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Triptyque

Méchancetés d'outre-tombe

Où, dans ce nouvel épisode de « La Mouche », Françoise explique pourquoi elle porte un ridicule nom de famille ; où elle se livre avec Frédéric à un concours de misérabilisme ; où elle perd ses nerfs, et les retrouve ; où elle confie à son journal le mal que Frédéric continue de lui faire, outre-tombe.

 

 

Tarass était couché sur le divan. Boulba était invisible, comme d’habitude. On ne le voyait qu’au moment de recevoir sa pitance. Le sybarite et le vagabond, hasards de la génétique, chez les frères félins comme chez les humains. Frédéric revint d’une seconde promenade, et proposa son aide pour préparer le dîner. Françoise remercia et refusa. Il arrangea les coussins, poussa des journaux, et s’allongea près du gros félin roux, qui aussitôt vint pétrir son pull. Françoise s’activait dans la cuisine. Il la voyait passer de temps en temps devant la porte ouverte, un récipient à la main. Elle préparait un goulasch.

- C’est calme ici, hein ? énonça-t-elle, rompant le silence.

- Oui.

- Tu sais, je ne sais pas si ça te plaira. Je crois que j’ai un peu raté.

- Ne t’en fais pas. Tu fais le goulasch certainement mieux que je ne saurais le faire.

- Ne dis pas ça, tu cuisines très bien. Je me demande comment tu as appris. Ta mère t’a montré des recettes, ou tes sœurs ?

Il fallait toujours qu’il y ait eu un initiateur, un Pygmalion.

Françoise fourragea dans les placards, à la recherche du paprika. Sa recette disait trois cuillerées par livre. Elle les mesura soigneusement, et jeta un coup d’œil sur Frédéric. Il était étendu de biais, un livre à la main, de l’autre caressant le chat. Il y avait une chose qu’il ne pouvait nier. Ils avaient au moins une chose en commun, la passion de la lecture. Bien sûr, ils ne lisaient pas forcément le même genre de livre. Leurs différences pouvaient être enrichissantes. Elle souleva le couvercle de la cocotte et remua le mélange avec la spatule en bois.

Elle pensa à l’agression. On n'était plus en sécurité nulle part, avec ces immigrés. Elle-même était fille d’immigrés, du moins par son père, qui avait épousé une Française. Elle était née en France, comme son frère. Son père avait voulu être un Français comme les autres, au point de changer son nom. En Pologne, il s'appelait Casimir Latać. Pour franciser son nom, il l'avait simplement traduit. Elle en avait hérité ce patronyme ridicule, qui lui valait les quolibets de ses copines d'école : Françoise Mouche. Elle était souvent malade. Chaque fois qu'elle éternuait, il y avait toujours une de ces saletés de gosses de riches qui appelait la maîtresse. Madame ! Madame ! Françoise mouche ! Et toute la classe riait, même la maîtresse, cette hypocrite : allons, allons, les enfants, ce n'est pas bien de se moquer d'une petite camarade ! Comme copine, elle n'avait que Nathalie. Entre elles, elles parlaient polonais, pour que les autres ne les comprennent pas.

Ces immigrés-là, maghrébins et africains, n'étaient pas les mêmes. C'étaient des dégénérés, des brutes, comme cette Samia. Elle les détestait. Rien à voir avec la culture des Européens de l’Est. Ces gens-là, ils lui faisaient peur. Des bêtes sauvages ! Et pourtant, elle aimait tellement les bêtes ! Lui aussi était un peu sauvage. Frédéric avait dû beaucoup souffrir, pour devenir aussi rétif. Bien sûr, il ne le montrait pas. Un homme, c’est orgueilleux.

Françoise touilla la viande dans la cocotte. Le paprika exhala un parfum à la fois piquant et sucré. Et elle ne lui avait même pas proposé… Quelle mauvaise hôtesse elle faisait !

- Tu veux quelque chose ?

Il répondit automatiquement non merci, puis se ravisa, comprenant de quoi il s'agissait.

- Euh, oui, ne te dérange pas.

Elle lui indiqua où étaient les verres, la bouteille de whisky, l’eau pétillante. Il aurait fallu qu’il boive moins. Il grossissait. Mais comme il restait jeune d’apparence ! Il commençait seulement à grisonner, à soixante-cinq ans. Les années avaient passé sur tous les deux. Elle avait maintenant l’âge qu’il avait au début de leur relation. Est-ce qu’elle était encore désirable ? Certainement oui. Il ne se rendait pas compte de la chance qu’il avait.

