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Triptyque

Au bout du rouleau

Où Suzanne lègue à Frédéric un lourd secret et un mystérieux héritage ; pourquoi Françoise est plongée dans la perplexité, puis la colère ; où le journal de Frédéric évoque une rencontre compliquée et un Président encrifé ; où, vingt ans après ces événements, Françoise n'a pas de mots assez forts pour maudire les « salopes du tiers-monde ».

 

Il était arrivé au bout du rouleau.

Après six ans de vagabondage nautique, il fallait jeter l’éponge. Deux cagnards accrochés aux filières de « Marjolaine » l'exposèrent à l’ignoble convoitise d’un hypothétique acquéreur. Frédéric savait que cela finirait ainsi. Dans le meilleur des cas, le produit de la vente lui permettrait de vivre chichement pendant cinq ou six ans. Ensuite ? Ensuite, il serait pratiquement sans ressource, en dehors des six cents euros du minimum vieillesse. La sortie de secours ? Il n'y songeait pas. Mathilde et Gaël le raccrochaient à la vie.

Françoise lut avidement le mail où Colette enjoignait son frère de venir d’urgence, s’il voulait revoir vivante sa cousine Suzanne, qui le réclamait. Il arriva à Orly le 2 août. Le lendemain matin, il était au chevet d’une femme dans laquelle il eut peine à reconnaître celle qu’il avait vue six mois plus tôt. C'était un masque à la peau diaphane, à l’ossature saillante, aux rares cheveux brusquement blanchis. Qu'était devenue la jeune femme rayonnante, aux cheveux brun-roux, aux yeux pétillants, qui prenait son café au bar du septième étage, quand ils avaient vingt ans ?

Suzanne mourut deux jours plus tard. Frédéric revint en Martinique lesté d’un lourd secret, juste à temps pour échapper au cyclone Dean. Il resta dans le Sud jusqu’à la mi-septembre, après s’être fait secouer par le passage d’Ingrid, une tempête tropicale. De nouveau en Martinique, il attendait un problématique acheteur quand descendit des cintres, à la mi-octobre et sous forme d’un courrier reçu à la marina, le deus ex machina qui l’autorisait à décrocher, le cœur gros et l’esprit allègre, les cagnards suspendus aux filières de « Marjolaine ».

 

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Quelque chose se passait, mais quoi, se demanda anxieusement Françoise quand elle lut les échanges de mails entre Frédéric et une compagnie d’assurance parisienne. Frédéric demandait qu’on lui envoie un dossier à la marina pour qu’il le signe, quel dossier ? Ce quelque chose était en rapport avec la mort de la cousine de Frédéric. Elle envisagea d’aller en Martinique, comme par hasard. Le moment était opportun. Frédéric était très attaché à sa cousine. Il avait sans doute besoin de consolation, après ce traumatisme. Elle s’apprêtait à faire une réservation, quand de nouveaux mails, entre Frédéric et sa sœur cadette, l’éclairèrent. De consolation, il n’en avait nul besoin, au contraire. Furieuse, elle comprit, elle la malchanceuse, que le destin venait de faire à Frédéric un monstrueux cadeau. Financièrement, il n’aurait plus besoin d’elle.

Parallèlement, Frédéric prit conscience d’une histoire qui s'était déroulée sous ses yeux, sans qu’il le sache. C'était pendant son séjour en France du mois de janvier que le placement avait été effectué, pour prendre effet à la mort de Suzanne.

En janvier : Suzanne se savait donc gravement malade, et souffrait sans doute déjà de son cancer. Elle avait tout organisé sans rien dire, avec cette froide détermination dont elle avait toujours fait preuve. Son changement d’humeur s’expliquait. Savoir qu’on va mourir avant un an, et devoir écouter les bavardages de ceux qui vont vous survivre... Tout prenait sens. L’aveu, sur le lit de mort... Le message était implicite. Mais Valentine resta injoignable. Elle avait quitté son mari. On ne savait pas où elle habitait. Peut-être avait-elle interdit qu’on le lui dise. Pour Françoise, nouvelle énigme : pourquoi cherchait-il, avec tant d’insistance, à la trouver. Il y avait sans doute des échanges téléphoniques, mais…

Une nouvelle épreuve attendait Françoise.

Au début de l’année 2008, au Marin, un jour que plein d’optimisme Frédéric grimpait les escaliers pour se rendre à La Poste retirer de l’argent, il rencontra une maghrébine homosexuelle* d’une quarantaine d’années, dont il décida assez vite d’être amoureux, puis de ne plus l'être.

 

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Saint-Martin, mercredi 12 mars 2008. Samia partie, sur une nouvelle dispute. J’ai dû payer l’avion pour son retour en Martinique. Quelques jours plus tard, elle voudrait que je lui pardonne.

Tandis que la liste de « choses à faire » au chantier diminue, échange de mails avec Samia. Travail d’équilibriste entre l’expression de mes sentiments et ce que je pense d’elle : instabilité, violence, susceptibilité, prétention, opportunisme, sans oublier son addiction aux excitants. Tout cela bien sûr en termes choisis.

Nouvelle foucade de Sarkozy : au dîner du CRIF (qui semble faire partie des figures imposées de tout homme politique), il exprime le souhait que chaque enfant de France prenne en charge la mémoire d’un des 11000 enfants juifs victimes de la Shoah. Conviera-t-on les bambins à un « parcours de mémoire », avec visite guidée à Auschwitz pour les plus méritants ?

 

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Je n’ai RIEN vu venir, et pour cause. Entre Frédéric et la pute maghrébine, les premiers mails datent de mars 2008. Un peu comme s’ils s’étaient vus EN CACHETTE pendant trois mois. Donc, une relation déjà ancienne, qui avait échoué, puisqu’on parlait de réconciliation, de « raccommoder les morceaux » ! Des violences passées, de vieux comptes à régler. Je ne pouvais m’empêcher de le plaindre, mon hérisson, embarqué dans une histoire avec une salope tropicale, et de quel niveau !!! Une VULGARITÉ, et une orthographe !!! L’arabe typique, ignare, trompeuse et séductrice. Depuis quand ça durait, cette liaison bancale ? L’impression de ramasser au hasard les pages d’un roman déchiré, et de tenter de reconstituer l’intrigue. Il y avait, dans ces mails, « des sentiments forts et partagés », qui me tordaient le cœur, et la possibilité d’un retour à Saint-Martin, où se trouvait apparemment Frédéric, et d’où cette Samia était partie, de toute évidence. J’en ai su davantage en écrivant à Martine : oui, Frédéric fréquentait depuis peu une maghrébine dans la quarantaine, assez laide d’ailleurs, et surtout pas polie. Laide et grossière, EN PLUS. Frédéric était non seulement STUPIDE de se faire avoir, mais ses goûts étaient en plus d’un niveau...! Ces salopes du tiers-monde, avec leurs charmes faciles, et les hommes vieillissants !!!

Un PETIT espoir avec un dernier mail. Cette SAMIA n’acceptait pas les conditions que posait Frédéric, et regrettait que fût « gâchée une aussi belle histoire d’amour ». J’en ris encore, dans mes larmes. Ce prédateur dont j’avais expérimenté le CYNISME, en train de ROUCOULER avec une fille lui jouant artificieusement les amoureuses. Et puis plus rien. Ils s’étaient réconciliés, ou la rupture était-elle définitive ? Maintenant, JE SAIS, évidemment. À l’époque, j’ai tenté ma chance, moi qui n’en ai jamais eu.

 

* Dans Bye Bye Blackbird ; premier volet du triptyque

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