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Triptyque

En touriste à Aubervilliers

 

Où, fidèle au poste malgré les réjouissances de fin d'année, l'auteur vous propose un nouvel épisode des aventures de Françoise et Frédéric ; où celui_ci ronfle, et celle-là se plaint de l'Injustice du Monde ; où elle se souvient du Péloponnèse, et lui de Samia ; où il lui rappelle quelques persécutions ; où il se sent comme un touriste à Aubervilliers.

 

 

Allongé de tout son long dans le lit, il ronflait.

Françoise s’en voulait terriblement. Pourquoi agissait-elle toujours comme si la Justice était de ce monde, alors que les Faibles, les Pauvres, n'avaient droit qu’à l’Injustice? N’avait-elle pas appris cela, depuis son enfance ? Qui s’occupait d’elle ? Tout lui retombait sur le dos, à elle qui n’avait eu que des miettes d’amour parental. C'était ça, la justice ? Et Frédéric qui ne comprenait rien, qui la traitait comme si elle était en bronze, qui ne pardonnait jamais. Les yeux grands ouverts dans le noir, elle remonta à des temps anciens, laissant se dérouler le cortège des souvenirs, comme les rois dans Macbeth. Élaphonisos. Pourquoi s’en rappelait-elle avec tant d’émotion ?

Parce que Frédéric, un peu abattu par la situation, s’était montré gentil, attentif. Il appréciait le soutien qu’elle lui apportait. Au fond, c’était un vrai salaud, pas de doute. Une fois qu’ils s’étaient retrouvés en sécurité, après ce voyage angoissant, il était redevenu le Frédéric habituel, qui se moquait d’elle pour son désordre et son inefficacité. Un jour, pour lui prouver qu’elle n’était qu’une paresseuse, est-ce qu’il n’avait pas mesuré sournoisement son temps de travail effectif, son TTE comme il disait, après lui avoir confié la corvée de nettoyer les pare-battage ? À midi, il avait brandi son chronomètre : son TTE totalisait montre en main soixante-seize minutes pour un temps théorique de quatre heures. Il avait même noté la durée d’une conversation avec son amie Nathalie : quarante-huit minutes.

Comme c'était facile, quand on est grand et costaud, de se moquer des plus faibles ! Il ne savait pas ce que c'était, que de passer des semaines entières à l’hôpital, avec cette terrible infection qui aurait pu la tuer !

Elle donna une nouvelle bourrade à Frédéric. Les ronflements cessèrent, puis reprirent. Elle ne pourrait pas fermer l’œil de la nuit. Heureusement, elle aurait toute la journée pour se reposer. Simone n’arrivait que le surlendemain.

Elle avait bien cru que c’était fini. Dix mois sans avoir de nouvelles...

Elle revit avec précision du jour où elle avait reçu son appel. Elle était à Poitiers avec une délégation d'Africains qui voulaient visiter le Futurodrôme. La surprise l’avait d’abord rendue muette. Après tant de temps ! Elle n’y croyait plus.

Le voyage avait été épuisant : plus de vingt heures de train, sans dormir, entre Paris et Otrante. L’inconfort, la surexcitation… À l’arrivée, le soleil de mai dans les Pouilles, la magnifique basilique, « Marjolaine »… Et bien sûr, dès le premier soir, malgré sa fatigue, il avait fallu lui faire plaisir. Est-ce qu’il s’était rendu compte qu'elle n'avait pas dormi depuis quarante-huit heures, qu'elle était exténuée ? Bon, il en avait tellement envie.

 

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- J’ai pensé à Élaphonisos, cette nuit.

Un grognement. Il aurait bien aimé un peu de calme, le matin. La fraîcheur acide de cette matinée normande était vivifiante. Il se vit avec Samia dans cette maison. La veille au soir, ils auraient regardé à la télé « Qui veut gagner des Millions ».

- C’est votre dernier mot ?

- C’est mon dernier mot, Jean-Pierre !

Il ne fallait plus penser à elle, mais il ne pouvait s’en empêcher. Il l’imagina de retour dans son nid d’aigle, ou plutôt retrouvant son amie homosexuelle… Françoise, impitoyable :

- Je te parle. Tu pourrais me répondre, ce serait la moindre des politesses !

- Oui… Élaphonisos, dans le Péloponnèse… La police… Dis donc, ça ne date pas d’hier !

Elle avait une mémoire aussi précise que sélective. Frédéric se représentait son cerveau comme bordé d'étagères où les souvenirs emmagasinés lors des voyages avec lui étaient comme des bibelots occupant une place à part. Elle les contemplait régulièrement, les époussetait d'un coup de plumeau, les révisait, les enluminait. Chaque séjour sur « Marjolaine », calamiteux dans la réalité, prenait avec le temps des airs de paradis perdu.

