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Triptyque

Emotions dé-naturées

Où la langouste se transforme en spaghettis ; comment Françoise a souffert de la guerre ; où le monde se trouve désincarné par les médias, selon le journal de Frédéric ; pourquoi la gentille Françoise préfère les cons ; où elle appelle, dans son journal, Nietzsche à la rescousse.

Les pêcheurs du Venezuela étaient bien informés des faits de piraterie. Pour eux, l’insécurité avait pour conséquence qu’il devenait délicat de s’approcher des veleristos, dont certains, surtout les Américains, étaient armés. Aussi fut-ce avec force signes de reconnaissance que la pirogue vint à portée de voix. L’un des deux hommes exhiba une langouste, tandis que son collègue, plus âgé, maintenait son embarcation à quelques mètres de distance. Frédéric :

- Ça te dit ?

- Combien ils la vendent ?

Elle trouva que c’est trop cher. Les pêcheurs refusèrent un descuento. Sans doute espéraient-ils vendre leur prise au voilier américain mouillé un peu plus loin. Les étasuniens, par leur simple présence, faisaient monter les tarifs. Le jeune pêcheur souleva une toile humide au fond de la barque et montra de beaux poissons, tandis que l’autre mettait son peñero à couple. Françoise s’approcha avec un air de convoitise peu propice à une négociation avantageuse. Le pêcheur annonça son prix pour un pargo dont la taille aurait convenu à celle du barbecue, et qui ferait au moins quatre repas. Françoise :

- Cent mille ? Cent mille, c’est trop cher !

- C’est vrai, c’est cher. Mais ça ne fait finalement que douze euros pour un poisson de deux kilos. Je ne crois pas qu’il va baisser son prix.

Les deux pêcheurs attendaient tranquillement la fin de l’explication. Le vieux se curait les ongles des pieds avec son couteau. Le jeune, une main sur le rail de fargue de « Marjolaine », l’autre main tenant le poisson, regardait Frédéric d’un air inexpressif.

- Cent mille, c’est honteux, reprit Françoise.

- La honte n’a rien à voir là-dedans, tu sais. Il essaie de vendre le plus cher possible, c’est normal. Ce sont des gens pauvres.

- Pauvres ! Tu as vu leur moteur !

- Tu crois qu’ils peuvent pêcher à la rame ?

- Je n’ai pas vu leur maison, mais je suis sûre…

D’un geste de la main, Frédéric congédia les pêcheurs avec un sourire cordial. Ils allèrent comme prévu vers le gros ketch américain. Ils lui avaient donné la primeur, ce qui était une marque de sympathie.

- Leur maison, mais tu la vois, pauvre gourde. C’est une des cabanes sur la plage !

- Mais c’est pas leur maison. Ils sont de Pampatar, c’est marqué sur leur barque !

Frédéric sentit qu’il allait exploser.

- Imbécile ! C’est leur lieu d’immatriculation, de même que moi je suis immatriculé à Toulon. Et puis arrête tes conneries, tu me fatigues !

- Mais enfin, pourquoi tu les as renvoyés. On n’aura pas de poisson, pleurnicha-t-elle.

- Je les ai renvoyés parce qu’ils n’ont pas que ça à faire d'écouter tes conneries.

- Mais il faut que je mange du poisson. C’est pour mes yeux. J’ai l’ordre des médecins de manger du poisson.

- Eh bien, tu en mangeras une autre fois. Tu ne vas pas devenir aveugle d’ici demain.

Il se versa un rhum-coke, puis pompa de l’eau dans la casserole.

- J’en mets combien ? Tu vas manger ?

- J’en goûterai, juste un peu.

- Bon, je te connais, j’en mets pour deux.

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Dîner avalé, vaisselle sale rincée dans la mer, c'était l’heure où toutes choses paraissaient s’accorder pour faire la trêve. Le phare au bout de l’île dispensait fidèlement son éclat, toutes les dix secondes. Le ressac, éclairé par le croissant de la lune montante, scintillait par moments. Frédéric s’étira, chercha des yeux la naissance d’Orion, à l’Est. Orion, avec les trois maries au milieu, c'était le papillon qu'il désignait, le soir à Mathilde. Une faible lueur naquit à terre, dans une cabane de pêcheurs. Frédéric se figura la scène. Les hommes dans la pénombre, en train de manger peut-être, un poste à transistor alimenté par une batterie automobile en fin de vie, diffusant de la musique, ou un discours-fleuve de Chavez. Il allait se lever pour noter quelque chose sur son journal, et fut arrêté par la voix de Françoise, nette, celle de quelqu’un qui a longuement réfléchi avant d’émettre une sentence :

- Tu sais, je ne vais peut-être pas aller jusqu’à Caracas.

