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Triptyque

L'école des bouffons

 

Où, dans la suite de notre feuilleton, Frédéric est confronté à des règles à la con, à l'école de la République, à la féminisation de l'enseignement, et à de dangereux personnages ; ce qu'il explique à Françoise, et pourquoi il déteste les automatismes ; comment Françoise manque se trahir, et le réconforte ; où, dans son journal, Frédéric s'interroge sur d'apparentes incohérences féminines.

 

 

Dans la petite Peugeot de Françoise, Frédéric roulait sur les boulevards extérieurs. La circulation était dense, avec les départs en week-end. Il revenait de Montreuil, ce vendredi soir. Pendant les deux heures passées avec Mathilde, elle avait surtout fait ses devoirs. Il lui avait demandé d’y jeter un coup d’œil, mais elle avait objecté que les parents ne devaient pas aider les enfants. C’était la professeure principale qui le disait. Frédéric aurait bien dit à sa fille ce qu’il en pensait, de cette professeure principale et de ses règles à la con, mais il avait su se taire. Il avait pris rendez-vous avec la dame pour la semaine suivante : une tâche laborieuse, en raison de l’accent africain de la responsable.

Interdit de soutien scolaire par la pédagogie de progrès et l’égalitarisme sourcilleux, il s'était rabattu sur les livres de classe. Il n’y avait pas de livre de français, seulement de vilaines photocopies. Qu’étaient devenus les Lagarde & Michard, leur couverture cartonnée, leurs auteurs soigneusement classés, siècle après siècle ? XVème avec La Pléiade, Rabelais, XVIème avec Descartes, Malherbe, La Boetie, Montaigne, Ronsard… XVIIème avec les maîtres du Classicisme, et Molière, et La Fontaine ! XVIIIème avec Montesquieu, Voltaire. Et le sublime XIXème avec Hugo, Balzac, Chateaubriand, Stendhal, Baudelaire, Flaubert ? Le manuel d’histoire et de géographie détaillait la géographie du Maghreb. C’était l’objet d’un exposé à rendre la semaine suivante. Pourquoi le Maghreb, à des enfants qui ignoraient quelle grande ville se trouvait sur l’estuaire de la Garonne ? C’était l’école des enfants perdus de la République Française, qui interdisait aux parents de transmettre leur maigre savoir, et l’amour qui allait avec ; qui accoutumait insidieusement les enfants à intégrer dans leurs racines des racines qui n’étaient pas les leurs. C’était l’école où, en troisième, le tiers des enfants savait tout juste lire, et le dixième, pas du tout.

 

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Le collège de Mathilde était un bâtiment tout neuf. Le niveau d’hétérogénéité y était tolérable, autour de vingt pour cent, comme Frédéric s’en était assuré un jour en observant de loin la sortie des classes. Pour une commune du département de la Seine-Saint-Denis, c'était extrêmement bas.

Cette relative normalité, dans un établissement quelque peu épargné par les conséquences les plus visibles des massifs mouvements de populations du Sud au Nord (mouvements rapides à l’échelle de l’Histoire, à tel point que les rares commentateurs lucides, les rares observateurs honnêtes, les rares statisticiens objectifs, semblaient toujours avoir un métro de retard par rapport au réel ), cette relative normalité n’excluait pas pour autant qu’y soient vécus des phénomènes identiques à ceux qu'on nommait « défavorisés » - litote encore employée par des enseignants ayant le malheur d’y être affectés, enseignants qui de plus en plus avouaient de façon audible, malgré leur « sensibilité de gauche », qu’ils y vivaient un enfer quotidien.

