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Triptyque

Un Être privé d'être ?

Où, dans ce nouvel épisode de « La Mouche », Frédéric fait un séjour chez les chats ; comment fonctionne Françoise, selon lui ; où un nommé Evola, dans sa « Métaphysique » nous affirme que la femme est fausse par nature ; où, sous l'édredon, il s'interroge paresseusement sur l'interprétation de « L'Art d'aimer » par sa voisine, et sur ses propres responsabilités ; où, dans un bistrot parisien, il entend la voix du peuple ; comment le souvenir de sa fille Mathilde ensoleille subitement un square, et l'évocation de sa fille Valentine le fait fulminer intérieurement ; pourquoi, en France, on vote pur les impôts des autres.

 

- Tu vas tourner à gauche, non je veux dire à droite, juste après le panneau, rectifia Françoise. Doucement, doucement !

La route étroite montait vers des collines basses. Des bouquets d’arbres commençaient timidement à verdir. Ce printemps normand s’annonçait sec et ensoleillé. Françoise lui montra où se garer, dans l’herbe près d’un portail bas, fermé par une chaîne cadenassée.

- On y est, crut-elle nécessaire de confirmer. Bienvenue chez Tatiana. Et Boris, n’oublions pas le gentil Boris.

Elle était excitée comme s’ils étaient venus pour un séjour en amoureux. Il allait falloir la contrôler, ne pas la laisser oublier qu’il repartait le lendemain matin, pensa Frédéric.

Sacs et valises occupaient tout l’espace arrière de la petite Peugeot. Françoise s’installait dans la maison de ses amis pour un mois. Tatiana était partie avec son peintre pour un voyage à Moscou. Frédéric charria l’impedimenta, Françoise appela les chats. Ils avaient été délaissés depuis l’avant-veille, les chéris. Ils arrivèrent en ronronnant, la queue droite et le nez cajoleur.

- N’est-ce pas qu’ils sont beaux ? Voilà Tarass, et voilà Boulba. Ils sont frères, mais complètement différents. Tarass est sans arrêt dans les jambes, et Boulba toujours en train de vadrouiller.

Frédéric grattouilla la tête des gros chats roux de manière équitable.

- Quand va-t-on faire les courses ? On a encore le temps ce soir.

- Il ne vaudrait pas mieux demain matin ? Je suis vannée, et j’ai la maison à ranger.

Il insista, voyant le coup venir.

- C’est que demain, il faudra faire ça très tôt. Je dois être à Paris en début d’après-midi. J’ai rendez-vous à quatorze heures à la sécu, pour ma retraite.

- Je pensais que tu resterais ici deux ou trois jours. Il fait si beau, la maison est tellement agréable. Attends, je vais te faire visiter.

Les murs du salon étaient couverts de tableaux de toutes tailles. Des paysages surtout, exécutés, les pauvres, d’une pâte lourde, avec des teintes acides.

- Plus tard, s’il te plaît.

- Viens au moins voir la chambre, au premier.

-Non, plus tard je te dis. On va les faire, ces courses ?

- Je me demande finalement si je fais bien de te la prêter, ma voiture. Tu n’as qu’une idée, c’est de te sauver. Tu es d’un égoïsme !

- Écoute, je ne t’ai rien demandé. Tu m’as proposé de t’accompagner, j’ai accepté sous certaines conditions. Et maintenant tu reviens sur ce que tu as dit, comme d’habitude ! C’est une scène que tu veux ? 

Pourquoi s’énervait-il ? Ne savait-il pas, depuis dix ans, comment elle fonctionnait ? Il fallait tenir scrupuleusement les promesses qu’on lui faisait, tandis qu’elle s'abstenait généralement de tenir les siennes. Sans doute, l'homme était considéré par principe comme un débiteur, ce qui excluait le sain principe de réciprocité. Au fond, les femmes étaient un peu comme les peuples autrefois colonisés. Les torts, réels ou imaginaires, ne manquaient pas, qui permettaient d’endosser le rôle désormais sacré de la victime, une victime à qui tout était permis. Il lança en direction de la cuisine d’où venaient des bruits de casseroles :

- Je reviendrai lundi prochain, comme convenu, et je retournerai à Paris le lendemain, comme prévu. Alors, on va les faire, ces courses, ou on attend que ce soit fermé ?

