Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Triptyque

Politique et cruches savantes

Où Françoise a le ventre creux, et veut le remplir, quoi qu'il en coûte ; où elle emploie la méthode accusatoire ; où Frédéric propose une séance d'hydrothérapie ; comment une carotte peut vous sauver la vue ; où, dans son journal, Frédéric établit un lien entre la parité et les cruches savantes.

L’ancre fut levée le lendemain, trois heures après la tombée du jour, afin d’arriver à l’aube. Il y avait quinze nœuds de vent, au grand largue. Une bénédiction ! Françoise fit son quart entre deux heures et quatre heures du matin. Vers six heures, le ciel blanchit à l’arrière de « Marjolaine ». Une heure plus tard le soleil naissant permit de discerner quelques-unes des îles basses qui formaient l’archipel. Françoise rejoignit Frédéric dans le cockpit.

- Alors, c’est ça, les Roques ? On ne voit rien.

- Il n’y a que des îlots, des récifs poissonneux, des plages désertes, de l’eau émeraude… Qu’est-ce qu’il faut de plus ?

- Quelques magasins, si possible. On n’a presque plus de légumes, ni de fruits.

- Tiens, à propos, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de bananes dans le frigo. Elles vont commencer à pourrir. Je t’ai dit que tu en prenais trop. Tu as toujours les yeux plus grands que le ventre.

Nordisqui, l’île à gauche de la passe du nord-est, se précisa, comme un trait sombre précédé d’une frange d’écume. Frédéric obliqua de quelques degrés : Los Roques était un endroit paradisiaque mais truffé de hauts-fonds. Il fallait viser juste et surveiller constamment le sondeur.

Le Cayo Pirata en face, la pointe sud des Francisquis à distance prudente, puis ce fut le goulet pour entrer dans le mouillage entre les Francisquis.

- C’est beau ! s’exclama Françoise.

- Si tu veux, cet après-midi, ou avant si tu préfères, je t’emmènerai du côté de la barrière de corail. Il y a plein de poissons. Avec un masque, des palmes et un tuba, on se régale.

- Tu viendras avec moi ?

- J’ai quelques bricoles à faire sur le bateau, mentit Frédéric. Mais ça ne me manquera pas. Je suis déjà venu, je connais. Je reviendrai te chercher quand tu voudras.

A l'heure dite, il revint avec un peu d’argent pour prendre un verre à terre. Les consommations, comme prévu, étaient hors de prix. Françoise :

- Si on mangeait ici, qu’est-ce que tu en penses ? Ils ont du poisson.

Frédéric regarda un groupe à la table voisine. Les deux filles avaient de beaux visages. L’une frôlait l’obésité, mais la plus mince aurait été baisable, une fois lavée de son maquillage. Les deux hommes étaient visiblement des Occidentaux en vacances : la cinquantaine, la peau blafarde.

- Tu m’entends ? Je te proposais de manger ici.

- Tu as vu à combien ? Le poisson est trois fois plus cher que celui des pêcheurs de Tortuga, et certainement moins frais. Et puis on a plein de bouffe à bord. Des avocats, toutes ces bananes, des carottes, des ananas, des tomates, des poivrons, des aubergines… Il faut les manger, si on ne veut pas les perdre. Il nous reste aussi une dizaine de morceaux de lomito au freezer.

- Ah, j’ai trop faim. Tu es sûr que tu ne veux pas manger ici ?

- Non, vraiment. D’abord, il n’est que cinq heures, je n’ai pas assez d’argent sur moi et je n’ai pas envie de retourner au bateau pour en prendre. De toute façon, c’est ridicule. On n’achète pas de la nourriture pour la mettre à refroidir, puis pour la jeter. On mange ce qu’on achète, et on ne gaspille pas. C’est ce que mon père m’a appris, conclut Frédéric en forme de boutade.

- Bon, alors on y va tout de suite.

- Ton petit quatre heures te manque ? Bon, allons-y.

Sitôt à bord, elle se jeta sur un paquet de chips tandis que Frédéric sortait deux pavés de filet de bœuf pour les décongeler.

- Les bananes, je crois qu’il va falloir s’en débarrasser. Certaines sont fichues, et elles vont pourrir les autres.

- Je vais faire un gâteau. Ou plutôt, je vais les manger. Tu me les sors du frigo, s’il te plaît.

- Fais attention. Rappelle-toi le mancenillier.

Une fois, en Guadeloupe, Françoise avait remarqué quelques jolies baies rouges. Frédéric l’avait mise en garde. Par bravade, elle en avait mangé quelques-unes et n’avait plus bougé de la couchette pendant trois jours, sauf pour se rendre aux toilettes, tous les quarts d’heure. Frédéric :

- Avec des aubergines, des oignons et des courgettes, on va se faire un super dîner.

