériorité masculine, aux temps préhistoriques. À l’origine, il y a eu des sociétés matriarcales, c’est prouvé. De même que le sexe féminin est le sexe premier, qui se masculinise ou pas in utero. Malgré cela, la France reste en queue de peloton pour le nombre de femmes au Parlement ! Et je ne te parle pas de l’apartheid des évêques, dénoncé par la théologienne Uta Ranke-Heineman !

- Bien sûr, approuva Frédéric, à qui ces sauts vertigineux dans le temps et ces savants coq-à-l’âne donnèrent le tournis. La cueillette était importante, peut-être même essentielle. D’ailleurs, la révolution néolithique doit peut-être autant aux femmes qu’aux hommes. La connaissance et l’observation des plantes a sans doute provoqué leur utilisation systématique, c’est-à-dire l’agriculture. Tandis que l’élevage était une sorte d’évolution de la chasse. Il n’est pas impossible que le néolithique doive davantage aux femmes qu’aux hommes.

Voilà qui devait faire plaisir à cette femelle, pensa-t-il en même temps, sans vouloir polémiquer à propos des sociétés matriarcales. Comme toutes les enragées, Victoria voyait dans l’homme un ennemi, un tyran. En y regardant d’un peu plus près, le contraire était largement vérifiable. Le « sexe second » n’était pas seulement celui qui subissait. C’était aussi celui qui exploitait. Les femmes, grâce à leur astuce, savaient se faire entretenir. Comme frelons en ruche, disait Nietzsche, qui avait sans doute fréquenté plus d’apiculteurs que de proxénètes. Frédéric se resservit du pot-au-feu. Victoria en reprit une bonne ration, et pas seulement des légumes. Victoria était bien sûr un cas extrême, mais significatif. De même que les peuples, les femmes avaient leurs grands récits, leurs mythes fondateurs, créateurs d'une vision du monde.

…...................................................

- Tu as entendu ? On donne des résultats de tennis, dit Françoise.

- La compétition, moi, je déteste ça ! lança Victoria, péremptoire.

- Ça ne m’étonne pas, argumenta Frédéric. La compétition, c’est l’affrontement, c’est viril, c’est la bestialité, la guerre. Les femmes préfèrent la paix, la douceur, le dialogue.

- Exactement ! Et ce sont les valeurs que nous imposerons.

- Par tous les moyens, bien sûr !

Voyant le piège, Victoria renâcla :

- Non, pas par la violence. Par la persuasion !

Nous zafons les moyens te fous berzuater ! Frédéric sourit en évoquant une Victoria sanglée dans un uniforme SS, les tenailles à la main.

- Pourtant, vous, les femmes, vous devriez aimer cela, la compétition. C’est pour vos beaux yeux que les mâles s’affrontent. C’est pour vous amadouer que les guerriers essayaient de prendre les plus beaux trophées, que les chasseurs tentaient de ramener la plus belle pièce, que les coureurs à pied rivalisent sur la piste, que les hommes s'épuisent pour faire fortune, que le poète cisèle ses plus beaux quatrains…

- Si tu mélanges l’Art, le fric et la course à pied !

Françoise, aux anges, plaça son mot.

- J’ai vu un film, un bon film américain, c’est rare, un film sur Beethoven, où l’on voyait que c’était sa copiste qui lui soufflait certains de ses thèmes.

Frédéric soupira. Ces pénibles tentatives étaient aux femmes ce que l’africanocentrisme était aux Noirs.

- Françoise, tu crois vraiment ce genre de choses ? J’en ai vu un du même genre, et c’était Michel-Ange, je crois, qui devait tout, ou presque, à une inconnue injustement rejetée dans l’oubli par les hommes.

- Parce que tu nies que les femmes créatrices n’ont pas été honteusement mises à l’écart ! contra Victoria qui, outrée, se tourna vers Françoise :

- De toute façon, pourquoi parler de ça avec les hommes, ils sont à la fois juge et partie, comme l’a très bien dit Simone de Beauvoir. L’homme ne peut pas parler de la femme.

- Alors que les femmes sont les reines de l’objectivité, c’est bien connu ! riposta Frédéric, qui évoqua in petto les ethnologues radicaux : un Blanc ne pouvait parler d’un Noir, un Occidental ne pouvait parler d’un Polynésien… Murs infranchissable, négation de la possibilité de la connaissance…

- Pour en revenir aux génies féminins maintenus dans l’ombre…

- Je sais ce que tu vas dire, le coupa Victoria. Il n’y a pas de Mozart, ou de Picasso, chez les femmes. On a infériorisé les femmes pendant des millions d’années, et voilà le résultat !