- On achète des huîtres, qu’est-ce que tu en penses ? Je t’invite.

- Des huîtres, super. Mais pas question de m’inviter. À quel titre ?

- Au titre de chauffeur de maître, et un très bon chauffeur.

- Tu me flattes, merci. Ça m’a coûté assez cher pour apprendre.

- Naturellement, ça ne doit pas t’amuser beaucoup de conduire ma petite voiture ! 

Si ça ne fait pas dix fois qu’elle la lui faisait, cette remarque qu’elle pensait flatteuse !

- Je ne cherche pas à me faire plaisir en conduisant, de toute façon. 

Ce n'était pas tout à fait exact. Il avait toujours plaisir à bien faire ce qu’il fallait faire.

Mais il était trop tard, finalement. Les courses furent remises au lendemain. Désœuvré, Frédéric alluma son Mac, tandis que Françoise se promenait dans le jardin.

 

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Quelque part en Normandie, lundi 14 avril 2008

Françoise profite du jardin, moi je profite d'Evola, dont les écrits semblent si bien s'appliquer à ma revenante – puisqu'elle revient toujours. Dans la Métaphysique du Sexe : « Il serait banal de s'arrêter sur la versatilité, l'instabilité et l'inconstance du tempérament féminin (et du tempérament masculin, chaque fois que l'homme a quelque chose de féminin en lui). «  Et aussi : « Il n’y aurait, chez la femme absolue, privée d’être, ni mémoire, ni logique, ni éthique. Elle ignorerait aussi la détermination, le décrétisme et la rigueur de la pure fonction intellectuelle du jugement ». La femme peut utiliser, habilement, la « logique courante, dont elle peut user de façon non frontale, mais polémique. Mais elle est incapable de la logique en tant qu'expression d'un amour de la vérité pure et de la cohérence intérieure, comme une sorte d'impératif intérieur. Que la fausseté soit un trait essentiel de la nature féminine, c'est ce que la sagesse populaire a reconnu partout et toujours. La femme ne saisit pas l'aspect éthique, transcendantal, du mensonge, ce en quoi il représente une lésion de l'être. » Déduire ce fait de de facteurs sociologiques (le mensonge comme l'arme des faibles) est pour Evola une sottise. La vérité, c'est que la femme purement féminine a tendance à mentir et à se présenter pour ce qu'elle n'est pas, même quand ça ne lui sert à rien.

Françoise ne serait pas une « femme absolue », quand je vois la constance avec laquelle elle me poursuit. Mais de quoi est faite cette constance ? De mes réticences ? C'est probable. Amoureux d'elle, elle m'aurait haché menu.

 

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Allongé dans le grand lit avec Françoise à sa gauche, tous les deux immobiles, Frédéric pensa au mail de Samia. Sans doute prendrait-elle la décision d’avorter, et ce serait tant mieux. Quelle honte, si ça se savait ! On le traiterait de salaud, d’irresponsable. Responsable, l'était-il vraiment. Comme elle le cramponnait, Samia, quand elle le sentait venir !

Il sentait que Françoise ne dormait pas, mais évitait tout contact. Il éprouvait comme un stupide sentiment de fidélité, malgré la séparation d'avec Samia. Mais il n’y avait pas que cela. Avec Françoise, faire l’amour n’avait pour lui pas plus de signification qu’une masturbation, en plus agréable. Mais il n’en était pas de même pour elle. Elle jouissait de le posséder, et semblait même jouir de sa jouissance à lui. En ayant des relations sexuelles avec elle, il l'entretenait dans une certaine illusion.