- Caracas ? Mais…

- Non, je veux dire Curaçao.

- Bon.

Il n’avait vraiment pas envie de penser, encore moins de discuter. Mais malgré lui son processeur se mit en route. La débarquer aux Roques, d’où elle prendrait un petit avion ? Mais que ferait-elle en attendant son vol retour vers la France, réservé pour le 27 novembre ? Bon, ça c’était son problème. Mais question papiers ? Ils avaient fait leur sortie en douane et étaient désormais considérés comme en transit dans les îles vénézuéliennes. Pour qu’elle parte des Roques sans avoir préalablement fait une entrée dans un autre pays, il faudrait annuler cette sortie. Était-ce possible ? Au prix de combien de démarches, dans ce pays où les fonctionnaires savaient vous faire payer le prix de leur labeur…

- Écoute, Françoise, on en reparlera. Tu es un peu chiante, avec tes hésitations. Rappelle-toi comment ça s’est terminé, à Margarita.

Il se souvint qu’il fallait être gentil, et lui proposa de voir un film. Il en avait plusieurs centaines sur un disque dur externe, grâce à des copains experts en téléchargements.

- Juste un peu, alors. Je suis fatiguée, après tout ce que j’ai nagé.

- Comme tu veux.

Il alluma l’ordinateur.

- Il y a toutes sortes de films, des films de guerre…

- Ah non ! Surtout pas !

Surpris par cette véhémence, il plaida :

- « Les Diables de Guadalcanal »… Tu sais, ça se regarde au second degré, éventuellement.

- Non, je ne peux pas. J’ai trop souffert !

- De la guerre ? Mais tu n’étais pas née !

- Non, de mon père, qui ne regardait que ça.

- Bon, de toute façon, je n’y tiens pas. Un film drôle, alors ?

Ils optèrent pour « Le Dîner de Cons », que Frédéric avait déjà vu deux fois, mais c'était tellement amusant ! Pendant le film, il alluma le vieux Powerbook et écrivit dans son journal.

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Herradura, mardi 7 novembre 2006

Ce n’est guère original, de constater que les machines communicantes enferment peu à peu dans une représentation du monde désincarnée. L’homme devient le réceptacle d’émotions dé-naturées ; le réel n’est pas vu, postule Valère Novarina. On s’émeut du spectacle de cette petite fille ensevelie et qui meurt étouffée sous l’œil des caméras du monde. Mais quelle action possible ? Combien sont ceux qui ont le réflexe salvateur d’éteindre leur télé ? On s’apitoie devant le spectacle indécent qu’offrent ces parents rendant publique une vidéo des mois d’agonie de leur enfant. Et on les applaudit d’avoir eu ce « courage » ! Des dégénérés voient une mère se noyer en tentant de sauver son gosse tombé à l’eau, et au lieu de tenter quelque chose, n’importe quoi, ils sortent leur camescope.

Le communicant est une passerelle, comme dit Pescram. Mais quand les médias se font omniprésents, la passerelle s’enroule sur elle-même et fonctionne en boucle. Les intoxiqués de l’audiovisuel, saturés de messages, perdent jusqu’à la faculté de penser. D’autres pensent à leur place. Gavés comme des oies par la bouillie qu’on leur entonne, ils perdent l’usage de leurs cinq sens et n’entendent plus les signaux essentiels que leur envoie leur instinct.

Françoise est en train de regarder « Le Dîner de Cons ». Elle soupire, s'agite, voudrait bien me faire part de ses impressions… Ça y est, elle bourdonne, et je dois m’occuper d’elle. En espérant qu’elle voudra bien s’occuper de moi.

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Françoise prenait partie pour « le con ».

- D’ailleurs, à la fin, c’est Lhermitte qui se retrouve comme un con !

- Pas tout à fait. Mais, même si c’est vrai, il fallait bien que les auteurs sacrifient un peu à la morale du temps. C’est l’équivalent du méchant, puni à la fin des films policiers.

- Mais enfin, tu ne le trouves pas sympathique, quand même, ce personnage odieux, qui méprise tout le monde ?

