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Triptyque

Un portrait par John Gray

Où un ourson reçoit les confidences de Françoise, et Orion celles de Frédéric ; où Françoise découvre des rivales en plastique et des secrets sous OS ; comment Monsieur Fenouillard servira de guide à Frédéric ; où il se livre, dans son journal, à une interprétation toute personnelle d'un ouvrage célèbre.

Quand Françoise l’appela pour qu’il vienne la chercher, elle fut surprise de ne pas recevoir de reproches malgré son heure de retard. Mieux : pendant le trajet dans l’annexe, il lui demanda gentiment si elle avait passé une bonne journée.

Il prépara pour le dîner un sauté de fruits de mer, accompagné de riz basmati.

- Qu'est-ce que tu lis ? Encore Conrad ! fit-elle alors qu'ils s'étaient couchés.

- Nostromo, pour la cinquième ou sixième fois. Je le connais par cœur. C’est un des meilleurs de Conrad, à mon avis, et l’un des moins appréciés, à cause de son architecture complexe qui déroute les lecteurs paresseux habitués à des narrateurs qui leur mâchent le travail. Joseph Conrad disait que c’était celui qu’il avait le plus anxieusement médité. Tu veux que je t'en lise quelques pages ?

Elle sentit venir le sommeil, bercée par le rythme des mots. Dans la demi-conscience qui précède l’endormissement, demi-conscience d’où surgit parfois comme une extra-lucidité, elle comprit qu’il ne fallait pas être dupe. Il fallait cesser de rêver. Il fallait revenir à la dure réalité. S’il se montrait si prévenant et de si bonne humeur, c’est simplement parce qu’il jubilait en cachette de se débarrasser d’elle, dans deux jours.

On ne la lui faisait pas, à elle ! Elle s’endormit, son ourson en peluche au creux de l’épaule. Frédéric éteignit la lumière et se leva. Dehors, il s’allongea sur la banquette. Orion était à la verticale, comme si le mât le désignait. Le puissant Orion, puis l’Ourse, qu’on appelait aussi le Chariot et qui, tournant sur place, épiant Orion, seule dans l’Océan ne se baignait jamais.

Il y avait juste quelques risées pour dépolir la surface de l’eau, par endroits. Des chiens, à terre, s’égosillaient longuement, hystériquement. D’un bateau voisin qui recevait des invités parvenait le rire forcé d’une femme. Qui avait dit que, lorsque l’homme rit à gorge déployée, il surpasse tous les animaux en vulgarité ?

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Le dernier voyage de Françoise à bord de « Marjolaine » se devait de finir comme les autres en ridicule apothéose. La veille de son départ, elle revint sur le sujet des horaires :

- C’est trop tôt ! Jamais je ne pourrai me réveiller à l’heure. Pourquoi tu me fais partir si tôt ?

- Mais il n’y a pas d’autre vol. Tu as vérifié toi-même !

- Avec Acerca, c’était peut-être possible. Tu n’as pas essayé.

- Justement, tu te trompes. Tu m’as tellement pris la tête avec cette histoire que tu as fini par me faire douter. J’ai appelé José. Il était un peu vexé de mon manque de confiance. Il m’a confirmé une fois de plus qu’il n’y avait qu’un vol le matin et un vol le soir entre Curaçao et Caracas. Voilà, tu es contente ?

Il avait fini en criant. Devant son attitude menaçante, elle alla dans la cabine arrière et commença à rassembler ses affaires en pleurnichant. Puis, soudain :

- Et je n’ai même pas eu le temps d’acheter des cigarettes ! Non, ce n’est pas possible !

À chacun de ses voyages, Françoise ramenait des cartouches de Marlboro pour les revendre ensuite en France, avec bénéfice.

- Tu en prendras à l’aéroport, en duty free.

- Ce n’est pas le même prix, et de toute façon on ne peut en prendre que deux. Il m’en faut au moins une dizaine.

- Et c’est maintenant dimanche que tu t’en souviens ? Ça fait cinq jours qu’on est à Curaçao…

- Je serais partie plus tard, demain, j’aurais eu le temps… Non, je ne comprends pas pourquoi tu t’es arrangé pour que je parte si tôt, et que je ne prenne pas un autre vol.

- Il n’y a pas d’autre vol ! Il n’y a pas d’autre vol ! Tu vas comprendre, à la fin ? Pas d’autre vol !

Il hurlait, en pleine face, le visage cramoisi, les mains levées, comme s’il implorait, ou comme s’il allait frapper. C’était un torrent maintenant qui sortait de sa bouche :

- Pas d’autre vol, connasse ! C’est quoi qu’il faut faire ? Qu’est-ce qu’il te faut ? Une cellule capitonnée ? Une douche glacée ? Tu ne comprends pas, pauvre folle, que tu vas finir par avoir ma peau, avec tes manières de cinglée !

