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Triptyque

Un Noir à la Une !

Où Françoise exprime des remords aussi tardifs qu'inopérants ; comment elle se disculpe de ses fautes passées et à venir ; où la psychologie vient à la rescousse ; où elle découvre le papamiento, la méchanceté du monde réel, et fait part à Frédéric d'importantissimes nouvelles.

Françoise sentit qu’il bougeait et souleva son masque. Frédéric était assis sur le bord de la couchette. Il tâtonnait sur le petit meuble de chevet afin de coiffer sa lampe de tête, qui le faisait ressembler à un mineur de fond. Il se leva en s’aidant d’une main, puis disparut dans la coursive, précédé par le pinceau de lumière. Elle referma les yeux. Au-dessus de sa tête, le rideau coulissant crépitait en brusques crescendos sous l’emprise du vent qui pénétrait par le capot ouvert. De temps en temps, le drap frémissait et ondulait sur son corps nu. L’impression était délicieuse.

Pourquoi fallait-il que, dans dix jours exactement, elle doive quitter « Marjolaine » pour retrouver la froidure d’un novembre parisien ? Un mois tout juste, voilà ce qu’il lui avait concédé ; et pour être bien sûr qu’elle ne resterait pas plus longtemps, il avait fait lui-même les réservations. Comme il se méfiait d’elle ! Il ne pardonnait rien. Pas le moindre faux-pas. Bon, elle n’aurait pas dû lui faire cette scène à cause de ces petites putains. Elle n’aurait pas dû le faire attendre si longtemps quand elle était partie faire des courses à Gran Roque, et qu’il avait dû rester à surveiller l’annexe à cause des gamins qui risquaient de l’abîmer. Il avait raison. Les légumes étaient chers, et pas très frais. Mais elle n’était pas comme lui, qui avait une telle santé qu’il pouvait se nourrir de viande rouge et de féculents.

Bien sûr, elle avait fait des erreurs. Elle les regrettait, elle le lui avait dit. Elle n’aurait pas dû l’appeler si souvent, lui et sa famille. Elle n’aurait pas dû venir sur le chantier quand il se préparait pour sa traversée. Elle n’aurait pas dû se venger bêtement quand il lui avait posé un lapin. Elle n’aurait pas dû le dénoncer à l’URSSAF. Mais tout cela pouvait se comprendre. Quand on aimait avec autant de certitude, quand on était sûr d’être pour l’autre… comment disait son amie américaine? « the chance of his life », alors la fin justifiait les moyens. Au lieu de lui reprocher ses fautes, il aurait pu en voir le côté positif. Elles montraient qu’elle n’était pas calculatrice. Lui qui détestait l’hypocrisie, les faux-semblants, et jusqu’au maquillage !

Elle n’avait pas su, ou plutôt pas voulu, manœuvrer habilement, se faire désirer. Par manque d’expérience, mais surtout par principe. Elle avait très peu aimé, en effet. Elle en avait eu, pourtant, des occasions. Il croyait évidemment le contraire. Il ne comprenait pas que si elle était restée seule, c’est qu’elle était ultra sélective. Comme lui. Ou, plutôt, comme il l’affirmait, car elle n’en croyait pas un mot. Il pensait certainement qu’elle s’accrochait à lui comme à l’occasion qui passe, parmi tant d’autres. Il se trompait. D’ailleurs, il avait pu voir, avec cet américain, Jack… Et combien d’autres fois. S’il savait !

Il ne pardonnait rien. Comme un hérisson craintif, il se protégeait en se mettant en boule, dardant ses épines. Il refusait qu’on puisse greffer une autre vie à la sienne. Même si c'était pour son bien. Il sécrétait des anticorps, mais à contretemps.

Satisfaite de cette analogie, Françoise poursuivit son analyse, un sourire aux lèvres, yeux fermés derrière son masque. Sans aucun doute, la mère de Frédéric était une femme captatrice, culpabilisante. Il ne s’est jamais véritablement libéré de son emprise. C'était là, bien sûr, qu’on trouvait l’explication de ses échecs matrimoniaux. Cette vindicte persistante qu’il témoignait à l’égard de la mère de Mathilde ne pouvait s’expliquer que par un déplacement des sentiments obscurs qu’il éprouvait vis-à-vis de sa propre mère. Pour cette femme possessive, Frédéric était toujours à soixante ans le petit garçon qu’on voulait lui enlever. Cela avait été perceptible, au téléphone. La vieille dame lui avait d’abord demandé comment elle avait obtenu son numéro, puis lui avait posé des questions de façon inquisitoriale, avec un ton pincé. Celui qu’on emploierait avec une rivale !

À travers son masque, Françoise vit la lumière de la lampe. Puis elle sentit Frédéric s’allonger sur la couchette. Il grossissait, il fallait qu’il fasse attention. Il buvait trop, c'était évident. Mais elle lui pardonnait. Il avait d’autres qualités.