Quelques perturbateurs suffisaient à pourrir une classe, selon la théorie bien connue de la pomme dans un tonneau. L’année précédente, les notes de Mathilde avaient chuté brutalement. Sa mère, pour qui tout allait toujours très bien, avait pourtant fini par apprendre la raison de cette dégringolade. Les garçons et les filles les plus âgés de la classe, issus pour la plupart de ce que l’on appelait désormais la diversité, non seulement perturbaient les cours, mais empêchaient les meilleurs de travailler, en moquant leur assiduité, les traitant de bouffons. Pendant tout un trimestre, les enseignantes – il y avait huit femmes pour neuf professeurs - ne s’étaient rendu compte de rien, à moins qu’elles n’eussent décidé de fermer les yeux. Les principales victimes de ces caïds de quinze ou seize ans formaient un groupe auquel appartenait Mathilde. Se sentant peu soutenus, les bouffons s’étaient conformés à la norme, et s’étaient mis à jouer les cancres, participant au chahut. Ensuite, de façon aussi heureuse qu’inattendue, Mathilde avait profité d’une proposition qu’avait faite l’équipe enseignante d’une immersion linguistique (destinée à la diversité ?) pour passer la fin du troisième trimestre avec son père, qui avait vu un vieux film devenir réalité : vivre avec sa fille. La maladie et la mort de Suzanne en avait été le dénouement, mais Frédéric se souvenait surtout des moments heureux de son existence. En un mois et demi, Mathilde avait progressé énormément, tout en ne consacrant que trois heures par jour à étudier. Le secret des bons résultats à l’école, c’était finalement de ne pas y aller. Frédéric en avait de nombreux exemples, parmi les navigateurs dont les enfants suivaient les cours du Centre National d’Études à Distance, le CNED.

Malgré les encombrements et les préoccupations, il était de bonne humeur, comme chaque fois qu’il venait de voir sa fille cadette (il s'habituait peu à peu à la nommer ainsi). Distrait, il manqua la sortie vers Aubervilliers. Il était un peu en retard. Son ami l’attendait pour dîner. À la Porte de Pantin, Frédéric tourna à droite, puis à gauche, dans le souterrain. Au bout de celui-ci, le feu passa au rouge. Il pesta contre la perte de temps, puis voulut allumer la radio. Un mouvement, perçu à la limite latérale du champ de vision, attira son attention. Sur le terre-plein, dans l’ombre des piliers du périphérique, il y avait des silhouettes. L’une d’elles se détacha du groupe.

 

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Il s’agissait maintenant d’expliquer à Françoise la portière tordue. Il avait évité de lui en parler au téléphone. Elle se serait affolée pour rien, et aurait pris le prétexte de cet incident pour le sommer de revenir tout de suite en Normandie. À peine eut-il fini de garer la Peugeot sur l’accotement herbeux qu’elle surgit.

- Ça va, tu as fait bonne… Mais qu’est-ce que c’est que ça ! s’exclama-t-elle en découvrant les dégâts. Frédéric ouvrit la portière, qui grinça de façon sinistre.

- Ce n’est rien, enfin ce n’est pas très grave. Je vais t’expliquer.

Son sac à l’épaule, il la précéda dans la véranda. Accusatrice :

- Tu as eu un accident ?

- Oui et non. Je me suis fait agresser, Porte de Pantin. Et j’ai eu de la chance, crois-moi. 

Il revécut la scène pour elle : la silhouette qui sort de l’ombre, au feu rouge. Il essaie de condamner l’ouverture de la porte. Le poussoir est situé près de son épaule gauche. Il faut se tourner pour l’actionner avec sa main droite. Son mouvement brusque bloque la ceinture de sécurité, immobilisant son buste. Il tente vainement de retenir la portière entr'ouverte. L’agresseur en saisit le montant supérieur, pour plus de facilité. Il tire violemment. Au même moment, Frédéric lâche prise, pour faire enfin la seule chose intelligente : passer la première et embrayer. Déséquilibré par la subite absence de résistance, l’homme part en arrière. La portière claque violemment vers l’avant…

- J’ai eu le bon réflexe ne pas partir comme un fou. Il y avait des voitures qui arrivaient sur le côté. Je me suis arrêté un peu plus loin, près de la rampe du périph’. Là, j’ai refermé la porte.

