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Triptyque

Une cité d'utopie

 

 

Où Frédéric, déçu par Samia, trouve dans sa relation avec « la pute maghrébine » un avantage collatéral ; où son journal nous le situe dans un vol Martinique-Paris ; où les confidences de Françoise nous annonce sa visite chez elle ; ce qui s'ensuit, dans la cité d'utopie voulue par un homme qui avait décidé de ne plus l'être.

 

Les mails de Françoise lancés comme des SOS, Frédéric les reçut à Saint-Martin, puis de passage en Dominique. Elle souhaitait que « le futur soit le meilleur du passé. » Pourquoi son hérisson ne l’invitait-il plus sur « Marjolaine » ? Elle avait tant besoin de bon air ! Frédéric parcourut ces messages en diagonale, dans un bar à Portsmouth, tandis que Samia était allongée sur un transat ; Samia qu'il avait décidé de quitter, mais ce ne serait certainement pas pour renouer avec Françoise et ses platitudes de café-philo : « La vie est courte, pourquoi se torturer ?  Demain est fait d’aujourd’hui, et il faut se débarrasser de tout le pathos familial pour être enfin heureux. Tourner la page ? Cela ne signifie pas qu’on ferme de livre ». Elle faisait allusion aux revenus d’une retraite prochaine. Elle citait Nietzsche. Rien n'était définitif que la mort, d’ailleurs elle venait de perdre une amie de ses vingt ans. De son côté, elle venait de subir une opération à un pied. De mauvaises langues la calomniaient, seule évocation qu’elle pouvait se permettre de la « pute tropicale » dont elle était supposée ignorer l’existence.

Il répondit à Françoise en quelques lignes : il fallait qu’elle perde espoir. Puis il classa ces messages. Il ne jetait jamais rien. L’ordinateur éteint, il alla vers Samia :

- On rentre ?

Samia voulut prendre un verre avant de rejoindre le bateau. Il refusa. Depuis la dernière dispute, Frédéric avait décidé de se montrer intraitable, avec elle comme avec Françoise. Ce troisième divorce serait définitif, croyait-il. Tandis qu’il aidait Samia à monter dans le dinghy depuis l’estacade branlante, il se félicita. Au moins, même s’il l’avait éjectée, Samia l’aurait aidé à se débarrasser de Françoise l'envahisseuse.

 

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Vol Air-France 0653, vendredi 10 avril 2008

Enfin partie. Samia, son ignorance et sa suffisance… Des sentiments inextricables de dégoût, de déception. Comme tous les primitifs, elle ne comprend que la force. La gentillesse n’est pour elle que faiblesse. Si j’avais cédé aux sentiments qu’elle m’inspire malgré moi, elle en aurait profité pour m’écraser à la prochaine occasion.

Marjolaine m'attendra sagement à la marina du Marin pendant mes trois semaines de « vacances » en France. Samia, l'escalier de notre rencontre, la robe blanche, la gare routière où nous nous sommes quittés, le dernier regard, tout cela s'éloigne à la vitesse du jet où j'écris ces lignes aussi pesées que définitives !

 

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Mon DESTIN: attendre, toujours attendre. J’ai su, par un mail adressé à SA PETITE CHÉRIE, qu’il arrivait la semaine suivante, et qu’il irait voir sa fille après l’école, le soir même. Dans un autre mail, juste avant son départ, Mathilde lui disait qu’il pourrait passer le week-end chez ses parents. Il y avait aussi un copain, un inconnu, qui lui demandait simplement de l’appeler en arrivant. ET MOI ? Une semaine à espérer un mail pour moi. Rien ! Mais j'ai eu le temps de réfléchir à une idée qui m’est venue. J’ai d’abord pensé le guetter à Orly, et ç’aurait été comme par hasard. Il m’arrivait assez souvent d’y aller, pour accueillir mes délégations. Le matin, j’ai changé d’avis, j’avais mal dormi, impossible de me lever. Il n’y avait plus qu’à attendre, encore, mais et je n’ai pas eu à attendre longtemps…

 

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À la sonnerie de l’interphone, Françoise alla rapidement dans l’entrée. Elle n’avait pas eu le temps de mettre un peu d’ordre. Elle laissa la porte entr’ouverte, retourna dans la première pièce, commença à enlever les journaux dispersés sur le canapé, hésita, les reposa à la même place mais en les empilant soigneusement, puis revint dans le couloir. Elle examina à la dérobée celui qu’elle n’avait pas vu depuis dix-sept mois, cherchant vainement dans son expression l’indice des secrets qu’elle avait surpris. Frédéric n'avait rien que son air habituel, vaguement ennuyé. Cela pouvait tout signifier.