- On s’est retrouvés à Égine, tu te souviens ?

- Oui, plus ou moins. Cela fait dix ans, c’est vieux tout ça.

- Pour moi, c’est comme hier. À part les problèmes avec la police, je m’en souviens comme de moments délicieux.

Il fallait avoir pour cela une sérieuse pratique de la « Méthode Coué », songea Frédéric. Il entendit « Navpaktos, Levkas »… Elle devait tenir un journal intime et le consulter de temps en temps, pour se rappeler avec tant d’exactitude ces étapes vers les Îles Ioniennes. Et voilà maintenant qu’elle se fâchait !

- Tu es ailleurs, je ne sais pas où. Tu n’écoutes pas ce que je dis.

Elle faisait du bruit, et en plus il fallait l’écouter !

- Excuse-moi, j’ai mal dormi.

- Mal dormi ! Tu as ronflé toute la nuit ! Ce que je disais, c’est que c’est toujours toi qui es venu me relancer, au fond !

Il allait protester, mais elle le devança. Elle avait fait ses comptes.

- La deuxième fois qu’on s’est vu, à Égine, tu m’as appelé de Poros, je m’en souviens très bien.

- Exact. J’avais cru…

- Ensuite, on s’est séparé à Corfou…

- Ah oui ! Corfou ! Deux jours après ton départ, tu as commencé à me persécuter, me reprochant… me reprochant quoi ? Il était prévu depuis toujours que tu partirais quand arriveraient les filles !

Le bombardement téléphonique avait commencé le surlendemain : il l’avait virée du bateau, elle n’était qu’un bouche-trou, un Kleenex. Les pleurs succédaient aux cris, aux soupirs. Il n’avait aucune reconnaissance. Il ne lui donnait même pas la considération qu’on ne refuserait pas à un chien galeux. « Salaud, salaud, salaud ! », criait-elle au milieu des hoquets. La communication s’interrompait, et la boîte vocale, d'un ton suave, reprenait aussitôt : « Service de messagerie de France Télécom. Vous avez un message du 01 45... »

Il mettait le message à la poubelle électronique dès qu’il identifiait le numéro de téléphone. Message supprimé, confirmait la voix. Et aussitôt : « Service de messagerie de France Télécom, vous avez un message du…»

Il ne pouvait faire autrement que de consulter sa messagerie vocale. Si c’était la mère de Mathilde qui appelait ? Si elle ne pouvait jamais joindre sa fille, Isabelle n’aurait plus confiance en lui. Peut-être l’empêcherait-elle de prendre à nouveau Mathilde sur le bateau. D’un autre côté, avec ces appels incessants, le mobile devait sans cesse sonner occupé, ce qui revenait au même. S’il l’avait eue sous la main, Françoise, Frédéric aurait été capable de la supprimer, comme ses messages.

- Et tu trouves que c’était gentil, de me virer comme ça ! s’indigna-t-elle.

- Je ne t’ai pas virée, tu es simplement partie à la date prévue, dans les conditions qu’on avait fixées. Mais avec toi, les engagements…

- Et puis tu exagères. Je ne t’ai pas persécuté…

- Dix, vingt appels par jour, et autant de messages ! C’est tout simplement du harcèlement. Il y a des lois pour ça !

- Là-dessus, l’année suivante, tu me rappelles pour m’emmener à Venise. Tout un symbole !

- Ça, je n’y ai pas pensé. Mais au fond, tu devrais être contente de ma faiblesse. Tu en abuses comme j’abuse, d’une certaine façon, des sentiments que tu me portes. Alors que tout pourrait être si simple. Tu devrais comprendre…

- Oui, je devrais comprendre qu’entre nous, il n’y a qu’une relation physique, tu me l’as dit mille fois.

- Et ça n’entre pas dans ta tête ?

- Tu en veux encore ? Du café ?

- S’il y en a.

- Je vais en faire.

Françoise mit l’eau à chauffer, puis passa la tête par la porte coulissante pour lui jeter :

- Tu te rappelles comment tu m’as engueulée, un jour, à Otrante ?

- Parbleu ! Tu t’es fait voler comme au coin d’un bois. Tu nous as fait voler, en fait !

En effet, elle aurait dû vérifier la monnaie, faire la conversion des Lires en Francs. Mais il y avait du monde qui attendait, le marchand de légumes était pressé. Elle avait eu confiance, comme toujours, et avait fourré dans son sac un gros paquet de billets qui ne valaient rien.

- Maintenant, avec l’euro ça ne se produirait plus, ce genre de choses, remarqua-t-elle.

- Oui, il fallait bien inventer l’euro, pour des idiotes dans ton genre.