- Très peu de viande pour moi, mais des carottes en entrée. Je vais les râper.

Françoise, fatiguée par sa baignade, était calme et de bonne humeur. La soirée s’annonçait délicieuse.

..................................................................

Il était en train de nettoyer une sorte de plaque sur laquelle s’enchevêtrent des lignes métalliques. Il trempa un coton-tige dans un bouchon de plastique rempli d’alcool et frotta soigneusement. Sans s’interrompre, il commenta :

- C’est le circuit imprimé du baro. L’humidité, peut-être. Il y a peu de chances…

Il commença à remonter l’instrument. Les vis microscopiques s’échappaient de ses gros doigts, et tombaient vicieusement dans des recoins de l’appareil. Sans se fâcher, il essayait encore. Des gouttes de sueur coulaient de son front, maculant ses lunettes. Il attrapa un gant de toilette, sécha les verres puis remit ses demi-lunes. Il grouma à mi-voix :

- Espèce d’abruti, tu ne vas pas encore la laisser retomber !

C’est incroyable, pensa Françoise. Il est d’une patience inaltérable avec les choses et totalement intolérant envers les gens, avec lui-même en premier lieu.

Il émit, d’un ton satisfait :

- Ah ! en voilà une de mise. À la suivante !

Elle jugea le moment opportun.

- Est-ce que tu as vu mon nécessaire ?

Il agita sa main libre, comme pour envoyer promener un insecte indésirable.

- Tu pourrais me répondre, quoi ! Qu’est-ce que tu as fait de mon nécessaire ?

Il grommela quelque chose d’indistinct. Elle tourna les talons, muette de rage. Elle était sûre qu’il le lui avait caché quelque part. Le nécessaire contenait ses produits pour ses yeux. Elle en avait un besoin urgent pour ses soins du matin. Mais il s’en foutait. Pour lui, elle ne comptait pas. La seule chose qui l’intéressait, c’était son bateau et les filles de vingt ans. Comme il les regardait, hier au restaurant !

Elle entendit un « et merde ! » Il la rejoignit dans le cockpit.

- Ça ne marche pas, bien sûr. Encore un instrument à remplacer. L’électronique et l’air marin, ça ne fait pas bon ménage. En plus, je ne suis pas le seul à soupçonner que les fabricants font en sorte que tout se détériore rapidement. Sinon, comment faire tourner les stocks !

Elle réussit à s’exprimer calmement, sans s’exciter, comme il lui demandait de le faire : sous contrôle.

- Vraiment, c’est dégueulasse de ta part. Tu devrais avoir honte.

- Honte ? Honte de quoi ? Mais tu débloques complètement, ma pauvre Françoise. Il va falloir te faire enfermer, si ça continue.

- Mais mon nécessaire ! Qu’est-ce que tu en as fait de mon nécessaire ?

- Tu veux parler de cette pochette marron avec une fermeture comme les cartables ? Mais je n’y ai pas touché, à ton nécessaire ! Qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ? La dernière fois que je l’ai vu, il était dans un équipet du cockpit. D’ailleurs, il y est encore. Je le vois qui dépasse. Tu ferais mieux de ne pas le laisser là, s’il y a dedans des choses fragiles.

Elle réalisa qu’elle l’avait oublié, la veille au soir. Il n’aurait pas pu le dire tout de suite ? Il avait fait exprès pour l’humilier, pour lui faire sentir sa supériorité, pour lui démontrer combien elle était désordonnée. Des larmes lui montèrent aux yeux. Frédéric descendit pour accrocher à la paroi, sous la pendule, le baromètre défaillant. Dehors, Françoise s’exclama :

- J’en ai marre ! J’en ai marre !

Puis, incompréhensiblement :

- J’en ai marre, marre de ces pouffiasses du tiers-monde !

Un bon bain lui ferait sûrement du bien. Frédéric proposa :

- Et si on nettoyait un peu la coque, quand j’aurai fini ?

- Tu sais que je ne peux pas plonger, à cause de mes oreilles, cria-t-elle en retour, hargneusement. De nouveau, elle se mit à pleurnicher. Des mots, de temps en temps, gargouillaient : « bateau, se faire des petites jeunes, qu’ils se démerdent ! » Puis il l’entendit, distinctement, s’adresser à lui :

- Excuse-moi.

Maintenant elle chantonnait, bouche fermée. « C’est exactement comme ma mère, quand elle avait ses nerfs, et que j’attendais, comme une délivrance, la fin de la crise », réalisa Frédéric. Le tournevis d’une main, l’autre soutenant le baromètre défunt à sa place, il ne savait plus très bien ce qu’il faisait. Une vis chut sur les coussins du carré et disparut dans les interstices.

