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Triptyque

Sur les Vierges et les pères absents

Où Frédéric n'est pas sérieux, et pense aux vierges ; où Ayn Rand et Sigmund Freud sont appelés à la barre des témoins ; où Gürnemanz prend la figure du père ; pourquoi l'absence des pères évacués par le féminisme expliquent, selon Frédéric, bien des révoltes.

Sur son Livre de bord, un agenda recouvert d’un plastique imitant le cuir, il inscrivit à la date du vendredi 24 novembre « Curaçao/Spanish Waters ». Un marin sérieux aurait sans doute ajouté quelque considération sur la météo, son évolution probable, et autres notes que l’on s’attend généralement à trouver dans un Livre de Bord. Mais Frédéric se contentait généralement de consigner, chaque jour, l’endroit où il se trouvait. Il notait aussi les travaux à effectuer, les achats à faire. Ce jour-là, il griffonna « Whale gusher galley pump Mark II » pour le cas où il trouverait, chez un shipshandler un kit de réparation pour une pompe à pied qui fuyait. En tournant la page pour aller à la semaine suivante, il y avait d’autres annotations : un « départ Françoise » et un horaire d’avion. Il y avait aussi un numéro de téléphone, celui de la fille du waterboat qui avait accepté moyennant quarante dollars d'accompagner Françoise à l’aéroport de Hato.

« J moins trois », pensa Frédéric en retirant le sachet de thé de son bol. Françoise dormait, ou faisait la grasse matinée ; ou faisait ses étirements.

Il faisait la vaisselle quand elle arriva, de bonne humeur, les écouteurs de sa radio sur les oreilles. Il se poussa pour lui laisser la place près de l’évier. Comme elle remplissait la bouilloire, il lui fit remarquer qu’il était déjà servi, et qu’elle n’avait pas besoin de deux litres d’eau pour deux tasses de thé. Elle le fit répéter, écartant ses écouteurs, puis :

- Tu ne comprends pas ? J’ai soif ! Puis elle plongea dans le réfrigérateur pour en sortir les éléments d’un petit déjeuner copieux. Beurre, confiture, fruits, saucisson, fromage…

- N’oublie pas ce reste d’omelette d’hier soir, que tu as gardé pour ce matin, lui rappela Frédéric, qui dut à nouveau répéter ce conseil amical. Elle écoutait sans doute une émission en anglais. Il l’entendait commenter, pour elle-même : dévaluation… quatre et demi… la plus forte inflation du monde... La bouilloire, le bol, les sachets de thé, l’assiette et son contenu, prirent place sur un plateau pour être montés dans le cockpit. De temps en temps, Françoise laissait échapper quelques mots, ou une exclamation, comme évacuant un trop-plein d’infos. Frédéric attrapa le balai et la pelle. Poussière et miettes s’accumulaient depuis une semaine.

Qu'allait-il faire aujourd’hui ? Un petit tour chez le ship, il ne voyait rien d’autre. Le bus partait à dix heures. Avec un peu de chance, Françoise déciderait d’aller à la plage. Il la déposerait à terre du même coup. Tout en balayant, il réalisa qu’elle n’avait rien fait, finalement ; ni le nettoyage des fonds, ni celui du réfrigérateur, qui devait pourtant en avoir bien besoin, avec tous ces fruits et légumes pourrissants qu’il avait hébergés. Maintenant, elle chantonnait en se dandinant. Pauvre Françoise, si peu gracieuse malgré son corps svelte et musclé ! Le sens du rythme lui était totalement étranger. Pour Frédéric, c'était comme une infirmité.

Ses vœux furent exaucés. Françoise fut déposée à terre avec ses affaires de plage. Une fois revenu du magasin d’accessoires nautiques, il disposa d’une après-midi tranquille. Il visualisa son trajet vers l’est de la Caraïbe : un rude boulot en perspective. Il ne faudrait pas tarder à partir. L’alizé tournait souvent au sud-est à cette époque de l’année et il pourrait en profiter pour tirer un long bord qui l’amènera vers Porto Rico ou aux Vierges, et pourquoi pas jusqu’à Saint-Martin, à condition de bien serrer le vent. Six ou sept jours de navigation au près, cela n’avait rien d’enthousiasmant, mais il y aurait la récompense : celle de se rendre en France en janvier. Cela faisait quatre mois qu’il n’avait pas vu Mathilde. Il ferait aussi examiner son genou droit, qui devenait douloureux par moments. On lui avait parlé d’injections.

Dès qu’il ne l’avait plus sous les yeux, avec ses manies et ses tics, il pensait à Françoise avec indulgence. Pour cette femme de cinquante ans à l’époque, leur rencontre avait dû lui sembler le coup de la dernière chance et elle s'était jetée sur cette opportunité avec une voracité d’ogresse ; un peu comme si lui, à soixante-cinq ans, rencontrait une autre Marie-France, pensa-t-il, sans imaginer que ce serait le cas quatorze mois plus tard, sous la forme d’une maugrabine homosexuelle*. Frédéric se servit un verre de vin chilien et sortit du réfrigérateur une salade toute préparée. Carotte, brocolis, pommes de terre, chou rouge, maïs, le tout arrosé d’une sauce thousand islands.

