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Triptyque

Postures victimaires

 

Où, dans ce quarante-troisième épisode de « La Mouche »*, le paysage urbain inspire Frédéric ; pourquoi il révise une autre de ses idées reçues ; où il s'inscrit sur un site de rencontres ; où il se permet, dans son journal, de dénoncer l'incohérence d'une anthropologue célèbre, et les postures victimaires des féministes.

* dont vous trouverez la liste ci-dessous

 

Frédéric gara soigneusement la voiture de Françoise, qui heureusement ne pouvait attirer la convoitise. Son copain n'était pas chez lui, mais il lui avait laissé un double des clés. Après avoir préparé son sac en vue de son départ pour l’appartement au chat, Frédéric se versa un rhum coca et ouvrit la fenêtre. Du quatrième étage de cet immeuble moderne sans vis-à-vis, il avait une vue assez dégagée pour repérer, dans la grisaille, le Sacré-Cœur et la Tour Eiffel. Aux alentours, le paysage urbain était indéchiffrable, à moins que le désordre lui-même ne porte un sens. Des tours impérieuses dont les flancs largement vitrés énonçaient la fonction, des habitations parallélépipédiques de huit à douze étages, émergeaient d’un fouillis de bâtiments sans âge, à toits tuilés. Et partout, des grues, immobiles après leur journée de travail, sur les glacis d’anciennes zones industrielles ou de secteurs en voie de réhabilitation. Une brise nonchalante faisait flotter leurs petits drapeaux, comme pour célébrer l’incessante métamorphose urbaine.

À gauche, une voie nouvellement percée était bordée d’un côté par des hangars sans aucun signe d’activité, de l’autre par un bâtiment dont la façade ne portait aucune ouverture. On devinait une démolition qui l’avait partiellement épargné, mettant à jour ce mur aveugle, autrefois mitoyen d’un autre immeuble ayant succombé sous la pioche des urbanistes. En face se blottissaient quelques modestes pavillons au crépit écaillé, vestiges de ce qu’avait été Aubervilliers un demi-siècle auparavant, quand une population de travailleurs durs à l’ouvrage, qu’ils soient français d’origine ou étrangers venus du sud de l’Europe, vivaient leur rêve d’accéder à la propriété. À droite, une « coulée verte » allait vers le canal. De ses rives aménagées en vue de la promenade provenaient les hurlements stridents de motos de cross. Un campement de nomades, invisible de l’endroit où se tenait Frédéric mais indiqué par Thierry comme une zone à éviter, achevait de dissuader de goûter aux charmes du canal où glissaient les péniches le flâneur assez aventureux pour avoir préalablement affronté le rodéo motorisé.

Frédéric referma la fenêtre, et boucla le sac qu’il allait poser pendant une petite semaine dans l’appartement au chat, ce félin dont la garde lui offrait, grâce à l’intercession de Françoise, quelques jours de confort avant de reprendre l’avion. Il rédigea un mot affectueux pour son ami, rangea le matelas, fit le ménage, et quitta l’immeuble – immeuble assez récent, peint d’ocre et de vert, où l’architecte avait visiblement déployé des trésors d’imagination dans le style britannique. Thierry avait acheté ce studio à crédit, après avoir vécu dans un immeuble insalubre de la rue du Port. Les remboursements et les charges absorbaient la moitié de son salaire, ce qui lui laissait pour vivre quelque six cents euros par mois. Frédéric, heureux que sa bonne fortune lui permette cette libéralité, glissa deux billets de cinquante dans l’enveloppe, « pour l’électricité ». Ses conversations avec Thierry, à l’instar de son immersion dans une commune de la périphérie parisienne, avaient égratigné un autre de ses stéréotypes, à savoir l’image qu’il avait de l’enseignant en général. Thierry, à quarante ans passés, aimait réellement son métier, et s’y vouait avec passion, dans un contexte difficile. Il regrettait simplement que ses maigres émoluments ne puissent avoir d’autre signification que le peu de considération qu’on portait à son apostolat – il n’employait pas ce mot.

Frédéric excusa d’un sourire conciliant le groupe de jeunes assis sur le capot de la Peugeot, leur bière à la main. Ils se levèrent en continuant leur conversation en arabe. Indifférents. Ou simplement peu réceptifs à un code gestuel peu compréhensible pour eux, comme le serait une langue étrangère.

 

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Françoise avait dit : « un peu gâtée ». C’était un euphémisme. Les murs de l’appartement au chat étaient littéralement constellés de photos de la petite Sarah, en noir, en couleur, dans tous les formats possibles. La chambre d’enfant était encombrée de peluches, dont un ours de la taille d’un homme adulte. Dans le bureau, il y avait un ordinateur. Françoise lui avait dit qu’il pouvait se brancher sur internet autant qu’il le voulait. Frédéric avait songé à s’inscrire sur un site de rencontre. C'était l’occasion. Il parcourut une première fois le questionnaire, puis se mit au travail.