- Je ne comprends pas, c’est en se rabattant que la portière a plié l’aile ?

- Je vais te montrer. La retenue s’est cassée, la portière s’est plaquée sur l’aile, cela a déformé la tôle.

- Et il était comment, le type ?

- Un gros balèze, plus de cent kilos, un bonnet sur la tête, un survet. Un noir, un vrai colosse. Il m’a bien foutu la trouille.

- Mais qu’est-ce que tu faisais le soir Porte de Pantin ?

- Ce que j’avais à faire. Qu’est-ce que ça change ?

- Si tu le prends comme ça…

Il ne la laissa pas terminer sa phrase, qui serait d’ailleurs restée inachevée, les sanctions imprécises n’étant que plus effrayantes.

- Écoute, j’ai failli me faire esquinter, et pas qu’un peu, j’imagine. Ta voiture fonctionne comme avant, et une aile ça se change. Tu es assurée, tu m’as dit ?

- Tous risques. Mais il y a une franchise, je ne sais pas de combien.

- Je me débrouillerai pour payer la franchise.

Il avait failli se faire esquinter par la faute de cette ceinture de sécurité, qu’il ne mettait jamais dans sa propre voiture. Au bout d’un moment, il remarqua :

Je déteste tous ces automatismes.

Frédéric, que le soulagement rendait prolixe, se plaignit des ordinateurs dont les systèmes d’exploitation prenaient la main, des traitements de texte qui l'emmerdaient à chaque alinéa, et exprima sa méfiance à propos des avions à commandes électriques, qui n’obéissaient pas directement au pilote, mais dont le système informatique interprétait les ordres. Le sujet intéressa Françoise, puisqu’elle prenait souvent l’avion. Frédéric se laissa aller à discourir, parla domaine de vol et décrochage, angle d’incidence et sortie de vrille, manœuvres critiques et situations d’urgence. Françoise, enchantée par la soudaine loquacité de Frédéric, et ne sachant comment continuer d’exploiter le filon des automatismes dangereux, revint sur le thème de l’accident.

- Alors, tu as eu peur, quand ce type est arrivé. Il était vraiment costaud ?

- Une montagne. Le genre de gars à assommer un bœuf d’un coup de poing.

- Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il s’en est pris à toi. Tu ne faisais pas bien riche, dans ma petite voiture.

- Moi non plus, je ne comprends pas. Mais il ne voulait peut-être pas me voler. C’était simplement que ma tête ne lui revenait pas, je pense.

- Il est encore tôt, mais on pourrait aller se coucher. On se les pèle, dans cette baraque !

 

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    La maison n'était pas chauffée, par mesure d’économie. D’ailleurs, c'était plus sain, d’après Françoise. Trois couvertures et un lourd édredon pesaient sur eux. La voix sortie de l’obscurité meurtrit le silence :

    - Tu n’as plus envie de faire l’amour avec moi ? Déjà, la semaine dernière… Qu’est-ce qu’il y a, je te dégoûte ?

    Si seulement elle se taisait ! Si elle se contentait de lui donner envie, sans poser de question. Il avait bien besoin de détente ! C'était pourtant facile : une main au bon endroit…

    - C’est à cause de cette fille, cette arabe, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’elle a de plus que moi ?

    - Je ne suis plus avec elle. Je ne sais pas ce qu’elle a de plus, mais je sais ce qu’elle a en moins.

    - Et c’est quoi ? Je sais, tu préfères les brunes. Mais d’abord je ne suis pas blonde, je suis châtain.

    Quelques secondes de réflexion, et Françoise se rappela qu’elle était supposée l’ignorer.

    - Comment elle s’appelle ?

    Elle avait besoin d'entendre ce nom détesté, pour cultiver sa douleur.

    - Deux questions à la fois, plus les remarques incidentes. Tu ne changes pas, Françoise.

    - Bon, tu réponds aux questions, je ne dis plus rien.

    - Elle s’appelle Samia, et elle suce beaucoup moins bien que toi.