Elle recula d’un pas, effrayée, et tâtonna à la recherche d’un objet pour se défendre. Ce fut une brosse à cheveux. Frédéric la chassa d’un revers de main. La brosse tomba dans les toilettes.

- Et merde ! grogna-t-il, subitement calmé, au bord d’un rire nerveux devant le grotesque de la situation : Françoise comme le taon de la fable, et lui comme un ours furieux, seulement vêtu d’un vieux peignoir trop petit et ouvert par devant.

- Tu me fais peur avec ta violence, Frédéric. Je veux aller à terre. Je ne veux pas coucher ici ce soir. J’irai à l’hôtel. Et puis d’ailleurs je n’ai pas confiance dans cette fille du waterboat. Elle n’a pas l’air sérieux avec ses mèches orange.

Il la prendrait bien au mot. Un quart d’heure plus tard, elle se retrouverait au port des pêcheurs avec ses sacs, prendrait l’un des rares bus du dimanche pour Willemstad où elle chercherait en vain un hébergement.

- Je te dirais bien « chiche ». Mais je sais d’avance comment ça tournerait. N’abuse quand même pas de ce genre de défi. Un type moins gentil que moi pourrait t’expédier dare dare et te laisser dans la mélasse.

- Bon, il vaut mieux essayer de passer une dernière journée ensemble sans se disputer. Je vais continuer à faire mes valises, puisque c’est ma destinée de plier bagages quand on m’a assez vue.

- Tu as raison. Et n’oublie rien si tu peux. À chaque fois tu me laisses quelques souvenirs.

Tandis qu’elle allait vers l’avant, brusquement très gaie, il alluma son Mac, et ouvrit son journal. Il allait commencer à écrire, quand des cris l’interrompirent.

- Eh ben, ça alors ! Et celle-là ! C’est dégueulasse ! Tu en as beaucoup des comme ça ?

Frédéric s’approcha, amusé et mécontent.

- Tu fouilles dans mes affaires ? Ça ne m’étonne pas. Bon, range ça s’il te plaît. Ça ne te regarde pas.

Mais elle continua à les examiner, l'une près l'autre.

- Tiens, tu t’intéresses aux gros seins, finalement. Tu me disais que ça ne t’excitait pas.

- Encore une fois, Françoise, range ça. C’est indiscret. On ne fouille pas dans les affaires d’autrui.

- Pourquoi, ça te gêne que je découvre tes films pornos ?

- Ça me gêne tellement peu que je t’ai déjà proposé d’en voir, si tu en avais envie.

Elle brandit une autre pochette ;

- Eh ben dis donc celle-là ! C’est en allemand ? Ça veut dire quoi ?

- Suzy schlückt mehr ? Je ne sais pas. Quelque chose comme « Suzy avale bien ». C’est une spécialiste, en effet. Une vedette chez GGG. Mais, encore une fois…

- Bon, ça va. Je ne vais pas te les abîmer tes trésors. J’imagine que tu en as besoin quand tu es en panne de pouffiasses du tiers-monde ; d’ailleurs, à ce sujet, n’oublies pas de te faire contrôler.

- Je te rassure. Les pouffiasses du tiers-monde, comme tu dis, je ne les pratique pas. D’un autre côté, je me demande si je ne devrais pas me contenter des prestations de Suzy. Elles ne sont pas forcément meilleures que les tiennes, mais Suzy au moins ne me fait pas chier. Quand j’en ai fini avec elle je la range dans sa boîte et je l’oublie jusqu’à la prochaine fois.

Françoise mit un moment à assimiler, et ne sut finalement que répéter « salaud », en retournant vers la cabine arrière, ses affaires dans les bras. Il la suivit après avoir remis les DVD dans leur sac en plastique.

- Et ça, c’est quoi ?

Elle était penchée devant l’écran du MacIntosh, et articula : « Entre ce qu’elle ne veut pas faire, ce qu’elle ne sait pas faire… » Mais c’est toi, qui écris ça ?

- Mais non, je n’écris pas. C’est juste un genre de journal, que je fais pour m’amuser… pour passer le temps.

- Alors, tu parles de moi, là-dedans ? Je peux voir ?

- Merde, Françoise, encore une fois… C’est personnel. Personnel, tu entends ? J’ai le droit d’avoir des affaires personnelles, dans lesquelles tu n’as pas le droit de fourrer ton nez sans permission.

- S’il te plaît, juste un peu. Ça te gêne ? Tu as honte ?