Il fit glisser son sac de son épaule et avança de biais, entre les étagères disparates surchargées de livres, eux-mêmes surmontés de magazines. Quelques revues tombèrent sur le plancher. Françoise s’approcha pour les ramasser, recula parce que Frédéric était dans le passage, ne sachant s’il fallait d’abord embrasser ou ramasser, et cela ressembla à un ridicule pas de deux, auquel Frédéric mit un terme en se penchant vers elle pour frôler sa joue contre la sienne. Rien ou presque n’avait changé dans cet appartement depuis qu’il l’avait découvert, huit ans auparavant. Le petit deux-pièces le faisait toujours penser au terrier d’un rongeur. Il lâcha :

- Tu vas bien ?

- Très bien. J’étais en train de terminer une traduction, tu ne peux pas imaginer de quoi il s’agit, c’est une fille qui a été arrêtée dans la rue, on l’accuse de se prostituer, elle ne parle que le polonais, sa déposition fait trente pages, et je suis supposée la rendre au tribunal demain… Tu sais, c’est une drôle d’histoire, je suis sûre qu’elle te plairait, comme ancien journaliste…

Il l’entendait dans l’écouter. Françoise entreprit de lui narrer les malheurs de cette prostituée polonaise. Quand Françoise décidait que quelque chose devait l’intéresser, il fallait l’ingurgiter. L’enfant avait beau secouer la tête pour échapper à la becquée maternelle, elle lui enfournait sa bouillie, si bonne pour lui. Frédéric tira son sac dans un coin, près de la table. Il poussa quelques vêtements, une pile de journaux, et se posa sur le vieux canapé noir Ikea qu’il lui avait offert lors de son déménagement. C'était sur ce meuble bon marché qu’il avait fait l’amour pour la première fois avec Isabelle, laborieusement.

L’histoire de la prostituée était finie. Poliment, il accusa réception. Françoise :

- J’ai tellement de travail, je n’ai pas le temps de ranger, je suis désolée. Tu vas encore dire que c’est le bordel ici, dit-elle avec un petit rire bête excusant le gros mot. C’est un nouveau sac ?

Elle voyait tout, enregistrait tout, se dit Frédéric sans savoir jusqu’à quel point. Le vieux sac était parti dans les mains de Samia, à l’arrêt des bus de Fort-de-France.

- Tu n’as pas à t’excuser, tu es chez toi, tu vis comme tu veux, ça ne me regarde pas.

- Non, ça ne te regarde pas, c’est vrai. D’ailleurs, pourquoi tu m’as appelée ? Tu n’as pas trouvé où te loger ?

- Je t’ai appelée pour te dire bonjour, en passant. Je vais pour le week-end chez Mathilde, pendant que sa mère et son mari s’absentent. Côté hébergement, je vais me poser chez un copain, en banlieue. Voilà, tu sais tout.

Françoise eut un petit rire, incompréhensible pour Frédéric.

- Madame je-sais-tout… Je devrais m’établir comme voyante, malgré ma mauvaise vue. Mais avec l’avenir, j’ai du mal. Dis-moi, on va se voir un peu ? J’ai compris que j’étais persona non grata sur le bateau, mais ici…

- Je ne sais pas. J’ai un emploi du temps très chargé. Il s’est passé pas mal de choses, depuis la dernière fois qu’on s’est vu…

- Raconte ! Mais je ne veux pas être indiscrète… Tu as rencontré quelqu’un ?

- Il ne s’agit pas de ça. Ma cousine Suzanne… Tu sais, l’épouse de Pescram, je t’ai parlé d’elle…

- Oui, vaguement. Vous étiez très proches, je crois.

- Tu en parles comme si… En effet, il faut en parler au passé. Elle est morte l’an dernier, en août.

- Mon pauvre petit hérisson… Et tu as beaucoup de peine, bien sûr.

Françoise esquissa une caresse sur sa joue, qu’il supporta stoïquement.

- Oui, ça me fait quelque chose. On était assez proches.

- Avec sa fille aussi. Comment s’appelle-t-elle, déjà ?

- Valentine.

- C’est un joli nom.

- C’est moi qui l’ai suggéré. À cause de « My funny Valentine ». Mais elle n’aime pas beaucoup son nom. Elle préfère qu’on l’appelle Val tout court. Elle est mariée, tu sais, cela fait un moment.

- Et ça se passe bien ?

- Plus ou moins. Je ne sais pas.

