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Triptyque

Météo capricieuse

 

 

Où Frédéric voit le Venezuéla comme le futur de la France ; où il s'insurge contre les vieilles connes et les amateurs de jeunes prostitués ; pourquoi il doit trouver refuge dans l'humilité.

 

Le dîner fini, Frédéric remisa l’Aston dans le garage. Les quatre chiens vinrent en chœur le flairer. L’énorme femelle de dogue argentin, les deux chiens-loups, le berger des Pyrénées, étaient lâchés dans le parc, la nuit. La grille et le mur d’enceinte représentaient une maigre défense contre des intrus. Mais ces quatre-là ne laisseraient pénétrer personne.

- Comment ça va, Tévéha ?

Elle se laissa grattouiller la tête, grosse comme celle d’un veau, en remuant paresseusement la queue. Il fallut également caresser les autres, excités par la jalousie. Puis il retourna vers la maison en pressant le pas. Le froid était glacial.

- Tu as bien verrouillé la porte ? Tu as bien branché les alarmes ? s’inquiéta Suzanne dans un nuage de fumée.

Il la rassura, et plaisanta :

- C’est de plus en plus comme au Venezuela, ici. Bientôt, toutes les fenêtres auront des barreaux, on paiera des vigiles armés, et on aura tous son Glock dans la poche, plus un 11,43 dans la boîte à gants ! Tu te souviens, il y a quarante ans ? Jamais on n’aurait imaginé ça !

- Je me fiche du Venezuela, mais je peux te dire qu’ici on a de plus en plus l’impression de vivre dans un camp retranché. Pendant les fêtes de fin d’année, je ne sais pas combien de voitures ont brûlé à Sens. Ça les amuse, on dirait. Et personne ne fait rien !

Frédéric marmonna son assentiment. Il savait depuis longtemps. Ce qui venait confirmer ses prévisions lui paraissait du rabâchage.

Suzanne ne manifestait aucun intérêt pour ses voyages. Le sujet avait plutôt l’air de l’ennuyer, quand Frédéric y faisait allusion. Est-ce qu’elle lui en voulait de s’être éloigné ? Jamais elle n’avait évoqué avec Frédéric leur petite fantaisie, pendant que les Anglais cuvaient leur whisky au premier étage. Il avait tenté, une fois ou deux, d’en dire un mot, comme on parle d’une blague de jeunesse sans conséquence. Suzanne l’avait rabroué. Frédéric supposait qu’à part cet accroc, sa cousine avait été d’une parfaite fidélité ; cette fidélité dont il faisait si peu de cas à l’époque, et qu’il avait commencé à pratiquer plus tard, adorant ce qu’il avait brûlé. Quant à l’aspect incestueux de cette affaire, il lui avait alors complètement échappé. À cette époque, il était totalement hermétique aux questions de parenté. Le mot de « cousine », et encore moins celui de « cousine parallèle », comme disent les ethnologues, ne recelait pas, pour lui, une trame de filiation, mais un simple mot d’affection. Suzanne était davantage l’épouse de Christian que la fille de la sœur de sa mère. Et quand bien même il eût été conscient de leur consanguinité, la libération des mœurs, à l’époque, jetait ces vieilles lunes aux poubelles de l’histoire. L’année suivant leur fantaisie d'un soir de juin, le public et la critique avaient applaudi un film plein de sensibilité sur les coucheries entre une mère et son fils.

 

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Le lendemain, une amie de Suzanne, qui venait régulièrement passer le week-end chez elle, arriva l’après-midi. Elle ne manqua pas, bien sûr, de fondre devant Mathilde, si gentille, si mignonne. Elle n’avait pas d’enfant. Le spectacle récurrent de vieilles filles tombant en pâmoison devant les petits qu’elles n’ont pas mis au monde exaspérait toujours Frédéric. Il évoqua Françoise et sa toupie, et aussi deux autres quinquagénaires, rencontrées à l’époque des grèves contre le CPE. Mathilde avait déclaré fièrement que son collège soutenait le mouvement – sans doute à l’instigation du corps enseignant, ces fumiers. Ces deux vieilles connes l’encourageaient. Elles applaudissaient le courage des jeunes, et se lamentaient de ne pas avoir eu en leur temps la même détermination. Flatter et pourrir, telle était leur vocation, à ces idiotes. Frédéric se souvint aussi du cercle des amies de Suzanne. Elles adulaient Valentine, quand elle était petite. Il espérait que Mathilde était à l’abri de ces funestes niaiseries. Peut-être. Sans doute. Olivier-catogan valait ce qu’il valait, mais il y avait au moins un homme à la maison. Le gynécée gémissant n’y régnait pas dans toute sa plénipotence.