Pourquoi chantonnait-elle comme ça ? Sans doute pour exister. Puisqu’elle ne recevait pas d’amour, il fallait qu’elle reçoive, plutôt que de l’indifférence, un sentiment quelconque. Tout, plutôt que l’impression d’être abandonnée. Il perçut qu’elle descendait dans la timonerie. Elle voleta dans son dos, prosterné qu’il était à la recherche de la vis.

- Tu sais, je sais pourquoi je suis là ! Je te le demande pas. J’ai la réponse... Ce que tu ne comprends pas, c’est la mentalité féminine. Comment peux-tu penser qu’une femme puisse faire une fellation à quelqu’un, juste par intérêt ?

Il se retint de répondre que c'était exactement ce qu’elle faisait. Elle alla ouvrir le réfrigérateur. Du ton d'une Sainte Blandine allant stoïquement aux lions :

- Je suis encore bonne pour…

Le reste se perdit. Elle était penchée sur le réfrigérateur et fourrageait dedans avec impétuosité. Cela dura. Il pensa à la chaleur ambiante et finit par s’enquérir :

- Tu cherches quelque chose ?

- Une carotte.

- Une carotte ! À cette heure-ci ? Tu viens de prendre ton petit déjeuner !

- Eh oui ! Pour mes yeux !

Il repéra le sac vide, au fond d’un panier.

- Il y en a plus, tu vois bien. J’ai l’impression que tu as pris trop de bananes, et pas assez de carottes, puisque, si je comprends bien, les carottes, pour toi, c’est une sorte de médication.

- Tu ne te moquerais pas, si tu venais de te faire opérer. Tu as de la chance, tu as une bonne vue. Ce n’est pas une raison pour se foutre de ceux qui voient mal de naissance, et aussi parce que je me suis usé les yeux en travaillant avec trop peu de lumière, parce qu’on était pauvres ! Je suis une survivante !

« Pauvres, mais surtout cons, pensa Frédéric. Il ne faut pas des fortunes pour acheter une lampe ».

- On ira voir cet après-midi si on peut en acheter à Gran Roque. En attendant, on pourrait s’occuper la coque. En tout cas c’est ce que je vais faire.

Elle le rejoignit dans l’eau, une spatule à la main. Il travaillait méthodiquement, décollant les coquillages le long de la ligne de flottaison, puis se coulant sous le bateau après avoir pris quelques profondes aspirations. De temps à autre, il observait Françoise. Elle grattait un peu au hasard, un safran, puis l’autre. Il faudrait passer derrière elle. À un moment, elle nagea vers lui et montra sa main vide. Elle avait laissé échapper sa spatule. Il fit un signe d’impuissance résignée. Une spatule, ça ne coûtait presque rien, mais ce n'était pas aux Roques qu’il pourrait la remplacer.

Il anticipa la corvée d’aller à Gran Roque pour les courses. On était vendredi. Françoise était arrivée deux semaines auparavant et déjà, comme d’habitude, sa présence tournait au cauchemar.

..................................................................

Los Aves, dimanche 19 novembre 2006

Baro en panne. À remplacer dès que possible. À Curaçao, ou bien quand j’irai à Paris, en janvier.

Encore dix jours avant le départ de Françoise.

Aimer d’autant plus qu’on est repoussé au lieu de sagement s’éloigner : l’incohérence de cette attitude est résolue par l’invention d’un amour irrépressible.

On me dira (les prolepses, c’est plus fort que moi) : « Des preuves, des preuves ! » Que l’imbécillisation croissante va de pair avec la féminisation des esprits ? (l’une provoquant l’autre, ou en étant seulement le signe, ou les deux choses marchant du même pas, je ne sais). Des preuves ? Paraphrasant Einstein, une seule me suffirait, deux me viennent en tête. Un, la féminisation des noms (on est allé de ministresse, à auteure, écrivaine, professeure, et jusqu’à l’officiel « défenseure des enfants » et les « fémicides ») ; deux, la parité (qui a eu pour effet savoureux de propulser sur le devant de la scène un certain nombre de cruches savantes, « auteures » d’étourderies sans nombre, d’incohérences répétitives, de décisions avortées autant qu’inapplicables, que le simple bon sens aurait récusées avant que de voir le jour, mais que ce mélange détonant de fatuité et d'activisme faisait exploser en feu d’artifice). On objectera - qu’est-ce que je disais ! -que la connerie n’est pas exclusivement féminine. Soit. Tout est question de proportion.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article