Françoise se considérait sincèrement comme une victime d’autrui. Elle était de ceux, innombrables, qui font de leurs malheurs une vertu**. Qu’est-ce qui la rendait aussi partiale dans son appréciation du réel ? Frédéric pensa à une citation de Freud qu’il avait notée un jour. Il la retrouva dans son fidèle MacIntosch. « La femme, il faut bien l’avouer, ne possède pas à un haut degré le sens de la justice, ce qui doit tenir, sans doute, à la prédominance de l’envie dans son psychisme. Le sentiment d’équité, en effet, découle d’une élaboration de l’envie et indique les conditions dans lesquelles il est permis que cette envie s’exerce ». On avait beau avoir horreur de la psychanalyse, il fallait admettre que le bonhomme avait de belles formules, pensa Frédéric en ouvrant le sac en plastique renfermant sa portion de salade à trois NAF, le florin des Antilles néerlandaises.

Il fit une courte sieste, au terme de laquelle, sans raison particulière, il décida d’entendre un passage de Parsifal, le chaste et doux. Il choisit le troisième acte. Bientôt, la voix mâle de Gurnemanz, portée par une émotion difficilement contenue, prononça : « Das dankt dann alle Kreatur ; was all da blüht und bald ersterbt, da die entsündigte Natur, heut ihren Unschuldstag erwirbt ». L’innocence de la nature, qui remercie en fleurissant avant de mourir… Frédéric sentit ses yeux s’humecter et s’abandonna à une puissante vague de tristesse. Gurnemanz, la figure du père... Il n’essaya pas de retenir les sanglots qui le secouaient, tandis que montait, d’abord hésitante, puis affirmée, la voix du fils, le « chaste fol ».

Le pauvre homme : c’était ainsi que sa mère parlait de son père, cet homme simple, coléreux, pas très brillant, et à jamais éteint. Ce père qui ignorait son fils, et pourquoi ? Cette absence d’intérêt, l’ombre portée d’une faute, ou plus simplement le résultat du désaccord entre ses parents ?

Frédéric se souvint des vieilles photos aux bords dentelés, où sa mère posait en maillot de bain de l’époque, avec ses deux filles et lui, nouveau-né. Elle était assise sur un rocher, sur une plage, peut-être à Perros-Guirrec. Comme elle était belle, de visage et de corps ! Elle avait alors vingt-sept ans, calcula-t-il. Son mari avait quinze ans de plus qu’elle, et sa carrière théâtrale ou cinématographique, qui avait bien commencé dans l’entre-deux-guerres, avait avorté. La mode, après la Libération, avait changé. Les séducteurs gominés avaient fait place au « style Gabin », avant que celui-ci ne devienne à son tour un vestige du passé, et ne cède au genre voyou cynique, puis au touchant binoclard. De John Wayne à Woody Allen, l'homme par excellence, droiture et force pour faire respecter le droit et protéger les faibles, avait disparu de la scène.

Curaçao, 24 novembre 2006

Rangement du bateau. Tout seul, finalement. Entre ce qu’elle ne veut pas faire, ce qu’elle ne sait pas faire, ce qu'elle n'a pas le temps de faire, qu'est-ce qui reste ? C'est toujours trop lourd, trop sale, trop fatiguant, trop compliqué. Trop lourd, j'admets, encore que les efforts déployés ne soient pas très convaincants, quand on voit ceux déployés à la piscine ou à la salle de gym. Mais trop sale, trop fatiguant ? Où est-il, le sacro-saint partage des tâches ?

Françoise voit dans ma personnalité une conséquence de l’influence maternelle ; femme abusive, etc. C’est possible. Mais ce que Françoise ne peut comprendre, parce que femme, c’est la capacité de révolte du petit garçon contre l’emprise maternelle, révolte qui peut se manifester tôt ou tard, parfois à l’âge adulte. Les femmes célibataires des « familles recomposées » ont de plus en plus l’occasion de l’expérimenter, cette révolte adolescente ou tardive.

Pour les garçons, cette révolte contre la mère toute-puissante n’est sans doute qu’un phénomène annexe. Le moteur principal, c’est l’image qu’ils veulent offrir à leur père. Tout ce que j’ai fait, au cours de mon itinéraire chaotique, mon goût du danger et de la compétition, avait sa source, sans doute, dans cette injonction au père : aime-moi !

Les enfants des pères évacués par le féminisme, à qui peuvent-ils lancer cet appel ? Des générations entières de victimes se dressent contre la société, faute d’une image paternelle à laquelle se référer, ou à blâmer, ce qui est au moins quelque chose…

Sur quelles épaules, même médiocres, peuvent monter les hommes qui ont été privés de la révérence du père, de la référence au père ? La situation des filles n'est pas meilleure, que l'absence d'un père jette plus tard dans les bras de n'importe quel homme leur manifestant un semblant d'affection.

* Voir Bye Bye Blackbird, du même auteur

** Dans La Grève, d'Ayn Rand

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