Frédéric retourna s’allonger avec le chat. Françoise remuait. Le goulasch devait être remué sans cesse, disait la recette.

 

Frédéric lui avait dit un jour qu’elle était sans cesse dans le marchandage. Évidemment ! Quand une femme parle de sentiments, certains hommes pensent qu’elle fait du chantage. Est-ce parce que certaines mères utilisent effectivement le chantage affectif auprès de leur fils ?

Il allait repartir le lendemain, après lui avoir abandonné une miette de son temps, comme un os qu’on jette à un chien. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’en pouvait plus, de cette souffrance. Elle eut envie, brusquement, de lui dire de partir tout de suite. De ne plus jamais revenir, de cesser de la torturer comme ça.

Il caressait le chat, comme jamais il ne la caressait, elle. Il se contentait de la laisser jouer avec sa queue. Brusquement, elle cria :

- Tu sais ce que je pense ? C’est que tu joues avec moi comme le chat avec la souris !

L’attaque brutale, sous un angle inattendu, décontenança Frédéric. La réplique fut lente à venir.

- C’est à cause de Tarass que tu dis ça ?

Il fit semblant de reprendre sa lecture, en se raidissant contre la suite.

- C’est facile pour toi. C’est facile quand on est fort, quand on a toujours été en bonne santé, quand on a été élevé au bon air, bien nourri, qu’on n’a jamais été malade…

- Élevé sous la mère, en somme ! Tu as l’air d’oublier que je suis né pendant la guerre, et que même après, on n’avait pas beaucoup à manger. Tu ne m’as pas vu à trente ans, quand je pesais cinquante-quatre kilos. À t’entendre, on croirait que tu as grandi dans le tiers-monde…

- Villejuif, ce n’est pas le tiers-monde, mais ça y ressemble, figure-toi. Mais la pauvreté, tu ne sais pas ce que c’est !

- Tu me l’as déjà dit cent fois. Et je te réponds à chaque fois la même chose. Mes parents n’étaient pas des ouvriers, mais ils étaient plus fauchés que la plupart des travailleurs en usine. Mon père n’a jamais eu de voiture, on n’a jamais eu de télévision, il n’y avait même pas la radio chez nous. Et le loyer, je ne te dis pas quelle angoisse, chaque trimestre ! Tout petit, je n’entendais que ça : comment on va payer le loyer ? Il n’était pourtant pas très élevé, notre loyer. C’était un appartement loi de 48. Des fois, la grand-mère Blanche avançait l’argent, ou ma mère mettait des bijoux au clou… je veux dire au Mont-de-Piété. Et puis mon père avait un petit engagement, et on respirait un moment. Mes sœurs avaient des robes retapées cent fois. Elles avaient honte. On n’avait pas d’amis. On n’invitait jamais personne. C’était la dèche complète, quoi !

- Mais vous habitiez Neuilly !

- La preuve qu’il n’y a pas que des riches, à Neuilly. D’ailleurs, tu vois, quand on n’a pas le rond, je ne sais pas si c’est avantageux de vivre au milieu de gens aisés. On se sent comme des étrangers.

Il termina son laïus dans le dos de Françoise, qui était repartie à la cuisine.

- Mais tu ne m’écoutes pas, parce que ce que je te dis ça ne colle pas avec le roman que tu inventes. D’accord, c’est toi la victime, la malheureuse, la misère personnifiée. Et ça te sert à quoi, de croire ça ? Tu peux me le dire ?

Elle réapparut, la gamelle fumante dans les mains.

- Ça me sert à te montrer qu’il faut respecter un peu les autres, même quand on les considère comme des vers de terre. Tu arrives, tu t’en vas, tu ne me sais aucun gré de ce que je fais…

Un sanglot convulsif l’interrompit. Puis elle pensa à la fille, cette maghrébine manipulatrice, et la colère chassa le chagrin.

- Tu sais, je ne supporte plus cette situation…

- Cette situation, tu l’as créée.

- Je ne la supporte plus. Alors tu t’en vas, tout de suite !

- Tout de suite ? À cette heure ? C’est vraiment un comble. Tu es folle, ma pauvre Françoise. Et puis d’abord, pas question de partir, j’ai dit à mon copain que je ne rentrerais que demain. Je l’ai dit parce que tu m’as demandé de rester un jour de plus. Et puis maintenant fiche moi la paix! Si tu m’as demandé de rester pour me faire une scène de ménage…! Bon, d’ailleurs, j’ai l’habitude. Je ne te réponds plus.

Elle savait qu’effectivement il n’ouvrirait plus la bouche de la soirée, et probablement de la nuit. Elle se calma.