À part quelques nuances mélioratives, rien n’avait changé depuis les premières croisières de Françoise à bord de « Marjolaine ». Le scénario était immuable, et convenu. Elle l’amenait au plaisir toujours de la même façon, de ses mains magiques et de sa bouche suçante, absorbante. Evola disait – scandaleusement - que la fellation était la pratique érotique qui exprimait peut-être le plus l'essence ultime de la nature féminine. Aucune femme, au fond, même celles par il avait été le plus attiré, ne l'avait fait jouir avec autant de conviction dans l'engagement d'arriver à ses fins. Parce qu’il était attendu comme une certitude, l’épilogue n’en était que plus désiré.

Une hétaïre non désirée, et follement désirante... oui, c'était possible.

Rien n’avait changé, et pendant toutes ces années, il avait été partagé entre deux idées, l’une absolvante, l’autre culpabilisante. D’une part, il ne la forçait en rien, ne lui promettait rien. Au contraire, il essayait de la raisonner. De l’autre côté, il se sentait un peu responsable envers cette femme qui avait fait sur lui une fixation maladive, dont il profitait occasionnellement. Ce paresseux questionnement aboutissait régulièrement à la conclusion que, quels que soient éventuellement ses torts à lui, elle avait bien mérité ce qui lui arrivait.

 

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Le lendemain, la petite Peugeot de Françoise parcourut vaillamment, à une vitesse réglementaire qu’elle était bien en peine de dépasser, la centaine de kilomètres d’autoroute qui la ramenait à Paris. Frédéric arriva près du périphérique. L’après-midi était libre. Il décida d'appeler Valentine, sans trop d’espoir de la rencontrer en fin de journée. Depuis la révélation, elle faisait la sourde oreille. Puis il irait à Montreuil chez Mathilde. Les heures à venir étaient vacantes.Il décida de faire un tour dans le quartier qu’il habitait autrefois.

L’aménagement du plan de stationnement avait encore réduit le nombre de places disponibles, rue de l’Église. Il se gara à l’angle d’une voie adjacente.

Le café était presque désert. Il commanda un jambon beurre, avec beaucoup de beurre. À l’autre bout du bar, deux hommes en bleus de travail tachés de peinture blanche reprirent leur conversation. Frédéric alla s’asseoir à une petite table, surveillant la « 106 Kid » à travers les rideaux ajourés. On aurait cru ce café directement sorti des années cinquante, consommateurs inclus. Il ne manquait que les figures de Gabin, de Ventura, la gapette d’Alphonse et les dialogues d’Audiard. L’un des ouvriers glissa à l’autre de ne pas parler trop fort, ce qui eut le résultat inverse.

- Et pourquoi, hein, pourquoi ? On n’a pas le droit de dire ce qu’on pense, on n’est pas dans un pays libre ? Si je pense qu’ils nous cassent les couilles, je n’ai pas le droit de le dire ? Qui doit m’en empêcher ?

- Tu sais bien que je suis d’accord avec toi, on en a assez parlé, tempéra l’autre.

Le patron, un type carré dans la cinquantaine, les cheveux gris très courts, genre ancien Bat' d'Af', essuyait lentement les verres, les mirant un par un à la lumière. Une nouvelle tournée de Sancerre fut réclamée. « Et un ballon de Côtes pour moi », ajouta Frédéric. Entre les quatre hommes, il y eut comme l’amorce d’une complicité masculine, en un seul regard, volontairement inexpressif.

- Ils débarquent sans qu’on en veuille, ils nous pillent, ils nous insultent, ça fait vingt ans que ça dure, et il faudrait se taire, faire le canard ? Faire l’autruche, la tête dans le sable ? La meilleure position pour prendre des coups de pied au cul !

