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Triptyque

Inversion des valeurs

Où Frédéric glose sur des inaptitudes féminines ; où il emmène lectrices et lecteurs à sur un fer à cheval, et se prononce sur l'inversion des valeurs, en compagnie de Pareto ; comment opère l'intoxication de l'info ; où se fait rassurante la présence d'un fusil à pompe.

« Marjolaine » quitta la marina le jeudi au lieu du mercredi. Françoise s'était rendu compte que le shampoing acheté à Plaza Mayor le mardi était du démêlant. Il avait fallu y retourner le lendemain. De nouveaux atermoiements retardèrent encore le départ, prévu à l’aube afin d’arriver à Tortuga au crépuscule. Finalement, les amarres furent larguées à onze heures. Dix heures plus tard, la nuit était tombée lorsque « Marjolaine » longea prudemment les cayes bordant la côte ouest de l’île, puis les hauts-fonds prolongeant la Punta Delgada. Frédéric enroula le génois, et le bateau entra sous grand-voile dans la baie obscure.

- S’il te plaît, va en pied de mât, raidis la balancine et affale la GV. Tu te rappelles sur quel winch est la drisse ?

Tout en barrant, Frédéric libéra l’écoute.

- Fais attention à la bôme.

La silhouette de Françoise s’avança, courbée, le long du passavant.

- Tu dis qu’il faut s’occuper de la balancine avant, ou après la grand-voile ?

- Avant, bien sûr ! Sinon, la bôme va me tomber sur la tête !

Après toutes ces années, elle lui demandait à chaque fois s’il fallait raidir la balancine avant ou après. Cette inaptitude, comme native, aux opérations les plus simples ! La chaîne ronfla en se dévidant. Frédéric alla à l’avant terminer la manœuvre et vérifier si l’ancre avait bien croché.

- Et on arrive ici comme ça, sans aucun phare, sans aucune balise pour indiquer les récifs… Ce n’est pas dangereux ? s'alarma tardivement Françoise. Mais tu es souvent venu ici. Tu dois connaître l’endroit par cœur.

- La dernière fois que je suis venu à Tortuga, c’était avec Mathilde il y a quatre mois. Il y avait la Coupe du Monde. On jouait au foot, avec les copains, près de la piste de l’aérodrome.

Il voulut rattraper ses paroles. Toute évocation d’un plaisir qu’il n’avait pas eu avec elle était pour Françoise une souffrance justifiant des représailles. Il se hâta de poursuivre :

- Toi, je me souviens, tu es venue l’année dernière, en octobre ou en novembre. Demain matin, avec le jour, tu vas reconnaître.

….......................................................................

Le croissant de l’île d’Herradura s'ouvrait devant eux, pareil à un cimeterre. À gauche, un trait de fusain bordait le sommet de la bande de sable. Une végétation de plantes grasses à hauteur de cheville avait triomphé de l’aridité et du vent. De ce côté, quatre cabanes de pêcheurs ponctuaient le décor. Des rangées de poteaux grossièrement équarris formaient l’ossature de baraques irrégulièrement fermées par des planches. À l’intérieur, quelques pièces de tissus assuraient une certaine intimité aux occupants. Un drapeau vénézuélien claquait au souffle de l’alizé, comme le faisait le pavillon de courtoisie de « Marjolaine », à tribord.

Seul un palmier minuscule rompait la ligne nette formée par le ruban d’un blanc éblouissant, entre le friselis d’écume de la grève et les nuances aigue-marine du ciel. Vers la droite, la bande de sable s’effilait, puis disparaissait dans les remous des courants contraires, ceux venant du large et ceux ayant contourné l’île. Un énorme tronc d’arbre, blanchi par le sel, poli par les frottements, était échoué à cet endroit. Frédéric y avait pris des photos de Mathilde, quatre mois plus tôt. Les clichés étaient perdus, partis avec des voleurs à Saint-Martin. Plus tard, Mathilde ne pourrait pas revivre ces épisodes de son enfance. Tous ces trésors disparus à jamais…

La vraie justice, c’était de peser la gravité des actes selon leurs conséquences, se dit Frédéric en observant le rivage. Voler une caméra dans un magasin n’avait qu’une importance minime ; voler un objet irremplaçable était un drame. On avait cambriolé autrefois la vieille maison de Peyreladame. La plupart des meubles et bibelots, objets anciens sans grande valeur mais qui avaient été transmis pieusement de génération en génération malgré l'impécuniosité des propriétaires, avaient disparu. Les gens du village accusaient les romanichels. Le père de Frédéric, pour qui ces objets familiers représentaient toute sa jeunesse, en parlait sans cesse, comme pour les faire revivre. Sans doute avaient-ils suivi le circuit habituel des revendeurs, brocanteurs, antiquaires, peu soucieux de leur provenance. Frédéric leur aurait fait leur affaire, voleurs et receleurs dans le même panier, pour avoir fait souffrir son pauvre père. Les salauds !

La justice, elle s’en foutait, des victimes. Seuls les coupables, ces pauvres malchanceux victimes de la société, trouvaient grâce à ses yeux, et méritaient qu’on se penche sur leur sort, leurs états d’âme… Cette inversion des valeurs ne s’expliquait pas que par la compassion. Cela procédait aussi de la paresse intellectuelle.