- Pas du tout. Mais tu penses bien que je ne dis pas que des choses gentilles sur toi, avec tes persécutions…

- Persécutions ? Tu exagères !

- Qu’importe. Je peux t’en donner à lire une ou deux pages, mais ne viens pas me faire une scène ensuite. Car j’ai également le droit d’écrire ce que je veux, tant que cela reste à usage privé, et ça doit le rester.

Il chercha, avec « pomme f », afin de sélectionner des passages où il parlerait d’elle, un peu inquiet de sa réaction. Mais elle parut plutôt contente de retrouver ces vieux souvenirs.

- « Françoise au téléphone, je lui demande de se renseigner »… Quel voyage tu m’as fait faire, jusqu’au sud de l’Italie ! Mais ça valait le coup. La basilique d’Otrante, la traversée vers Dubrovnik…

Elle grimaça en découvrant le passage suivant.

- Au prix de ta tranquillité ? Tu vois, avant même que j’arrive tu étais déjà négatif. Tu ne me faisais aucune confiance.

- Tu oublies que tu avais déjà quelques avanies à ton actif. J’étais échaudé.

- Lesquelles ? Je ne vois pas.

- Vraiment ? Tu ne te rappelles pas ton harcèlement au téléphone, après que tu sois partie de Corfou ? Quand ma fille est venue à bord avec Valentine ?

- Ah oui ! Quand tu m’as fichue dehors. Tu en parles, dans ton journal ?

- Sans doute.

Elle eut un petit rire en découvrant l’histoire des lentilles pour remplacer les plombs pour la pêche.

- Des lentilles… Oui, c’était bête. J’essayais d’aider…

Frédéric la considéra pensivement. Oui, ce genre d’ânerie altruiste pouvait germer sur le terrain d’un dévouement en friche ; d’une abnégation inemployée, faute d’avoir été utilisée dans sa fonction naturelle. Ne pas avoir d’enfant, pour une femme, cela pouvait-il avoir une analogie même lointaine avec le fait, pour un homme, d’être resté vierge ?

Deux jours après le départ, de Françoise, Frédéric écrivit, à la date du 29 novembre 2006, sur ce même journal : « Plus jamais ! ». Elle avait vraiment dépassé les bornes, ces bornes qui, lorsqu'elles sont franchies, il n'y a plus de limite, comme disait Monsieur Fenouillard. Pour une fois, il allait tenir parole : Françoise ne remettrait jamais les pieds sur « Marjolaine », du moins de son vivant. Mais elle pourrait lire, neuf ans plus tard, in extenso et pour son malheur, ce journal dont elle venait d'avoir un aperçu.

En sept jours de près serré, Frédéric revint en Martinique. A son arrivée, en rangeant le bateau, il tomba, dans un placard, non sur un cadavre, mais sur un blouson oublié par Françoise. Puis, à la mi-janvier, il prit un vol pour Paris.

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Vol Air-Caraïbes, vendredi 19 janvier 2007.

À environ deux heures d’Orly. On vient de rallumer les lumières de la cabine avant de servir le petit déjeuner.

Faut-il avertir quelque chienne de garde ? Je parcours un bouquin abondamment surligné que m’a laissé Françoise, sans doute pour mon élévation morale. Cela s’appelle « Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus ». C’est le plus abominable pamphlet antiféministe qu’on puisse imaginer. On y apprend que Vénus cherche à régenter la vie de son partenaire, qu’elle change d’humeur comme de chemise, que son sens des valeurs est faussé par sa sentimentalité, qu’elle se perd en bavardages incohérents, qu’elle est irrationnelle, accaparante, se soulage sur les autres, qu’elle accable son malheureux époux avec des problèmes insolubles, et que ses méthodes de dressage sont basées sur la culpabilisation et le dédain. Cet ouvrage, tiré à des millions d’exemplaires, est en fait une méthode proposée aux hommes afin de supporter cette engeance. Il leur apprend entre autres à écouter les papotages insignifiants de leur moitié comme s’il s’agissait d’un spectacle télévisé, et à la satisfaire avec des colifichets. Il ne faut pas lui parler comme à une grande personne. Il faut lui caresser l’affect et tout va bien. Cette femme décrite par John Gray qui, quand elle souffre, « commence fréquemment par blâmer son partenaire », est une épouvantable chieuse, qui ne peut inspirer qu’un irrépressible écœurement.

Ce soir, à six heures, je serai chez Mathilde. Nous partirons aussitôt en week-end chez Suzanne, sa « deuxième maman ». À l’aéroport, j’ai acheté une grande boîte de chocolats. Suzanne a eu soixante et un ans il y a quatre jours.

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