L’histoire, sans doute, avait été entendue maintes fois par les deux autres, mais le premier, la grande gueule, continua de la dévider avec tous ses détails, peut-être pour l’édification de Frédéric qui n’avait nulle envie d’apporter de l’eau à un moulin qui tournait très bien sans lui. Et ce frustre compagnonnage pouvait générer des mots gênants, d’amères pensées. Tout le monde ne disposait pas des capacités intellectuelles pour éviter de glisser d’une mise en question de l’immigration, critique parfaitement légitime à ses yeux, à un racisme vulgaire. Il alla au bar prendre son sandwich. Tandis qu’il mâchait, savourant la bonne dose de beurre des Charentes, la grande gueule avait quitté son HLM des Mureaux, où le voisinage était devenu impossible, et l’école infréquentable pour les gosses. Il avait acheté un pavillon tranquille à Ris-Orangis, le fruit de ses économies de toute une vie et d’un gros emprunt. C’était en bordure de la nationale sept, un peu bruyant mais ça allait quand on fermait les fenêtres.

- Les environs avaient l’air corrects, si tu vois ce que je veux dire.

L’autre voyait, en effet. Cinq ans plus tard, voilà où il en était ! vociféra le premier. Le pavillon n'était pas vendable. Il n’en tirerait même pas le simple remboursement de l’emprunt. Il était condamné à se barricader chez lui. Ses filles n’osaient pas sortir. Le quincaillier avait été attaqué trois fois, la boulangère cinq fois. La marchande de journaux avait été menacée, puis agressée, à l’occasion du Ramadan, car les magazines exposés en devanture insultaient l’Islam. Tous ces commerçants avaient fermé boutique. Les bandes de Viry-Châtillon se bagarraient avec celles de Ris-Orangis. Il y avait eu deux blessés par arme blanche et des coups de feu. Le Maire avait appelé au calme, et avait embauché l’un des voyous dans l’équipe municipale. Il faisait des discours sur la nécessité de « réhabiliter ces zones d’exclusion ». Cela faisait bondir l’autochtone amateur de Sancerre.

- Réhabiliter, qu’il dit ! Zones d’exclusion ! Mais c’est nous, nous les Français, qui sommes exclus de chez nous, de notre pays. Et ce connard de socialo qui veut réhabiliter comme il dit, avec notre pognon, avec nos impôts locaux !… Je vais te dire ce qu’il a dans la tête, c’est que les bougnoules votent pour lui. Ah, je te dis, vivement la retraite, je plaque tout ça, je pars à la campagne, dans n’importe quel trou perdu, pourvu qu’on y voit pas un seul bronzé ! 

Frédéric lui aurait bien suggéré bien la lune, ou la planète Mars. Les trous perdus n’existaient plus que dans les rêves de cet homme. Les populations arabo-africaines essaimaient un peu partout. Le virus de l’hétérogénéité se répandait dans les villes de province, ces agglomérations à dimension humaine où il faisait autrefois si bon vivre, mieux que partout ailleurs selon les sondages des années soixante. Autour de ces villes moyennes, les villages commençaient aussi à souffrir d’une augmentation de la délinquance, engendrant ce « sentiment d’insécurité » dont se gargarisaient la politicaillerie et la médiacratie, les dealers d’opinion.

Cet homme pouvait s’asseoir sur son investissement. Il ne valait plus rien, son pavillon en meulière ! Il À moins de le vendre à un immigré ? Mauvaise pioche ! Pour ceux des immigrés désireux de s’intégrer, le sentiment d’insécurité était tout aussi répulsif que pour un « souchien » peintre en bâtiment. Quand ils le pouvaient, ils envoyaient leurs enfants dans des écoles privées, même catholiques, pour éviter les pourrissoirs multi-ethniques de l’enseignement public. Certains niaient qu'il puisse exister des musulmans sincèrement attachés à leur à leur pays d’adoption, et le prouvaient par le Prophète, auquel ils semblaient croire davantag que les musulmans tièdes que Frédéric avait rencontrés. Curieusement, ces extrémistes, le Coran dans une main et Oriana Fallaci dans l'autre, écrivaient sur des blogs résolument pro-sionistes, allant jusqu'à affirmer que l'antisionisme (pour ce que cela signifiait) cachait un antisémitisme latent.