Il avait lu quelque chose à ce sujet. Il alla chercher son vieux Pareto, et l’ouvrit à une page cornée. « Les délinquants mis en jugement sont présents, tandis que les victimes sont absentes. Les sentiments de pitié sont surtout intenses pour ceux qui sont présents ; ils sont beaucoup plus faibles pour ceux qui sont absents. Le jury voit l’assassin et éprouve de la pitié pour lui. On ne voit pas la victime : elle a disparu ; y penser devient un devoir pénible. Notez que ces mêmes jurés qui ont aujourd’hui absous un assassin, s’ils assistent demain à un assassinat, voudront peut-être, avec le reste de la foule, lyncher celui qui a commis le crime. »

La voix de Françoise l’arracha à sa lecture.

- On ne capte rien. C’est bizarre. Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta-t-elle-t-elle en ôtant les écouteurs de son transistor.

- C’est normal. Ici, il n’y a pas de relais, on est loin de tout. Pas d’eau, pas d’électricité, pas d’internet, et même pas l’ombre d’un arbre en dehors de ce pauvre palmier. Ce n’est pas un coin pour touriste, même si le paysage est idyllique. Les rares touristes sont à Caldera, d’où nous venons. Ils arrivent de Caracas avec de petits avions, et paient très cher leur séjour. Plus de deux cents dollars la nuit, on m’a dit, et ils n’ont droit qu’à une douche par jour. Des vacances de millionnaire, voilà ce que je t’offre, ma belle !

- Et tu penses rester longtemps ?

- C’est toi qui décides…

Combien de temps tiendrait une intoxiquée de l’info dans un tel désert ? Frédéric supputa : deux jours, trois jours ? Habitués à ne pouvoir s’éveiller chaque matin et se coucher le soir sans être baignés par le flot d’eau tiède des nouvelles, des débats, des tables rondes et bien sûr de la publicité qui allait avec, les accros de l’audiovisuel avaient besoin de leur dose quotidienne. Sans elle, il y avait une sensation de malaise, une angoisse diffuse, qui pouvait tourner en panique. Ce n'était pas l’information qui manquait. C'était la sensation de vie, de vie pleine et rapide qui suintait de cette colique verbale, de cette diarrhée d’images.

Françoise voulut prendre des photos du vieux tronc d’arbre et demanda s'ils allaient se rendre à terre. Frédéric lui conseilla d’attendre la soirée. La lumière serait meilleure. Il la vit prendre un cliché de lui, à la dérobée. Il détestait cela mais ne dit rien. Il fallait cultiver la bonne humeur, cette plante fragile.

Un peu avant quatre heures, il émergea de sa sieste, et prit dans un état de semi-conscience des notes pour son journal. Quand elle sut l’heure, Françoise dit qu’il fallait y aller tout de suite. Il la débarqua dans le léger ressac. Elle avait oublié son appareil. Il la rassura. Elle aurait tout le temps de prendre des photos, les jours suivants.

- Parce qu’on va rester longtemps ?

- Ce n’est pas bien, ici ? On est tranquille, non ?

On était tranquille, en effet. Il n’y avait qu’un croissant de sable, quelques barques de pêcheurs, deux voiliers à l’ancre, un arbuste, un phare. Il n’y avait pas l’invasion des marchands, le caquètement des médias, le frottement des corps qu’impose l’entassement des multitudes. Il n’y avait pas de panneaux Decaux, de sono, de couples fashion, de clochards étendus sur le trottoir. Il n’y avait pas cette présentatrice télé au sourire apaisant, pas de Café Harmony , pas de Carrefour Market, pas de Live Box : le vide, mais loin de la viduité d’un monde trop plein. La laideur et l’esprit de lucre n’arrivaient pas jusqu’à ce désert.

Le soleil couchant éclaira la mince silhouette de Françoise quand plus tard elle s’avança dans l’eau, enfila ses palmes et ajusta ses lunettes avant de se lancer. Elle crawlait à la perfection, comme Isabelle, observa Frédéric. Alors qu’elle montait à bord, il lui montra un peñero qui se dirigeait vers eux, avec deux hommes. Françoise s'enroula dans une serviette.

- Qu’est-ce qu’ils veulent ?

- Ne t’inquiète pas. Ici, il n’y a pas de pirates, du moins pas encore. Ils viennent sans doute nous proposer du poisson, ou de la langouste.

- Mmmmhh !

- Ça te dirait, au barbecue ?

- Dis donc, c’est la croisière en première classe ! Je t’ai rarement vu comme ça !

- Tu me verrais toujours comme ça si tu ne me rendais pas fou avec tes crises. Par définition, tu ne me connais que lorsque je suis en ta compagnie. Mais demande autour de toi, à mes copains, si je passe pour une brute et un mauvais caractère…

Frédéric surveilla le peñero qui approchait. Il était exact que l’on n’avait pas entendu parler d’attaques à Tortuga, mais il valait mieux se méfier. Le fusil à pompe de Jean-Yves, graissé avant le départ, était à quelques pas dans la cabine, sous une couverture.

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