Elle éteignit le gaz, puis lança, venimeuse :

- Tu sais, j’ai l’impression de me sentir beaucoup mieux, avec mon pied. Je me demande si je ne pourrais pas conduire. Tu pourrais peut-être rentrer en train…

Françoise, la bassesse incarnée, se dit-il en se balançant sur sa chaise. Elle s’excusa en voyant son visage s’assombrir.

- Je plaisantais. Tu prends tout tellement au sérieux.

Elle avait dû tout ingurgiter : les sarcasmes, les mutismes subits, les réflexions vexantes, ses façons de la regarder comme si elle était transparente. Et quelle hypocrisie ! Il prétextait n’importe quoi pour la laisser de côté. La vérité, c’est qu’il avait honte d’elle, honte que les gens les prennent pour un couple.

Les larmes lui montèrent aux yeux, irrésistibles. Elle attrapa son mouchoir, s’essuya, se moucha. Elle versa l’eau bouillante dans la cafetière, puis inspecta dans une glace son visage un peu dissymétrique, ses lèvres minces, son nez trop long rougi par le chagrin. Son regard descendit. Elle n’avait pas de poitrine, mais il lui disait que cela n’avait pas d’importance. Elle avait un joli corps. Comment disait-il ? Gracieux. Un corps gracieux, bien proportionné, sans une once de graisse. Est-ce qu’il avait souvent l’occasion, à son âge, de rencontrer une fille aussi bien fichue ? À part, bien sûr, ces salopes tropicales… Des passades, comme cette Samia. Vite baisées, vite oubliées. Le coup de la grossesse, c'était un grand classique. Heureusement, il ne s’y était pas laissé prendre.

Et Venise ! Pourquoi un aller simple, pour Venise ? Pourquoi ne serait-elle pas revenue avec lui, après qu’il ait passé cette semaine à Paris pour voir sa petite Mathilde chérie ? Il y avait bien eu ces petites disputes, mais qui n’en avait pas ?

Naturellement, elle n’était pas digne d’approcher les idoles, la petite Mathilde, et Valentine, cette fille débordante de santé. C’est vrai, elle avait eu tort de la traiter de grosse vache. Elle savait qu’il adorait la fille de sa cousine. Mais elle souffrait tellement. Il aurait dû comprendre et accepter ses excuses !

Françoise revint dans la véranda, la cafetière sur le plateau.

- Je voulais te dire… J’ai des amis à Paris, un couple de médecins, qui ont un chat. Ils s’absentent jusqu’au deux mai, et ils voudraient quelqu’un qui vienne chez eux pour nourrir la petite bête. Ça te dirait ?

Précautionneux, il la sonda. Et si c’était un truc pour habiter avec lui pendant le restant de son séjour en France ?

- C’est à Paris, tu dis ? Je ne sais pas…

- Je l’aurais bien fait, c’est un appartement très agréable dans le treizième. Ils ont tout le confort, une énorme télé, plein de films. Ils ont aussi internet, ce n’est pas comme ici. J’y serais bien allée, mais je suis bloquée, avec mes deux bêtes. Hein, Tarass ?

Donc, pas de danger de la voir venir jouer au vieux couple pendant ces huit jours, se rassura Frédéric. Non, sept : il reprenait l’avion le trente.

Le gros matou se frotta à leurs jambes. Françoise, faussement sévère :

- Non, c’est fini, tu viens de manger. Mais au fait, tu ne m’as pas dit où tu dors, toute la semaine…

- Je te l’ai dit, chez un ami.

- Mais où ?

- En banlieue.

Il ne laissa pas à Françoise le temps de demander des précisions sur cet ami pour elle mystérieux.

- Pour ton appart’, je vais voir, mais c’est possible. Il te faut la réponse quand ?

- Maintenant, ça serait bien. Que j’aie le temps de me retourner, si c’est non, et de demander à quelqu’un d’autre. Le chat est seul depuis hier.

- Alors d’accord, dès demain. Tu es sûre que les proprios ne verront pas d’inconvénient à voir un inconnu chez eux ? Toi, ils te connaissent…

- Il n’y a pas de problème, ils savent que tu es de mes amis. Ce sont des gens très sympa, lui médecin, un juif, marié à une femme plus âgée que lui. Ils ont une petite fille mignonne comme tout. Ils la gâtent un peu, à mon avis. Elle est généraliste, lui il est psychiatre. Ils sont partis pour…

Frédéric s’éloigna, pour éviter une avalanche d’informations sur ce couple dont il se fichait, mis à part qu’il allait lui éviter ces déplacements pour aller à Aubervilliers, calcula-t-il. Cela sera aussi plus facile pour se rendre à Orly, après avoir rendu la voiture à Françoise. Et puis, il éviterait d’abuser de l’hospitalité de Thierry.