Frédéric desservit la table tandis que Victoria énumérait une liste de noms d’auteurs et de peintres femmes, liste démontrant qu'elles étaient également capables de création artistique. Il alla se poster dans la descente pour fumer et lança :

- Il faudrait quand même s’entendre. Soit les femmes ont été infériorisées, c’est bien dommage, mais c’est admettre qu’elles sont inférieures, du moins actuellement, ou bien elles sont égales, et dans ce cas, pourquoi parler d’infériorisation ?

- Ah, c’est bien la logique masculine ! Ce n’est pas le sens des nuances qui vous étouffe. Tout est noir ou blanc !

- Les nuances, c’est très bien. Mais de là à énoncer des propositions contradictoires… Il faut choisir. Injustement infériorisée, ou égales. Note bien que je ne te donne pas mon opinion, je souligne simplement une contradiction discursive.

- Ton opinion de macho, tu n’as pas besoin de nous la donner. On la connaît déjà !

- Eh bien, moi, j’aimerais bien la connaître ! osa Françoise.

- Mon opinion… C’est qu’en matière de création comme pour le reste, les hommes ont besoin des femmes, et les femmes ont besoin des hommes. Souvent, la femme est l’inspiratrice, celle qui par ses dons, et parfois par sa seule existence, guide et encourage. C’est par elle, et pour elle, que l’homme donne son meilleur. Si les hommes sont comme des moteurs, les femmes sont comme le carburant. Sans carburant, les moteurs n’ont qu’une potentialité. Ils ne produisent rien, ne transforment pas l’énergie…

- Ah ! Toujours les moteurs ! C’est bien un truc de mecs, bravo pour la comparaison phallocrate ! se gaussa Victoria.

- Excuse-moi, la comparaison n’est pas bien subtile, en effet. On pourrait trouver mieux. Il y a Clara Haskil et Mozart, Jeanne Duval et Baudelaire, rectifia Frédéric dans un mélange absurde, tant il est vrai qu’en conversant avec la bêtise, on finit par proférer des énormités, à défaut de brandir le poing.

- Tu sais qu’il a fait de la compétition automobile ? se crut obligée d’indiquer Françoise.

Excédé, Frédéric tourna le dos aux deux femmes.

- Laissez la vaisselle, je la ferai demain. On n’a pas eu beaucoup d’électricité, aujourd’hui, avec ce ciel couvert.

Françoise vint à côté de lui dans la descente. La pluie se calmait. De grosses gouttes tombaient de la bôme.

- Il faudra que je fasse faire une capote, dès que j’aurai l’argent, pensa Frédéric à haute voix.

- Et à propos de moteur et d’essence, tu penses qu’un jour les femmes peuvent devenir le moteur, et les hommes, l’essence ? demanda-t-elle.

- Pourquoi pas ?

Mais au bout de combien de temps ? Il lança sa cigarette dans l’eau noire, rentra dans le bateau et alluma son MacIntosh. Victoria sortit de sa cabine et posa un ouvrage sur la table à cartes.

- Tiens, lis ça, ça t’ouvrira peut-être les yeux. Je t’aurais bien donné aussi du Reich, mais je ne l’ai pas avec moi. D’ailleurs, tu n’aurais sans doute pas compris. Françoise se rapprocha.

- Qu’est-ce que tu écris ? Je peux voir ?

Elle essayait de lire par-dessus son épaule. Il se redressa.

- Tu peux pas me foutre la paix, un peu ? La liberté, ça n’a pas de sens, pour toi ?

…...................................................

Je n’aurais pas dû aller à cette manifestation. UNE ÉNORME MANIPULATION. On ne parle plus que de « l’esprit du 11 janvier ». Dans un journal, je lis que désormais, l’économie « doit être Charlie ». Les conseillers régionaux des pays de la Loire ont été abonnés de force au journal satirique. Et moi qui me suis laissée BERNER par cette farce : défendre la liberté d’expression. Une liberté bien relative. On tape sur les uns, les autres ont droit à toutes les courbettes.

Pour en revenir au journal de Frédéric, là encore, je découvre le vrai visage d’un manipulateur-né. Un type infect, calculateur jusqu’au bout des ongles, toujours pesant les avantages et les inconvénients, essayant de cumuler les avantages et de minimiser les désavantages (comme de profiter à la fois de mes petits câlins et de mes petits sous, quand il était à sec… ou trop plein.) « Lui foutre la paix » ? La MÉCHANCETÉ à l’état pur, alors que je ne faisais que m’intéresser à ce qu’il faisait, en quête d’un peu de tendresse !!!

Je me souviens de sa manie de calculer en jours son espérance de vie. Lui, si calculateur, SES CALCULS ÉTAIENT COMPLÈTEMENT FAUX !

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