- Tout va bien ?

Il marmonna une réponse pas franchement affirmative. Toute la journée, il s'était montré préoccupé par la tenue du mouillage. Derrière « Marjolaine », il y avait des écueils. Frédéric allait régulièrement vérifier qu’ils ne s’en rapprochaient pas.

Cette crique isolée, dans l’archipel des Aves, était fascinante. Les îles étaient si basses qu’on avait l’impression d’être en pleine mer, avec toute la force des alizés sifflant dans le gréement. Là-bas, la houle brisait en vagues étincelantes. Des millions d’oiseaux planaient inlassablement. Los Aves : les oiseaux, lui avait-il traduit. En 1678, une flotte de guerre française tout entière avait sombré, piégée sur les récifs par les Néerlandais.

Demain, Bonaire, la plus à l'Est des trois îles néerlandaises qui s'alignaient à une cinquantaine de milles au nord de la côte vénézuélienne, à une petite heure d’avion de Caracas où elle prendrait le vol pour Paris, via Madrid.

- Je peux te poser une question, Frédéric ?

Sa voix, surgissant dans le noir alors qu’il plongeait dans l’oubli, le fit sursauter.

- Merde, Françoise, tu fais chier. Tu peux pas attendre demain, bordel !

Elle se mordit les lèvres. Elle avait oublié à quel point il s’endormait difficilement. Il supportait facilement les bruits du bateau, mais rien d’autre. Mais pourquoi réagissait-il avec tant de violence ?

Maintenant, elle pleurait à petit bruit. Frédéric accepta la perspective de l’insomnie à venir, et élucubra. Échappera-t-on, peut-on échapper, est-il souhaitable de faire taire ce discours sans doute inscrit dans notre patrimoine génétique depuis des millions d’années : la femelle choisit, et se donne ; le mâle essaime, et prend. Ce discours intérieur ne rend-il pas illusoire toute idée d’équivalence, sinon de réciprocité, entre les sexes ?

Il s’endormit, avec un fort ronflement. Elle ajusta ses tampons d'oreilles, nicha son ourson au creux de son bras, et se rappela qu’elle devait téléphoner à Nathalie, pour cette histoire de chauffage… Le sommeil compatissant l’accueillit également.

« El unico jeans… levanta pompis ! ». Françoise resta en arrêt devant l’annonce publicitaire qui barrait la vitrine d’un des nombreux magasins de vêtements, dans l’une des rues piétonnes de Willemstad, la capitale de Curaçao.

- C’est en quelle langue ? En espagnol ?

-Non, c’est du papamiento, le dialecte local. Un mélange d’espagnol, de portugais, de hollandais, d’un peu de créole français…Tu as vu, partout, « bon bini », c’est du papamiento, pour dire bienvenue. L’endroit où l’on a laissé l’annexe, au port des pêcheurs, c’est le « haf de piskado ». Haf comme en hollandais, piskado comme pescador. Tu vois, ce n’est pas difficile quand on lit, mais on ne comprend rien quand ils parlent.

- Et là, « levanta pompis », ça voudrait dire quoi ?

- C’est facile à deviner. C’est le seul jean qui soulève les fesses.

Ils revenaient d'une promenade dans le quartier de Punda, le secteur touristique. «Marjolaine » était sur ancre à Spanish Waters, vaste plan d’eau auquel on accédait par un étroit goulet. Cela en faisait presque une mer intérieure. Après les haltes parfois inconfortables des étapes précédentes, Curaçao était un endroit parfait pour se reposer en sécurité. Cela mettait Frédéric d’excellente humeur, et aussi le fait que Françoise pliait bagages dans cinq jours.

Ils passèrent devant plusieurs restaurants avant de faire leur choix. Frédéric refusa de s’installer dehors, et vanta la fraîcheur et la tranquillité de la salle. À peine furent-ils assis qu’une jeune serveuse en uniforme leur remit la carte en trois langues. Un maître d’hôtel prit la commande. Le prix modique du menu contrastait avec ce service cérémonieux. Un garçon versa dans les verres une Slavia comme s’il s’agissait d’un vieux Bordeaux. Frédéric but une gorgée, puis soupira d’aise. Françoise avait l’air préoccupé. Il se garda de lui en demander la raison ; peine perdue, car elle déclara brusquement :

- Il y a une chose que je voulais te dire. C’est à propos de mon départ.

Il courba le dos. Elle allait demander des prolongations, évidemment.

- J’ai vu que mon départ était à sept heures et demi. Cela me fait arriver à Caracas à huit heures et demi. L’avion pour Madrid part seulement à dix-huit heures trente. Je n’ai pas envie d’attendre douze heures à Caracas. Je vais changer mon billet, pour partir plus tard.

