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Triptyque

Un trésor inutilisable

 

Où Françoise combine, gagne et perd à la fois ; où son journal intime témoigne de ses déceptions ; où Frédéric et sa fille Mathilde partagent leur goût des belles voitures d'antan ; où Suzanne entre en scène, pour des révélations à venir.

 

Quatrième partie

 

 

« Sous couleur de liberté, les idées les plus contradictoires s’agitaient dans sa tête. Elle se montrait à la fois partisan de la grande propriété, des principes aristocratiques, du renforcement des pouvoirs administratifs, des idéals démocratiques, des nouvelles institutions, de l’ordre, de la liberté de penser, du socialisme, du rigorisme des salons aristocratiques et du laisser-aller vulgaire des jeunes gens qui l’entouraient. Elle rêvait de faire le bonheur de tous et de concilier les inconciliables ou plutôt de réunir tout le monde dans l’adoration de sa propre personne. »

Les Possédés, Fedor Dostoïevski

 

« Je dis ce que je pense, s’empressa de répondre Alice ; ou du moins je pense ce que je dis… et c’est la même chose, n’est-ce pas ? »

Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll

 

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À la suite d’un certain nombre de mails aux réponses évasives, ou sans réponse du tout, Françoise finit par admettre que les séries peuvent s’interrompre.

La fin justifiant les moyens, elle tenta diverses combinaisons, et la plus simple fut la bonne. Frédéric, dans sa simplicité, avait opté pour le plus évident des codes, ses initiales accompagnées de sa date de naissance.

À l’exultation de la victoire succéda une sorte de prostration, résultant d’un vif sentiment d’impuissance. Françoise se sentit dans la situation d’un espion qui ne peut utiliser ses secrets sous peine d’en tarir la source. Elle sentit le poids de la malédiction qui avait frappé le capitan des cargadores, l’illustre Nostromo : une montagne d’argent inutilisable.

L’abondance même était un souci. Frédéric ne jetait jamais rien. Des milliers de mails avaient été envoyés et reçus, depuis cinq ans qu’il vagabondait dans la Caraïbe. Après avoir ouvert au hasard de rares missives qui peut-être cachaient, sous l’apparence anodine de simples rendez-vous, des aventures sentimentales qui resteraient obscures, après avoir feuilleté avec une compassion jalouse quelques extraits de la correspondance régulière échangée avec Mathilde, elle se concentra sur l’essentiel.

Il y avait peu de choses à déduire des quelques mails qui avaient suivi son propre départ de Curaçao. Frédéric ne mentionnait même pas sa présence à bord aux copains navigateurs avec lesquels il correspondait – en avait-il honte ? Il leur annonçait ensuite son arrivée à Saint-Martin. Elle savait donc où il était, c'était déjà quelque chose. Plus intéressante fut l’annonce d’un prochain voyage en France, en janvier 2007. Il l'annonçait à Mathilde et à sa cousine Suzanne, à qui il demandait s’il pourrait venir chez elle avec sa fille.

Comme elle n'était pas supposée le savoir, elle ne pouvait se manifester formellement, et dut se contenter d’écrire : « Si par hasard tu venais prochainement en France », etc. Il n’y eut pas de réponse.

Elle connaissait la date du vol, et même l’heure à laquelle Frédéric arrivait à Orly. Pouvait-elle se trouver à l’aéroport, comme par hasard, à ce moment-là ? C’est trop dangereux, pensa-t-elle en se remémorant son arrivée inopinée au chantier Gros, autrefois.

Mais sans doute finirait-il par l’appeler, à un moment ou à un autre… Il ne le fit pas.

Françoise gémit beaucoup pendant ces trois semaines. Elle ouvrait chaque matin une boîte aux lettres sans intérêt. On n’écrit pas à quelqu’un qui est auprès de vous, réalisa-t-elle. Dans les romans, l’agent secret installe une table d’écoute. Dans la vraie vie, ce n'était pas si simple, lui dit une vague connaissance travaillant pour les Renseignements généraux, pour qui elle effectuait parfois des traductions.

Elle avait cru tomber sur un trésor d’informations, mais le contenu du coffre s’avérait finalement bien décevant, se dit-elle jusqu’au moment où, au mois de juin suivant, plusieurs mails échangés entre Frédéric et sa sœur Colette attirèrent son attention.

 

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Je passe sur l’interprétation BIAISÉE qu’il fait du bouquin de John Gray, et j’en viens à l’essentiel. À l’époque, informée par les mails de Frédéric que je commençais à découvrir, je ne comprenais pas grand chose. Il y avait trop de trous. Maintenant, avec le croisement des fichiers (les mails plus le journal, sadiquement transmis par sa garce de fille), TOUT s’éclaire. La rencontre avec la pute maghrébine, l’histoire de Valentine, la subite amélioration des finances de Frédéric…… Tout cela lié en un gros bouillon DÉGUEU. Bien sûr, il n’avait plus besoin de mes visites, côté câlins comme côté finances. J’ENRAGE !!!! Et il pleut sur Paris.