Thierry était enseignant en histoire-géo, travaillait pour un salaire de misère, et passait son temps libre à préparer une thèse. Frédéric et lui avaient fait connaissance dans un café du quartier Mouffetard, et avaient sympathisé autour de lectures communes. Thierry ne disposait que d’un studio. Un matelas supplémentaire avait été posé dans un coin. Frédéric avait retrouvé les plaisirs relatifs de la chambrée, un demi-siècle après son service militaire. Quand il était arrivé à Paris, Frédéric hésitait encore à accepter la proposition de son généreux ami, qui se conjuguait hélas avec de pénibles trajets dans un RER bondé. Ce n’avait pas été sans arrière-pensées qu'il avait appelé Françoise en arrivant à Orly, espérant mettre une deuxième corde à son arc en matière de gîte. Le prêt de la voiture, supprimant la négativité du RER, avait fait pencher la balance du côté d’Aubervilliers ; ce que Françoise, toute extra-lucide qu’elle fût, ne pouvait se douter, la pauvre, ricana Frédéric.

 

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Depuis qu’il habitait chez Thierry, sauf exceptions normandes, Frédéric ajoutait aux douceurs de l’amitié partagée l’intérêt d’une exploration en terrain inconnu. Badant dans les rues pour faire les courses, il révisa peu à peu l’image stéréotypée qu’il se faisait des banlieues ethnicisées. Pour lui comme pour beaucoup de gens, la banlieue, et plus spécialement la Seine-Saint-Denis, avait des allures de coupe-gorge. Certes, Thierry lui avait indiqué quelques zones à éviter, mais pour ce qui s’agissait du centre, autour de la mairie (« Tous ensemble, luttons contre l’illettrisme », annonçait une large banderole), l’ambiance n’avait pas de quoi troubler un habitué de l’Amérique latine. Au contraire, en changeant ce qu’il fallait, Frédéric avait l’impression de retrouver à Aubervilliers une atmosphère bien connue. Les trottoirs où le passant jetait ce qui lui tombait des mains, les groupes dont il captait en passant les conversations véhémentes – l’arabe ou une langue africaine remplaçant l’espagnol -, cela ne demandait qu’un petit effort d’adaptation pour qu’il se sentît à l’aise. Il n’y avait pas plus d’Européens que l’on pouvait en croiser à Colon, Panama, ou à Caracas, Venezuela. Plutôt moins, d’ailleurs. En deux semaines, Frédéric n’avait pas vu plus qu’une poignée de Blancs, d’Europe centrale d’ailleurs. Il se souvint d'un politicien, Manuel Valls, disant dans une banlieue similaire qu’il aurait fallu y trouver « plus de whites, de blancos…» Ici, à Aubervilliers, il aurait fallu un tamis très fin pour en distiller quelques uns.

Tous les commerces de bouche étaient halal et la boulangère – qui vendait d’excellentes baguettes - était voilée de la tête aux pieds. D’après Thierry qui avait été collégien dans cette commune avant d’y enseigner lui-même, ce bouleversement s’était effectué en moins de vingt ans. Il se souvenait que dans les années soixante-dix, l’immigration maghrébine ne représentait qu’environ un cinquième de la population. Trente ans plus tard, le remplacement était pratiquement achevé, si l’on incluait les nouveaux arrivants, originaires de l’Afrique noire.

Thierry lui avait expliqué, preuves livresques à l’appui, qu’il n’y avait pas eu à proprement parler d’une fuite de l’ancienne population ouvrière, composée pour une bonne part d’Espagnols et de Portugais. Il s’agissait davantage d’une stratégie d’évitement, dans un espace géographique où la rotation des habitants était intensive. Du point de vue économique, Aubervilliers était comme un réservoir qui s’évaporait par le haut, et qui se remplissait par le bas : une ville condamnée à la faillite, quels que fussent les coûteux investissements de la municipalité pour rendre la ville attractive, grâce à des opérations immobilières visant à la gentrification, des services, des aménagements collectifs… En se plaçant dans une perspective culturelle, ces efforts promotionnels n’avaient que peu d’incidence. Qu’ils fussent « gaulois », africains ou guatémaltèques, les communautés humaines préfèrent généralement l’entre soi, dans son propre groupe culturel et linguistique, sur ce qui est ressenti comme son propre territoire, où comportements, codes et rituels allaient de soi. À n’en pas douter, les albertvillariens que croisait Frédéric dans la rue se sentaient chez eux, sans agressivité à l’égard de l’ « étranger », sans particulière sympathie non plus ; une sorte d’absence de regard, sans qu’on puisse appeler cela de la transparence, le type de regard que l’on porte sur le touriste égaré.

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