- Tu sais, le mépris, c’est tout ce qui reste quand tout est devenu égal, la sottise comme la finesse d’esprit. Le mépris doit se cacher, c’est la règle aujourd’hui. Mais ce mépris secret, cette satisfaction de rire en loucedé des imbéciles, c’est parfois la revanche de ceux qui ont fait l’effort de s’élever.

- Mais à quoi ça sert !

- Il faut bien que ceux qui se donnent du mal pour aller plus haut reçoivent une gratification quelconque, non ? Ce n’est pas toujours l’argent, ou la notoriété.

- On peut être intelligent sans mépriser.

- On pouvait autrefois, sans doute, quand il y avait une hiérarchisation qui venait récompenser l’effort. Mais imagine un athlète qui s’entraînerait plus que d’autres et qu’une absurde philosophie obligerait à courir moins vite pour ne pas humilier ses concurrents. Il arrêterait de s’entraîner, non ?

- Mais pourquoi vouloir arriver premier ?

- Parce que l’homme est ainsi fait. L’homme, et le vivant en général, sont des tensions, des mouvements. Si l’animal humain n’était pas une tension vers le haut, il ne serait pas descendu de son arbre.

Le jeu de mots fit long feu. Frédéric, baissant de ton :

- Toi, tu es gentille. Aujourd’hui, tout le monde est gentil. Mais cette gentillesse, cette fausse gentillesse, d’une certaine façon, est proprement inhumaine. Ou destructrice, si tu préfères.

- C’est facile, de parler comme ça. Tu es comme tous les gens riches. Moi, à seize ans, quand j’étais étudiante, il fallait que j’aide ma mère à faire les ménages… Toi, tu as hérité. Peut-être pas d’argent, rectifia-t-elle en voyant Frédéric se cabrer, pas d’argent mais de culture, par ta mère. Tu m’as bien dit qu’elle te faisait la lecture, quand tu étais petit.

- Oui, c’est vrai. Est-ce qu’il faudrait pour satisfaire ton goût de la justice que je m’interdise de lire parce qu’il y a des pauvres d’esprits qui ne lisent pas… De même qu’on exige des prétendus riches qu’ils paient pour les soi-disant pauvres…

Gentille, elle ? Il espérait qu’elle se montrerait gentille, tout à l’heure. Il y avait comme un contrat implicite qui liait la présence de Françoise et ses prestations. Mais elle n’apportait pas à son service toute la régularité souhaitée, à moins qu’elle ne pensât que les besoins de Frédéric ne fussent qu’hebdomadaires. Frédéric s’interdisait de réclamer des soins plus assidus. Il se serait abaissé, et cela aurait amené Françoise à surestimer son pouvoir.

Orion était à mi-chemin du zénith. Il devait être dix heures du soir. Les arabes, Rigel et Bételgeuse, luisaient comme des phares, malgré l’immensité sidérale qui les séparaient du minuscule voilier ancré à Herradura. Sirius la plus brillante et l’amas d’Aldébaran rivalisaient de beauté. L’immense Scorpion, en forme de point d’interrogation renversé, permettait de situer son cœur rouge, la double Antarès.

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Voilà de QUOI (!) dépendait sa bonne, ou sa mauvaise humeur. Je n’en ai jamais douté, que « s’occuper de lui », régulièrement, sagement, patiemment, efficacement, était la SEULE raison de ma présence sur Marjolaine. Il s’étonnait quand même : est-ce que j’y prenais du plaisir ? Je crois, d’une certaine façon. Je les faisais, ce qu’il appelait « mes prestations », parce que je l’aimais. Cela me fait penser : on a ouvert le « procès du Carlton », celui de DSK que Frédéric appelait « le grand foutreur ». Il se défend en expliquant qu’il avait une sexualité « un peu rude ». Frédéric, lui, était docile et gentil…

L’homme, une tension ? Il a trop lu NIETZSCHE !!! Citation pour citation, en voici une qui lui aurait plu, dans la Gai Savoir. FRÉDÉRIC, le chantre de l’élégance, qui me reprochait ma bassesse. « Aux natures vulgaires tous les sentiments nobles et généreux paraissent dénués d’utilité pratique, et pour cela le plus souvent invraisemblables ». Et puis : « La nature vulgaire se distingue par le fait qu’elle garde toujours son avantage en vue…… ». Qui, de nous deux, était VULGAIRE ? Lui, toujours calculateur, ou moi, me sacrifiant sans mesure ???!!!

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