Il alla faire un tour dans le parc. Mathilde vint le rejoindre et essaya de faire des glissades, mais les plaques de glace avaient fondu sous les rayons d'un pâle soleil hivernal. Quand il revint dans la maison, un grand feu brûlait dans la cheminée de la cuisine. Les deux amies discutaient d’un livre d’un parent de Mitterrand.

- Il raconte ses expériences sexuelles avec des jeunes gens, en Thaïlande. Ça me plaît assez. Tu le veux, pour l’emporter ?

Frédéric n’avait nulle envie de consacrer du temps aux émois d’un amateur de jeunes prostitués à Bangkok. D’ailleurs, il trouvait cet exhibitionnisme vaguement écœurant, non par le sujet lui-même, mais par ce qu’il laissait supposer de narcissisme faussement honteux.

- Il y a un style, tu sais ! insista Suzanne.

- Oui, un style, répéta Frédéric avec l’air de quelqu’un qui aurait eu beaucoup de choses à exprimer à propos du style en général, et qui ne juge pas utile de le faire. En fait, il ne trouvait rien à dire, ayant l’esprit lent et la mémoire capricieuse.

- J’ai aussi reçu le dernier Nabe. Si ça t’intéresse…

Marc-Edouard Nabe, dont Frédéric savait peu de choses, sinon qu’il était le fils du musicien de jazz Marcel Zanini, produisait régulièrement un énorme pavé. Inclassable, provoquant, il était devenu l’un des favoris de Suzanne, avec Henri Miller et Cioran. L’amie de Suzanne demanda d’une voix menue quel temps il faisait dans les Antilles, et où se trouvait son bateau.

- Le bateau est à Saint-Martin, à l’abri dans le lagon. Oui, il fait beau, bien sûr. Il y a seulement quelques fronts froids, en cette saison.

- Il faudrait savoir, intervint Suzanne en tapotant nerveusement sa cigarette sur le bord du cendrier. Il faut beau, ou il fait froid ?

- Non, il ne fait pas froid. Ce qu’on appelle des fronts froids, en météo, c’est très relatif, par opposition aux fronts chauds.

- Et c’est là, à Saint-Martin, que vous avez votre port d’attache ? reprit Élisabeth d’un ton sucré

- Mon port d’attache ? Euh, non, pas vraiment.

Que pouvait-elle bien vouloir dire, par « port d’attache » ?

- Alors c’est où ? En Martinique ?

- Non, pas en Martinique non plus. En fait, cela dépend de ce qu’on entend par là…

Françoise et les pêcheurs de Pampatar, à Herradura…

- Mais bon sang, tu ne peux pas parler comme tout le monde ! cria brusquement Suzanne. Zabeth te demande où est ton port d’attache, réponds-lui et n’en fais pas un plat. D’ailleurs, on s’en fout, de ton port d’attache. Tu en as un, tu n’en as pas, c’était juste une question comme ça !

Frédéric se pinça les lèvres et regarda dehors. Mathilde ne pouvait entendre. La fragile construction qu’il avait tenté d’édifier après le départ d’Isabelle reposait sur une sorte de maman-bis, en la personne de Suzanne. Il avait cultivé à cet effet ses relations avec sa cousine. Les voir se détériorer était une perspective angoissante. Humblement, il expliqua :

- Je ne veux pas faire le malin. J’essaie juste de répondre honnêtement. Le port d’attache d’un bateau, c’est son lieu de rattachement administratif. Le mien est à Toulon. Je comprenais qu’Élisabeth me demandait à quel endroit je m’arrêtais habituellement…

Se tournant vers l'intéressée, il poursuivit :

- Pour dire la vérité, je n'ai pas de port d’attache, au sens où vous l’entendez. Je m’arrête ici et là, selon les saisons. En été plutôt dans le sud, en raison de la saison cyclonique, en hiver un peu n’importe où.