Quel jeu jouaient-ils ? Frédéric avala une rasade, et mordit dans son jambon-beurre. Pour Samia, la question de l'immigration ne se posait pas – elle se posait peu de questions, et Frédéric évitait le sujet avec elle. Pour elle, tout se résumait au racisme, dont elle affirmait avoir souffert, dans son enfance, alors que tout le poids du conflit franco-algérien pesait sur les mentalités. Décidément, on traînait de lourds boulets, en France, avec ces décolonisations ratées par les gouvernements (de gauche, il était important de le souligner). Et les plaies continuaient de saigner, de part et d'autre.

Une place de stationnement s'était libérée. Il gara la petite Peugeot pour faire une promenade dans le quartier. Il chercha comment payer le stationnement, mais les parcmètres où on glissait de la monnaie, pillées par les gangs de petits roumains, avaient fait place à de nouvelles bornes, où il fallait insérer une carte, qu’on achetait quelque part, mais où ? En passant, Frédéric chercha du regard la fenêtre du quatrième étage, celle de la chambre de Mathilde, autrefois.

 

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Le square en face était un bon endroit pour s’asseoir et digérer, malgré le froid de ce mois d’avril. Les marronniers étaient en avance. Certains montraient des fleurs timides. Une femme accompagnée d’un bébé dans une poussette s’assit sur un banc de l’autre côté du bac à sable. Elle avait de très longs cheveux noirs. Frédéric évoqua Ashraf.

À part Frédéric et la jeune femme au bébé - sans doute une Mauricienne -, le square était désert. Les enfants étaient encore en classe. Il s’enveloppa étroitement dans son imperméable, et se blottit sur le banc d’autrefois. Il se laissa aller à ses souvenirs et, subitement, le square s’ensoleilla, comme si les sorties d’école, avec Mathilde, avaient toujours été accompagnées du beau temps.

Le programme était d’une régularité rassurante. Ils s’arrêtaient toujours dans la même boulangerie, Avenue Félix Faure, pour le traditionnel pain au chocolat du goûter. En chemin, Mathilde se joignait à d’autres enfants de sa classe, et c’était une théorie de gamins qui s’échelonnait sur l’avenue en direction de la rue de l’Église. On montait à la maison, puis on descendait au jardin, avec deux des copains de Mathilde, Valentin et Bruno, dont Frédéric se chargeait, avec l’accord des parents et l’autorisation de la directrice, pour leur éviter deux heures d’étude en plus des huit heures d’école. Il préférait que sa fille soit avec d’autres gosses, plutôt que de la voir se coller à lui, et était de surcroît chagriné par le fait que, grâce au progrès social qui avait mis les mères au boulot, beaucoup d’enfants faisaient des journées de dix heures, quand les adultes se contentaient de huit, ou moins.

Il prenait place à l’endroit habituel avec un livre. Il laissait à sa fille la liberté de s’éloigner au-delà de l’aire de jeux. Cela nécessitait une attention redoublée. Le livre restait longtemps ouvert à la même page. Quand se produisait un incident, chute, dispute autour d’un tricycle ou d’une balançoire, il la laissait se débrouiller, tout en suivant la scène des yeux. Mathilde était confiante, autonome. Avant de se lancer dans une activité audacieuse, traverser la passerelle en filet ou glisser du plus haut toboggan, elle lui décochait parfois un bref coup d’œil. Leurs regards se croisaient. Il hochait la tête, et elle se lançait avec intrépidité. Il en était très fier. C’était dans ce square Pivert qu’il lui avait appris à faire du vélo sans les petites roulettes. Il se souvint avoir fait de même pour Valentine, bien des années avant, dans les allées du Parc Monceau. L’appartement parisien de Pescram était juste en face. Le célèbre journaliste ne manifestait pour sa fille qu’un intérêt de principe, et cela pouvait se comprendre. La voix du sang, cela existait-il ?

Frédéric eut un vague sourire en pensant à l’ironie du destin. Avant d'apprendre qu'il en était le père génétique, jouait-il au père de substitution, avec la fille de Suzanne ? Se sentait-il maintenant le père de celle dont il n'était que le géniteur involontaire ? Tout le monde se serait tordu de rire, à l’idée d’une telle supposition. L’hérédité, ça n’existait pas. Rien ne comptait que le culturel. Chacun savait, avec Pagnol, les femmes-juges aux affaires familiales, les expertes, les assistantes sociales, les avocates et tout le reste de la clique, que le père, c'était celui qui aime.