Il fallait rédiger l’annonce en espagnol, puisqu’il allait partir pour le Venezuela juste après son retour en Martinique. Il n’avait pas de dictionnaire, mais il s’en passerait. Il écrivit : « Veleristo frances, navigando en la mar Caribe, gustaria encuentrar…». Il cocha soigneusement les cases à remplir, ôtant dix ans à son âge officiel, et indiqua qu’il souhaitait rencontrer une femme entre trente-cinq et cinquante ans, brune, mince, non-conformiste, naturelle, origine ethnique indifférente, niveau d’études sans importance, revenus de même, vivant seule, avec ou sans enfants. Il joignit une photo récente, et donna son numéro de carte bancaire pour le règlement.

Il promena son regard sur les photos de l’enfant épinglées au mur qui lui faisait face, et se décida à allumer le vieux MacIntosh qu’il promenait avec lui, ce vieux compagnon de voyage acheté du temps de son activité professionnelle. Sa vie s’y étalait sans fard, accompagnée de réflexions aventureuses. La tentation de supprimer ce témoin gênant était répétitive. Mais la réticence à jeter arrêtait le geste de le noyer dans la poubelle informatique. Et le journal, accusateur silencieux de ses erreurs, faiblesses et outrances, était régulièrement consulté pour que l’illusion rétrospective ne prenne pas le pas sur le réel.

 

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Paris, lundi 28 avril 2008

Aujourd'hui, déménagement chez des inconnus, dans le treizième. Une annonce sur un site de rencontre, OnlyYou : c'est la première fois de ma vie que je fais ce genre de démarche idiote. Tout et n'importe quoi pour me sortir Samia de la tête !

Les « grands récits » du féminisme, leurs luttes, leurs conquêtes, contiennent une vision caricaturale du monde, passé et actuel, vision soutenue par des à-peu-près revanchards et des interprétations partiales. Foin des enragées du néo-féminisme, activistes ridicules mais dangereuses, voyons les savantes, convaincantes mais encore plus dangereuses, puisqu'elles fournissent aux précédentes le substrat idéologique. Je lis, dans « Masculin/féminin II », de l'éminente anthropologue Françoise Héritier, la phrase suivante : « Si elle appelle la protection, la fragilité n'implique pas ipso facto la sujétion. » Qu'une moindre capacité physique n'implique pas obligatoirement une infériorité, c'est évident. Il y a d'autres puissances que la vigueur. Les mâles, dans la nature, cèdent à une force qui n'est pas musculaire, et nous aussi, humains, qui faisons partie de la nature. Mais que la demande de protection n'implique pas une infériorité dans l'échelle sociale, c'est absurde. Autant dire que l'indépendance peut se conjuguer à la dépendance, et une chose à son contraire.

Ce que les gardiennes du temple ne font pas entrer dans leur système, c'est que tout, finalement, tend à l'équilibre, pouvoirs et contre-pouvoirs, même s'il y a des effets de balancier. Les « grands récits » du féminisme veulent ancrer dans les esprits une doxa sans nuance où le féminin est une éternelle victime, et le masculin un éternel dominateur, violent, violeur, harceleur... Bref, un suspect, qu'il s'agit de dénoncer, de mettre au pas. Quand je vois tous ces hommes victimes des femmes...

Ce soir, j'emmène Mathilde à son cours de guitare, ce sera la dernière fois que je la verrai avant longtemps.

 

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LISTE DES EPISODES

 

1 – Regrets éternels

2 – La tête dans les étoiles

3 – Journaux en chassés-croisés

4 – Spes quidem fallax

5 – Problématique intégration

6 – Vieille toupie

7 – Le pillage des meilleurs

8 – Travaux pratiques

9 – Testostérone en berne

10 – Couleuvre venimeuse

11 – Embrouilles grecques

12 – Bestiaire et lentilles

13 – Le féminisme des benêts

14 – Allegro furioso

15 – Rien dire et foutre le camp

16 – Raisons et déraisons

17 – Mission secrête

18 – Tempête sur Bisounoursland

19 – Quand le hasard n'en est pas un

20 – Incurable optimisme

21 – Le sexe, moteur des utopies

22 – Une soirée à bord

23 – Coup de vent non syndical

24 – A las chicas de los tres sabores

25 – Inversion des valeurs

26 – Emotions dé-naturées

27 – Politique et cruches savantes

28 – Un Noir à la Une !

29 – Sur les Vierges et les pères absents

30 – Un portrait par John Gray

31 – Un trésor inutilisable

32 – Idées à la mode

33,- Histoire d'ovocytes

34 – Météo capricieuse

35 – Au bout du rouleau

36 – Une cité d'Utopie

37 – Service minimum

38 – Courrier décacheté

39 – Un être privé d'être ?

40 – L'école des bouffons

41 – Méchancetés d'outre-tombe

42 -  En touriste à Aubervilliers

 

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