- Mais le plus souvent dans les Antilles, je suppose, demanda-t-elle de sa voix flûtée.

- Souvent dans les Antilles, en effet, ou au Venezuela.

- Ce sont les endroits que vous privilégiez, sans doute les plus beaux.

Quand en aurait-elle fini avec cet interrogatoire ? Pour couper court, il admit que c'étaient en effet les plus beaux.

- Je suis allée en Martinique il y a quinze ans, poursuivit Élisabeth après avoir bu une gorgée de thé. J’étais dans un hôtel… Ah ! Je ne me souviens plus du nom. C’était délicieux.

On chercha le nom de l’hôtel. Frédéric en proposa quelques-uns. Fallait-il lui déconseiller de retourner dans cette île ? Il n’eut pas besoin de le faire.

- Pour mes prochaines vacances, je pense aller en Asie. J’en ai toujours rêvé. J’en causais d’ailleurs à Suzanne, et c’est pourquoi nous parlions du livre de Frédéric Mitterrand.

Frédéric bénit sa fille, qui l’appelait. Suzanne lui demanda de fermer la porte-fenêtre en sortant. Le froid devenait vif, avec le coucher du soleil. Pendant le dîner, on regarda les informations de vingt heures sur la petite télévision de la cuisine. Dans quatre mois auraient lieu les élections présidentielles.

- Tu vas voter, cette année ? demanda Suzanne.

- Je ne crois pas. Je ne sais pas où je serai. C’est en mai, n’est-ce pas ?

- Tu pars quand ?

- Dans un mois, le 22 février. À propos, est-ce que je pourrais venir une ou deux fois avec Mathilde, d’ici là ?

- Pas le week-end prochain, en tout cas. Le suivant, je crois que je suis prise. Et je suis sûre que Christian aura envie de se reposer, à son retour de Marrakech. Vraiment, je ne sais pas… Je me sens un peu fatiguée ces derniers temps. Mais, bon, appelle-moi si tu veux.

Frédéric dissimula son désappointement sous un pauvre sourire. Il n’y avait que chez Suzanne qu’il pouvait passer un week-end complet avec sa fille. Quelque chose avait changé. Suzanne lui donnait l’impression de simplement le tolérer.

L'année 2007 semblait commencer sous de mauvais auspices. Mais l'horizon s'éclaircit bien vite, avec une bonne nouvelle, suivie aussitôt d'une mauvaise. C'était comme un chapelet de grains, ce qu'en mer on désigne comme une succession de gros nuages accompagnés de vent et de pluie, suivis d'accalmies.

 

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Saint-Anne, lundi 25 juin 2007

Mathilde à bord, pour un séjour de près de trois mois, grâce à un arrangement avec son collège. C'est un peu comme si mon rêve s’était réalisé, d’habiter avec ma fille.

Mauvaises nouvelles de Suzanne qui est très malade. Mathilde voudrait rentrer en France pour voir sa « seconde maman », mais je n’ai pas les moyens de lui offrir un vol sec.

Démarches au Lamentin en vue du Minimum Vieillesse. Au bout de cette épreuve, six cents euros par mois. A Paris où j'entamais ces formalités, sur douze personnes attendant leur tour, dix étaient d’origine extra-européenne.

Conversation avec un couple de rencontre. Ils cohabitent depuis un moment. Elle impose sa fille d’un premier lit sous leur toit, mais interdit qu’il en soit de même pour le fils de son compagnon. Elle se justifie : « Je ne peux pas supporter cet enfant, c’est plus fort que moi ! » Maudite fragilité des femmes, dont elles jouent, et qui les rend inaptes à la plus évidente équité. Et lui, le benêt, qui sacrifie son garçon aux états d’âme de sa pintade !

Mathilde me demande pourquoi j’ai mis « à vendre » sur le bateau. Je ne sais pas quoi lui répondre et je lui dis simplement : « c’est comme ça ». Elle est triste, parce qu’elle n’aura plus sa cabine, à l’arrière, sur la porte de laquelle elle a collé ses initiales : M.D.C., pour Mathilde Dallouste-Cassenave.

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