Non, cela ne se passait pas bien, pas bien du tout, mais Françoise n’avait pas besoin de le savoir. Frédéric fit deux pas qui l’amenèrent près de la fenêtre. Elle donnait sur la cour. Il entrebâilla les rideaux de cretonne, fit semblant de s’intéresser aux toits mansardés surmontés de cheminées, d’antennes de télévision. Il n’en dirait pas plus, sur sa subite paternité, sur la charge morale qu’il avait héritée, sur sa fortune miraculeuse. Le parti que Françoise aurait pu en tirer ! Une confidence, c'était à coup sûr une arme dont elle se servirait tôt ou tard. Lui qui en avait si peu, il s’étonnait régulièrement des capacités mnésiques de Françoise, sans imaginer qu’il ne s’agissait pas seulement de dons intellectuels. « Je suis comme une extra lucide », pensa Françoise, qui exprima dans son dos :

- Bon, tu fais comme tu veux. Mais je voulais te faire une proposition. Tu as toujours ton Land ?

Elle savait que ce n'était pas le cas. Le Land avait été vendu l'année précédente, ultime tentative pour reculer l'échéance.

- Non, je ne l'ai plus, répondit Frédéric, suspicieux. Pourquoi ?

- Excuse-moi, je manque à tous mes devoirs. Tu veux boire quelque chose ?

Il était onze heures du matin. Avant qu’il ait eu le temps de répondre, elle enchaîna :

- Je n’ai presque rien à te proposer, tu sais, je ne bois que quand il y a des amis… Au fait, je t’ai dit que j’ai eu la visite de Victoria, la semaine dernière ? Ça y est, elle est à la retraite. Mais elle garde tous ses avantages…

- Victoria, Victoria… Ah ! l’anar que tu m’as amenée une fois sur le bateau. Donc, elle est à la retraite, mais elle continue de voyager gratis. C’est super, chez Air France…

 

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Chacun suivit ses propres pensées, sans savoir qu’elles tournaient autour du même sujet, Samia. Que s’est-il passé entre eux, se demandait Françoise. D’évidence, il y avait eu une séparation, puis une reprise de contact. Hélas, l’échange sur internet s'était achevé sur une ambiguïté. « Je ne vais pas aller plus loin », disait cette fille dans celui, bourré de fautes, du 13 mars. Cela ne voulait rien dire. L’absence de courrier entre eux pouvait tout aussi bien signifier une absence de relations qu’une relation proche. Frédéric allait peut-être la retrouver, la rusée maghrébine, en revenant en Martinique.

Si elle pouvait lire dans ses pensées… Ou au moins lire son journal. Le sac de voyage de Frédéric était posé par terre, près de la table, tentateur, et son Mac était sans doute dedans. Il ne s’en séparait jamais. Bon, l’essentiel, c'était qu’il soit là, épineux, rugueux, hérissé, son hérisson, à rêvasser, devant la fenêtre.

Il revint s’asseoir sur le canapé, avec un haussement de sourcils exprimant une vague incrédulité. Le temps avait brusquement accéléré. Une dizaine de jours plus tôt, il accompagnait Samia à la gare des bus de Fort-de-France, avec un adieu définitif. Maintenant, il était ici, dans le treizième arrondissement, en compagnie de quelqu’un qui depuis dix ans le poursuivait de ses assiduités, tandis que la fille qu’il avait aimée était perdu. Sous un certain angle, il y avait un point commun chez ces deux femelles si différentes : une volonté inflexible, mais qui n’avait pas poussé dans le même sens. L’une rompait, l’autre se cramponnait. Françoise lui remplit son verre, copieusement, et se versa une larme.

- On déjeune ensemble ? Je t’invite.

- On déjeune ensemble, si tu veux, mais tu ne m’invites pas, il n’y a pas de raison.

- Si, si, je sais combien tu as du mal, avec l’entretien du bateau. Tous ces frais que tu as ! J’aimerais t’aider davantage, posa-t-elle avec malice.

Et elle, combien elle devait lui coûter ! Moi, je paie, tandis qu'elle lui fait les poches ! Françoise refoula ses larmes, tandis qu'il poursuivait, factuellement :

- Pour l’instant, je m’en tire. J’ai eu une grosse facture à Saint-Martin, j’ai changé des tas de choses, j’ai mis de nouveaux panneaux solaires, mais je n’ai pas été obligé de faire le trottoir pour payer la note…

A Saint-Martin, avec cette pute... Mais il fallait garder le cap, comme il disait.

- Je te parlais d’une proposition. Tu as vu que j’ai du mal à marcher…

Elle portait au pied un pansement. Il se souvint.

- Oui, ton opération. Tu m’en as parlé dans un mail. Ça s’est bien passé ?