    Il reprit, coléreux :

    - D’ailleurs elle n’est pas arabe, elle est française. Et ensuite, je te dis que c’est fini… De toute façon, qu’est-ce qui te donne la permission de m’interroger ? Je peux coucher avec qui je veux, nous n’avons aucun engagement, il faut te le répéter combien de fois ? Si tu ne veux pas faire l’amour, pas de problème. Si tu veux le faire, fais-le, et n’en parle pas pendant trois heures.

    Il haussait le ton, indigné. Elle n’avait aucun droit sur lui !

    - Tu sais bien que j’aime ça, avec toi, souffla-t-elle.

    Quelques centimètres sur le côté, et les jambes se frôlèrent. La main de Françoise partit à la recherche du bas-ventre de Frédéric. Elle trouva son sexe, déjà en érection. Ce fut ensuite le tour de sa bouche. Quand elle eut fini son œuvre, il la laissa poser sa tête sur son épaule. Ses cheveux fins le chatouillaient. Il éternua, et tira les couvertures, qui avaient été repoussées pendant qu’elle s’affairait. Il aurait aimé être un peu plus gentil avec elle, mais c'était impossible. Néanmoins, il décida de ne reprendre la route que le surlendemain, lui concédant une journée entière.

     

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    Le givre craquait sous ses pas. Le matin était délicieux.

    - Je vais faire un tour.

    Sans lui laisser le temps de répondre, il s’éloigna. L’idée de flâneries en amoureux, avec elle, lui était insupportable. Combien de fois le lui avait-elle reproché ? Qu’est-ce qu’elle n’aurait pas donné pour de longues promenades main dans la main, des billets doux, des sérénades !

    Il s’immobilisa pour admirer une vaste maison. Un chemin gravillonné menait à un bel escalier. Les volets étaient fermés. C'était normal pour une maison de week-end. Combien pouvait coûter une pareille baraque, à deux cents kilomètres de Paris, en Normandie ? Il n’en avait aucune idée. Son seul achat immobilier, de toute sa vie, avait été un petit studio à Courbevoie. Il l’avait vendu, à perte, pour financer son départ.

    Une maison comme ça, ça doit valoir au moins trois millions, décida Frédéric, qui continuait à s’exprimer en francs. L’année précédant l’instauration de l’euro, il faisait le pitre avec sa sœur Colette, grand reporter dans un quotidien illustre, et qui occupait maintenant un poste élevé au Ministère de l’Information. Il proclamait sur le ton du delenda cartago que l’euro ne se ferait pas. C’était bien sûr de la comédie. Huit ans plus tard, ils devenaient toujours plus nombreux, ceux qui osaient affirmer que l’euro était une erreur - mais une erreur irréparable.

    Trois millions, ou même quatre, pour cette baraque : six fois plus que son voilier. Et pourtant, c'était son bateau, son unique maison, que le fisc pouvait surtaxer comme « signe extérieur de richesse ». Les salauds.

     

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    Normandie, mardi 22 avril 2008

    Second séjour chez les amis de Françoise. Grâce à elle, j'ai passé une bonne nuit. Pour cela, elle sait s'y prendre. J'en viens à penser qu'une véritable relation avec elle aurait été possible, après tout, si elle n'avait pas ce caractère de merde. Mais il lui faut, pour atteindre son but, employer des moyens qui l'en détournent, sans qu'elle puisse s'en corriger. C'est plus fort qu'elle, de vouloir me contraindre autant que de vouloir me séduire. Samia, de la même façon, voulait que je lui fasse un enfant tout en se rendant insupportable, et le projet du même coup.

    Suzanne ? Cela reste un mystère. Elle n'a couché avec moi qu'une seule fois. Par fantaisie ou par calcul ? Si c'était pour procréer, elle avait un mari. Alors, pourquoi moi, son cousin germain ? Elle ne devait pas manquer de soupirants, belle comme elle l'était. Tout cela n'est pas bien clair, comme dit l'Inspecteur Rosaire !

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