- Allez viens, excuses-moi, j’ai eu un moment de nerfs, c’est déjà passé.

- Je t’excuse, mais c’est odieux, tu sais. J’ai horreur des scènes, et d’autant plus avec quelqu’un qui est pour moi, tout au plus, une camarade.

Elle encaissa, une fois de plus. Elle se sentit forte, subitement.

- Tu sais, ce n’est pas parce que j’ai l’air fragile que je le suis dans la tête. Si tu le crois, c’est que tu es bien conformiste.

Elle vit Frédéric sourire d’un air supérieur. Conformiste, lui !

- Oui, conformiste. Parce que tu me vois extérieurement, tu me prends pour une petite femme sans importance, qu’on peut prendre et qu’on peut jeter.

Fidèle à son engagement, il se mura dans le silence. Il se versa un verre de vin, après en avoir proposé, d’un geste, à Françoise qui était trop prise par son discours pour faire un simple signe de dénégation.

- Tu sais, j’ai accompli beaucoup de choses toute seule. Par mon travail, pendant vingt-cinq ans, j’ai fréquenté l’élite de la recherche, de la vie politique et culturelle. Tu as beau me regarder de haut, tu ne m’impressionnes pas, sur le plan intellectuel. D’ailleurs, si tu veux le savoir, c’est ça qui me rend difficile dans mes relations, et peut-être même un peu orgueilleuse. Des amis de fac sont devenus de brillants économistes, des physiciens, des médecins… Je suis difficile, et c’est pour ça que j’étais seule quand je t’ai rencontré.

Elle remua le goulasch avant de servir. Frédéric pensa à Samia : cette manie qu’elles avaient, d’essayer d’en imposer, aussi modestes que soient leurs réalisations. Mais cette vanité, qui le touchait chez Samia parce qu’il y voyait une preuve d’amour – se grandir pour être estimable, et donc mieux aimée -, il la trouvait ridicule chez celle qu’il n’aimait pas. Françoise, changeant de ton :

- Au fond, tu devrais être flatté de mes sentiments pour toi ! Je plaisante bien sûr : avec toi, il faut parfois mettre les points sur les « i »…

Tarass était venu se frotter aux mollets de Frédéric. Il se baissa pour lui gratter la tête. Il pensa au film avec Gabin et Signoret.

- Si je m’en suis sortie quand j’étais malade, poursuivit Françoise, c’est à cause de ma volonté, pas grâce aux autres. Cette maladie, c’est à cause d’une piqûre qu’une infirmière a ratée. J’ai failli en mourir. C’est pour ça que j’ai cette cicatrice.

- Tu m’as dit ça cent fois, déjà. C’est comme si tu vivais constamment dans le passé.

- Tu parles maintenant ?

- Je pense qu’on va manger. Alors quitte à ouvrir la bouche…

Ils attaquèrent le goulasch.

- Très bon, affirma Frédéric après quelques bouchées. Elle, coquette :

- Tu dis ça pour me faire plaisir.

- Et ça te fait plaisir ?

- Bien sûr. Si tu savais…

Elle se moucha, se tamponna les yeux avec sa serviette en papier, et tenta de prendre un air dégagé.

- Tu te rappelles, à Élaphonisos…

Avaient-ils mangé un goulasch à Élaphonisos ? Certainement pas. À Égine, peut-être, ou dans l’un des ports du Péloponnèse ? Ou plus tard, en Croatie ?

 

......................................

 

Vraiment ? VRAIMENT ? Il l'a vraiment pensé, que nous aurions pu avoir une « véritable relation », comme il le dit dans son journal ? Je n'en crois pas un mot !!! Il l'a pensé sur le coup de ses déconvenues avec cette Samia, qu'il croyait perdue, et qu'il retrouverait ensuite. Mon caractère impossible ? Mais il n'était ainsi que par la tristesse accumulée, dont il était responsable. D'ailleurs...... Une relation véritable, pour en arriver à quoi ?! N'importe quelle brune un peu velue m'aurait supplantée, toujours ! C'est ce qui s'est passé, finalement, et j'ai toujours été la cinquième roue du carrosse. Qu'est-ce que je voulais, alors, sachant cela ? Je n'en sais rien. Maintenant, trois ans après sa mort, tout Frédéric est enfermé dans une petite urne de métal doré, pieusement ramenée en France par sa sœur. Plus personne ne le possède, et c'est MOI qui... J'ai l'impression qu'il a écrit ces lignes pour continuer à me FAIRE DU MAL avec des espoirs rétrospectifs, le salaud.

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