- Très bien, mais je ne peux pas conduire, parce que je ne peux pas appuyer fort avec le pied droit. Alors voilà…

- Tu peux m’expliquer ça en déjeunant, si tu veux. Je ne peux pas rester très tard, je dois aller chez Mathilde.

- Ta fille... Comme j’aimerais la voir. Elle doit être si belle. Elle travaille bien à l’école ?

- Oui, oui...

Pour ce qui était de la voir, c’est non, et depuis longtemps. Entre Françoise et sa famille, il avait installé une cloison étanche, depuis bien longtemps. Néanmoins, il savait que Françoise espérait toujours. Avec elle, les mots n'avaient d'autre valeur que le tintement qu’ils faisaient sur l'instant. Cela dit, tout ce qui avait été dit, juré, promis, écrit même, n'avaient rien changé aux faits. Seules, deux interdictions avaient tenu : jamais Françoise ne reviendrait sur « Marjolaine », jamais elle ne croiserait un seul de ses enfants. C'était irrévocable. Et faux : bien plus tard, Françoise reviendrait sur son bateau, et elle rencontrerait Valentine, mais Frédéric n'en saurait rien.

 

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- Fais attention en traversant ! L’avertissement allait sans doute l’agacer, pensa-t-elle trop tard. Il avait horreur qu’elle prenne une attitude protectrice. Mais elle ne pouvait s’empêcher, dans sa tendresse, de l’entourer de sa bienveillance, obtenant l’effet inverse de celui escompté. Il fit comme s’il n’avait rien entendu. En d’autres temps, il l’aurait peut-être envoyé promener, avec un « fais pas chier » ou « occupe-toi de tes fesses ». Mais il avait appris, avec Françoise, à s’économiser. Elle interprétait ses silences comme un adoucissement dans leurs rapports, et s’en félicitait. Françoise croyait ce qu’elle espérait.

Pour autant, l’indication n'était pas superflue. Depuis son avènement à la Mairie de Paris en 2001 – l’année où Frédéric avait quitté l’univers terrestre pour le monde marin -, l’édile socialiste et homosexuel avait mis en œuvre son grand projet, qui pouvait être décrit de plusieurs façons, selon que l’on retenait l’approche écologique ou sociétale, mais qui pouvait se résumer d’une façon moins élégante mais tout aussi explicite : rendre la vie infernale aux automobilistes. Il en était résulté un ambitieux aménagement de la voirie, concocté par Didier Baupin, l’adjoint écologiste de Bertrand Delanoë. Les voies de circulation pour les voitures réduites au minimum ou supprimées, la raréfaction des places de stationnement, la complexité des nouveaux itinéraires, qu’on aurait cru germés dans la cervelle d’un fou ou d’un sadique, tout cela avait créé d’énormes encombrements, et très peu diminué le nombre des adeptes de la bagnole, selon le vocable qu'employaient en privé les élus parisiens. Ceux-ci, logeant à Paris dans des appartements de fonction, à proximité de leur lieu de travail, ne se déplaçaient officiellement qu’à bicyclette, s’ils voulaient être bien vus du Maire, ou en bus. Leurs amis et complices faisaient de même.

Paris, cette capitale de seulement deux millions d’âmes, était habité principalement par des gens qui, pour la plupart, n'avaient pas un besoin impératif de circuler régulièrement en voiture. Ils approuvaient donc, dans l’ensemble, les plans de circulation du Maire, qui en retour avait deux satisfactions : celle d’agir selon ses convictions, et la certitude d’être réélu confortablement en cette année 2008. Sur le plan du marketing électoral, c'était limpide. En revanche, hors des murs de la capitale s’étendait le domaine de ceux qu’on nommait les Franciliens, pour éviter le péjoratif « banlieusards ». Ceux-là se situaient hors de la zone de chalandise du Maire de Paris, guide éclairé d'une capitale idéalisée, où se mélangeaient les cultures et la culture, les fêtes et la bonne humeur, l’hédonisme et l’environnement ; une cité radieuse, une cité maternelle, où auraient disparu les signes du masculin : individualisme, vitesse, compétition, activité industrieuse… La cité-mère était pourvoyeuse de pains et de jeux, cité du soleil, de la plage pour tous et du patin à roulettes, l’autorité tout entière résumée dans la main d’un sage législateur, d’un homme qui avait choisi de ne plus l’être, volontairement sourd aux aspirations d’égoïsmes particuliers, comme ceux manifestés par ceux du dehors de se déplacer comme ils le désiraient. Une cité close, communautaire, une cité d’Utopie.

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