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Triptyque

Service minimum

 

Où l'on retrouve Frédéric dans la cité d'Utopie en compagnie de Françoise Mouche ; comment elle prétend avoir appris sa liaison avec Samia ; où elle lui fait une proposition alléchante, sous conditions.

 

Frédéric regarda soigneusement à droite et à gauche, plusieurs fois, comme un enfant qui fait ses premiers pas dans la rue. Le Boulevard de l'Hôpital, avec ses quatre voies de circulation (deux très grandes, pour les bus, et deux très exiguës, pour les bagnoles), avait été surnommé « le hachoir » par des riverains, après que plusieurs piétons insuffisamment éclairés eussent été envoyés aux urgences de la Pitié toutes proches, faute de regarder du bon côté. Françoise :

- Où on va ? Chez le japonais ?

- Comme tu veux. Le japonais, ça me va, ou n’importe où.

La préoccupation principale de Frédéric était maintenant d’arriver à l’heure chez sa fille Mathilde.

Françoise se souvint qu’elle n'était peut-être pas censée savoir qu’il était en France.

- Au fait, tu es arrivé quand ?

- Je te l’ai dit tout à l’heure au téléphone. Ce matin, tu ne t’en souviens pas ?

- Ah oui, c’est vrai. Au téléphone.

Elle se sentit de nouveau au bord des larmes, devant la froideur de Frédéric, et son cynisme. Il vit avec angoisse ses yeux s’humecter, sa bouche trembloter. Puis elle songea au service qu’elle voulait lui demander. Ce n'était pas le moment de faire une scène. Néanmoins, elle ne put se retenir.

- Ce que je crois, c’est que tu as rencontré quelqu’un, alors tu n’as plus besoin de moi. Sois franc, pour une fois !

- J’ai des comptes à te rendre ? À quel titre ? On est mariés, fiancés ? Je ne savais pas. En tout cas, ce fut à l’insu de mon plein gré, comme on dit.

Il sourit, jouant la connivence, au fond pas mécontent mais inquiet en même temps : pas de scandale en public. Il avait largement donné.

- Et d’abord, comment tu le sais ? Quelqu’un t’a dit quelque chose ?

- Eh bien oui, justement. Martine m’a écrit qu’elle t’a vu avec quelqu’un, une arabe, et en plus cette fille s’est montrée grossière avec elle.

- Je vois.

En effet, un jour, Samia et lui étaient passés chez « Albacore », de vieilles connaissances, voisins de mouillage. Samia ne leur avait pas dit bonjour. Plus tard, elle avait affirmé que c’était eux qui ne l’avaient pas saluée, et que par conséquent elle leur avait tourné le dos. C'était sans grande importance. Mais quelle concepige, cette Martine !

- De toute façon, j’ai le droit, il me semble, de faire une, ou des rencontres. Cela ne te regarde pas.

Elle, baissant le ton :

- Cela me regarde si nous avons des rapports ensemble. Je n’ai pas envie d’attraper une sale maladie. Avec ce genre de fille… D’ailleurs, je le dis pour toi, parce que je t’aime bien, tu sais, tu devrais faire attention. Tu te protèges au moins ?

Il leva les yeux au ciel, sans répondre. On apporta leurs sushis. Elle poussa son sac pour faire de la place.

- Bon. Changeons de sujet, je préfère.

Comme si c’était lui qui avait aiguillé la conversation !

- Je voulais te demander un petit service. Je ne peux pas conduire, et je dois aller en Normandie pour garder une maison. Est-ce que tu pourrais m’emmener avec ma voiture ? Tu en disposerais ensuite.

- Elle marche encore, ton automobile ?

- Révisée et tout, bien sûr ce n’est pas une voiture de course, pour toi elle doit te sembler minable, comme sa propriétaire.

- Une voiture, c’est un outil pour se déplacer. Cela fait quarante ans que je n’attache plus d’importance à leur luxe ou à leur performance, si ça a jamais été le cas. Mais ne nous égarons pas. Tu voudrais que je t’accompagne en Normandie ? Et qu’est-ce que je fais ensuite ?

- Il faudra que tu reviennes au bout d’une semaine. À moins que tu ne restes dans cette maison. C’est une très belle maison, avec un grand jardin, il y a deux chats, c’est calme, on ne serait que tous les deux, et je ne t’embêterais pas, je te jure ! Tu sais, moi aussi je peux passer des heures sans parler, à bouquiner, comme toi.

Elle ne l’avait pas encore convaincu pour le voyage, qu’elle lui vendait déjà le séjour. Il posa ses baguettes, but un peu de thé, et l’arrêta d’un geste.

- Tu t’emballes, comme toujours. Je ne pourrai pas rester à la campagne. Je ne suis pas venu en France pour ça. J’ai des tas de choses à faire à Paris.

Il réfléchit. Disposer d’une voiture, cela lui rendrait un grand service. Il y avait toutes ces démarches, l’aide qu’il pourrait apporter à Valentine, si elle voulait bien le rencontrer.

- Pourquoi pas, mais entendons-nous bien. Je t’accompagne, je rentre à Paris tout de suite, et je reviens te voir la semaine suivante.

Le service minimum, vraiment, pensa-t-elle, à deux doigts de refuser des conditions aussi draconiennes. Mais il valait mieux ne pas le braquer, quitte à reprendre du fil un peu plus tard.

- Dans le principe, c’est ça. Sauf qu’il faudra rester le temps de faire les courses. Il y a un hyper, mais à six kilomètres.

- Ce serait pour quand ?

- Je dois y être lundi. Mes amis partent ce soir, et la maison ne peut pas rester sans personne plus de deux jours.

- Tes amis, qui est-ce ?

- Oh ! des gens formidables, j’espère que tu feras leur connaissance, je suis sûre qu’ils te plairaient. Lui il est russe, artiste peintre, elle est française, mais d’origine russe, arrivée en France il y a trente ans, elle gagne pas mal sa vie, heureusement, parce que lui, il ne vend pas beaucoup. Mais il a beaucoup de talent.

Il regarda l’heure à la pendule murale.

- Je dois y aller. Donc, on se voit lundi.

- Seulement lundi ?

- Je vais passer le week-end avec Mathilde, je te l’ai dit.

- J’aimerais tant la voir ! Tu sais, il y a des animations, en forêt de Saint-Germain, elle s’amuserait bien… Elle a quel âge maintenant ?

- Quatorze ans.

- L’âge de la fille de Gérard. On pourrait y aller tous ensemble, il leur faut du bon air à ces enfants, c’est indispensable pour leur croissance… Au fait, tu m’as rapporté mon blouson ? J’en aurais bien besoin.

Il avait oublié. Depuis dix-sept mois, ce blouson fourré était rangé sous une couchette de « Marjolaine ».

Il fit signe à la serveuse japonaise, qui arriva toute souriante avec deux petits bols de saké au fond transparent, celui de Monsieur révélant l’habituelle fille nue. Comme d’habitude, Françoise trouva ça amusant. Elle était bon public. Cela fit diversion. Il n’aurait pas à dire « non » encore une fois. Il se sentait fatigué.

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