- Changer, oui, ça serait bien si c’était possible. Il faudrait qu’il y ait un vol un peu plus tard qui te permette d’arriver en début d’après-midi. Mais ce n’est pas le cas.

- Bon, je m’y attendais, tu n’es pas d’accord. Pourtant, je ne vois pas ce que ça te fait.

Il resta muet un moment, croyant mal comprendre. Puis :

- Mais… rien, ça ne me fait rien. Mais tu ne peux pas changer pour un vol qui n’existe pas.

- Tu es sûr ?

- Bien sûr que j’en suis sûr. J’ai posé la question à José, quand j’ai pris tes billets. Il y a un vol le matin, et un vol le soir qui arrive bien trop tard pour que tu attrapes ton vol Iberia. Tu vois, tu ne peux pas changer, c’est comme ça.

Le serveur apporta l’entrée, et disposa les assiettes avec des gestes onctueux. Frédéric attendit qu’il ait fini.

- Tous ces employés appliqués, et tous très jeunes… J’ai l’impression qu’ils font un stage. Ils doivent suivre des cours dans une école hôtelière… Oui, c’est ça. Tu vois la pancarte ?

La pancarte n’intéressait pas Françoise.

- Je ne vois vraiment pas pourquoi je ne pourrais pas changer de vol. Nous on le faisait tout le temps quand j’accompagnais les gens et qu’on était en retard. On prenait le vol suivant, ça n’avait rien de difficile. Un jour, même, un connard…

Frédéric attaqua son potage sans écouter davantage. Quand il eut fini, il indiqua posément :

- Écoute, Françoise. Les horaires des liaisons aériennes ne peuvent pas être calqués sur tes besoins. Je pense que tu peux le comprendre. Cela arrive à tout le monde d’attendre dans un aéroport. Cela fait partie des inconvénients du voyage, à moins de disposer de son jet privé. Et même ! Ils ne décollent pas quand ils veulent, mais seulement quand la tour de contrôle les y autorise.

- Mais tu te rends compte ! douze heures d’attente…

- Pas douze heures. Moins, une dizaine. Et si tu comptes le temps de débarquement, de passage en douane, le temps de déjeuner, de faire un peu les magasins…

- Douze heures d’attente dans cet aéroport dangereux ! Tu ne comprends pas ? J’ai peur ! Mais tu t’en fiches. Tu veux être débarrassé de moi alors tant pis si je me fais attaquer. Quel égoïsme ! D’ailleurs, rien que la façon dont tu m’as appris la mort de Toto, on voit bien à quel point tu es insensible. Moi j’ai pleuré pendant des jours…

Elle se tamponna les yeux avec sa serviette et poursuivit, intraitable :

- Et puis, qu’est-ce qui te prouve qu’il n’y a que ce vol-là ? Il y a peut-être des places qui se sont libérées sur un autre vol. Je ne comprends pas que ça te choque, que je veuille changer ! Tu as déjà attendu douze heures dans un aéroport ?

- Bien sûr, plusieurs fois, affirma-t-il sans relever que douze heures, à force d’être répété, commençait à prendre des allures de vérité. Deux employés vinrent desservir et apportèrent le gigot. Il commanda une autre Slavia. Elle :

- Douze heures dans un aéroport ! Mais c’est vrai, pour les gens comme vous, le temps ce n’est pas la même chose. Pour toi, le temps c’est élastique, les heures ne comptent pas. Tu comptes en mois. Ce n’est pas toi qui va rentrer à Paris dans le froid ! Mais je comprends ! Tu as pris ce billet matinal pour te débarrasser de moi, pour avoir ta journée tranquille !

- Tu crois que ça m’amuse, de me lever à cinq heures du matin pour t’accompagner à l’aéroport ? Tu parles d’une journée tranquille ! s’exclama-t-il en feignant de prendre cette causerie comme une conversation normale, entre personnes normales, et non un dialogue entre deux cinglés.

De retour sur « Marjolaine », il lui proposa de l’aider à nettoyer. Mais il fallait qu’elle téléphone avant qu’il ne soit trop tard en France, avec le décalage horaire. À genoux devant le compartiment moteur, Frédéric l’entendit longuement converser de son avis d’imposition. « Sept cents euros ! » s’indigna-t-elle, avec ce que je touche ! Il y avait aussi une facture à payer, celle d’un électricien. Elle s’exclama : « Tant que ça ? Et c’est tellement urgent ? ». Puis, au bout d’un moment :

- Avec ma carte de crédit ? Tu penses que ce n’est pas dangereux ?

Elle dicta à sa correspondante, un à un, les seize chiffres, mais en passant du français au polonais. Pour qu’il ne comprenne pas !

Il se redressa, le dos douloureux, et frotta avec un chiffon ses mains maculées d’huile. Françoise lui annonça, en raccrochant, d’un ton triomphal : « Il pleut en Normandie ! Et tu sais qui présente le Journal, sur la Une ? Un noir ! ».

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