IL EST PARTI, ET C’EST MOI QUI CONTINUE DE SOUFFRIR. C’est trop injuste !!

En face, les ouvriers montent et descendent sur les échafaudages. Il me vient des envies de descendre, moi aussi, SANS ÉCHAFAUDAGES.......

 

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L'année 2007 se présenta avec l'ingénuité d’une année ordinaire. Pourtant, ce fut celle qui changea tout, sans préavis, sans injonction, sans papier bleu, sans avertissement d’aucune sorte.

Banal, ce voyage en France, comme ceux que Frédéric faisait régulièrement, laissant son bateau ici ou là, dans la Caraïbe. Normale, la joie de retrouver Mathilde à Montreuil, et de l’emmener séance tenante à la gare de Bercy, père et fille chacun avec son sac de voyage, tous les deux d’abord quasiment muets d’émotion contenue, puis de plus en plus prolixes à mesure que défilait le paysage derrière les vitres du TER. Ils ne s'étaient pas vus depuis six mois. La dernière image que Frédéric avait de Mathilde, c'était à Caracas, dans la zone des douane à l’aéroport Simon Bolivar, où elle lui avait fait le petit signe habituel avant de disparaître derrière les portes vitrées, accompagnée de l’hôtesse.

Le train arriva en gare de Sens. Pour leur faire une surprise, Suzanne était venue les chercher dans l'Aston-Martin DB 2/4 –la dernière pièce que Frédéric l’avait poussée à acheter. Il y avait aussi, dans la grange transformée en musée automobile, un coupé Jaguar type C, une Maserati Touring 3,5 litres, une Iso Rivolta à moteur Chevrolet 5,3 litres, une Alpine 1300 Gordini, une Lamborghini Miura, une modeste Studebaker Champion dessinée par le styliste français Raymond Loewy, ainsi qu’une Facel Vega HK 500, le plus bel exemplaire des efforts héroïques d’un petit constructeur français pour construire une voiture de prestige ; un symbole, quand on savait la triste histoire de Jean Daninos, le frère de l’écrivain.

Frédéric avait transmis à sa cousine son goût des belles automobiles. Ces voitures étaient des coups de cœur, suggérés au hasard de petites annonces et au fil des années. Il y avait aussi, dans un coin, une petite monoplace vert foncé au museau souligné de rouge. C’est la Brabham BT 16 de 1966 sur laquelle Frédéric avait couru pendant les saisons ’68 et ’69. Suzanne la lui avait achetée ; ce qui, à l’époque, l’avait bien dépanné.

Dès que Mathilde arrivait au château de sa seconde maman, elle manquait rarement d’aller voir les belles voitures de jadis. Elle allait souvent s’asseoir dans le baquet de la vieille voiture de course de papa. Bien sûr, celle-ci ne ressemblait pas aux Formule 1 qu’elle voyait à la télévision, mais c'était quand même une voiture de course, qui pouvait monter à trois cents kilomètres à l’heure. Son père lui avait expliqué les différentes démultiplications des rapports de boîte, qu’on adaptait aux différents circuits : sur une voiture de course il n’y avait pas à proprement parler de vitesse maximale. Mais Mathilde tenait à ses trois cents.

Frédéric descendit de l’étage où se trouvaient les chambres qu’il occupait habituellement avec Mathilde quand ils venaient au château. Il trouva Suzanne dans la vaste cuisine. Par la porte-fenêtre, il vit sa fille sortir du musée et contourner la vieille Aston gris métallisé en passant la main sur le galbe de l’aile avant. Il demanda à sa cousine si elle avait besoin d’aide. Il connaissait la réponse. Elle n’en acceptait jamais. Autrefois, quand son époux était au sommet de sa gloire et qu’il recevait fréquemment, il y avait une femme de ménage, une cuisinière et un jardinier, plus des extras pour les réceptions. Suzanne s'était débarrassée petit à petit de ce personnel devenu inutile. Une femme de ménage deux jours par semaine et un jardinier de temps en temps suffisaient à la tâche. La mère de Suzanne lui reprochait de vivre sur un train trop modeste. L’ancienne vedette de cinéma* aurait voulu être entourée de domestiques, comme ses parents au temps de leur splendeur. Frédéric :

- Suzanne, j’ai vu que tu as installé ta maman au rez-de-chaussée ?

- Oui. Les chambres du haut sont plus agréables, mais il y a toutes ces marches, et Odette ne peut plus.

- Elle a quel âge, déjà ?

- Ça lui fait quatre-vingt quinze ans cette année. Et toujours sa tête. Il n’y a que les jambes, qui s’en vont.

- Trois ans de plus que ma propre mère. C’est incroyable, la longévité, dans la famille. Quand on pense que leur père a vécu plus de cent ans…

* Voir Bye bye Blackbird, premier volet du triptyque

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