Mathilde courait jusqu’au banc, expliquait quelque chose puis repartait vers les attractions. Il organisait des jeux pour elle et ses copains, ou se divertissait à observer les nombreuses nounous africaines, mafflues, vociférantes et souvent négligentes. Le petit avait disparu. Frédéric le voyait tout là-bas, essayant d’ouvrir le portillon donnant sur la rue. Il était prêt à intervenir, mais attendait la dernière seconde, pour jouir avec un brin de malice de l’affolement des matrones qui se dandinaient dans les allées du parc avec des cris affolés. Rude labeur pour elles, que de suppléer les mamans courbées sous le joug du travail salarié !

Afin de pouvoir bavarder à leur aise, les nounous sanglaient les petits dans leur poussette. Elles les faisaient tenir tranquilles en les bourrant de gâteaux et de boissons gazeuses. Mais tôt ou tard, l’enfant privé d’exercice se mettait à crier. Il fallait le libérer. Ses pas laborieux en entraînaient d’autres, de plus en plus loin, tandis que se poursuivaient des discussions passionnées dans la langue du pays. Le petit était de nouveau près de la rue. Elles s’en apercevaient subitement, et toute la scène était rejouée, pour le ravissement de Frédéric.

En se remémorant ces années, dans le froid sec de ce printemps parisien, il se sentit pénétré d’un cafard tranquille, une sensation qu’il connaissait bien. La jeune femme à la poussette se leva. Deux jeunes gens avec des hauts de survêtements à capuche entamèrent une partie de ping-pong sur la table en ciment. En les observant machinalement, Frédéric fit le point : Mathilde adolescente, à Montreuil ; son fils Gaël au Canada ; Valentine, séparée de son mari… C'était étrange. Quel rapport entre la révélation et son mari ? La commotion que Valentine avait subie aurait dû, logiquement, la rapprocher d’Henri. Pourtant, leur couple avait éclaté.

Et puis il y avait le bateau, de l’autre côté de l’Atlantique, à la marina du Marin, Françoise dans la maison de sa copine, en Normandie, et chez qui il devait retourner la semaine suivante ; son copain, qui l’hébergeait à Aubervilliers ; Samia se réveillant quelque part, sans doute chez son amie Marie-Belle, si celle-ci lui avait pardonné son infidélité. Il était neuf heures du matin en Martinique…

Il décida de faire un tour dans le quartier. Il stoppa place de l’Église, but un café à la Brasserie des Entrepreneurs, où il prit quelques notes pour son journal, puis continua par la rue du Commerce, jusqu’à se retrouver près du métro aérien. Lorsqu’il revint pour reprendre la voiture, le pare-brise s’ornait d’une contravention. Habiter à Paris coûtait décidément très cher. Il n’aurait sans doute pas pu continuer à y vivre, même s’il avait décidé de ne pas partir en bateau.

 

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Aubervilliers, mardi 15 avril 2008. En France depuis cinq jours, chez mon ami Thierry. J’ai servi de chauffeur à Françoise, pour l’accompagner en Normandie.

187 euros de taxes pour le bateau. Il n’y a pas eu d’augmentation, juste une nouvelle méthode de calcul… et la facture a pratiquement doublé. Grosses astuces de la racaille d'en haut, et ce n'est pas fini : les impôts n'augmentent pas, parole d'honneur, mais les petits coups de rabot salent peu à peu l'addition, indolore pour les innocents qui croient aux discours, les yeux grands fermés. Ceux qui ne paient pas d'impôts directs (la moitié des ménages) s'imaginent volontiers qu'ils n'en paient pas du tout, votent pour l'impôt des autres, et maintiennent au pouvoir les escrocs qui les arnaquent. Du clientélisme bien rodé...

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