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Triptyque

Cadences infernales

Pourquoi la mort est-elle un double abandon ; pourquoi le luxe, succèdant à la gêne, est une notion très relative ; où Frédéric a vingt-cinq ans, et devient journaliste grâce à son épouse ; où celle-ci le juge avec impartialité ; où il manœuvre pour satisfaire sa passion, avec la complicité de sa cousine ; pourquoi il se sent comme un prince ; où il prend rendez-vous avec sa sœur, pour une entrevue qui se révèlera essentielle, dans le prochain épisode

 

Au débouché du métro pris par erreur pour aller à un rendez-vous inexistant, Frédéric descendit la rue de Rennes. Il s'arrêta pour appeler Valentine sur son portable, et lui laissa un message. Peut-être accepterait-elle qu'il passe la voir, vers cinq heures ? La dernière fois, c'était à l'enterrement de Suzanne. Depuis, il n'y avait eu entre eux qu'un échange d'emails, alors qu'il était à Puerto la Cruz.

Cela faisait beaucoup de décès, depuis un moment. Perséphone, qui autrefois n'avait frappé qu'avec mesure avec la mort de son épouse en quatre-vingt et celle de son père douze ans plus tard, s'était mise aux cadences infernales : Suzanne en juillet de l'année précédente, sa mère Odette deux mois après... Il savait, désormais. Il avait l'expérience. Il connaissait le sentiment d'abandon qu'ignorent ceux dont la mort n'a jamais frappé un proche ; un double abandon, parce que les survivants l'ont abandonné, cet être cher, autant qu'il les a abandonné, eux. On ne s'avisait de ce double reniement qu'après qu'il ait eu lieu, et c'était sans doute bien ainsi. Restaient les souvenirs, mais la clé qui pouvait leur donner sens était perdue. Par négligence, on avait omis d'utiliser le sésame quand il était temps. On ne pouvait plus que reconstituer, comme un paléontologue le fait pour les pièces manquantes d'un squelette.

Frédéric décida d'aller voir sa mère à la maison de retraite, après être allé à Montreuil pour déjeuner avec Mathilde, comme prévu ce dimanche.

Il traversa la rue pour entrer à la FNAC. Il en ressortit avec un sac contenant un DVD d' « Hellzapoppin », les « Souvenirs » de Tocqueville, et l'intégrale des sonates pour piano de Beethoven par Alfred Brendel. C'était un sentiment de renaissance et de puissance, que de disposer de deux mille euros par mois, après des années passées dans la gêne. Il l'avait voulu, ce dénuement, mais cela ne changeait rien au bonheur de sortir de la précarité. Sa mère lui avait souvent dit que lorsqu'elle avait trouvé du travail comme employée de bureau après avoir élevé ses quatre enfants, la certitude d'un salaire régulier, même modeste, lui était apparu comme le comble du luxe.

Frédéric continua de descendre la rue de Rennes vers le quartier Saint-Germain. Plagiant l'hebdomadaire « Détective » où il faisait des piges pendant les intersaisons de compétition automobile, il formula : comment Frédéric aurait-il pu imaginer, alors qu'il se trouvait dans la plus profonde des mouises, que sa cousine Suzanne le tirerait d'affaire en quittant ce monde ?

 

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Il évoqua les années anciennes. Suzanne n'était pas encore Madame Pescram. Sa cousine venait boire son café toute seule, toujours à la même place près de la fenêtre, assise sur le haut tabouret, sa jupe courte montrant ses jambes magnifiques. Elle ne venait au bar du septième étage qu'un instant, après le déjeuner, et de nouveau vers cinq heures ; alors que les journalistes y passaient de longs moments jusqu'à ce qu'ils soient appelés pour un reportage, ou pour trousser des brèves. Ils buvaient des américanos, la spécialité du barman.

Dans le cadre du travail, Suzanne était assez distante avec Frédéric. Personne ou presque ne savait qu'ils étaient proches parents. Elle était entrée à Paris-Matin comme secrétaire, à vingt ans. Elle était rapidement devenue l'assistante de Christian Pescram, alors chargé des pages spectacle dans ce quotidien grand public. Elle avait suggéré à son patron de présenter Frédéric au chef des informations, un homme qui ne croyait pas aux diplômes, et cela se trouvait bien : son cousin germain n'en avait aucun, hormis un Certificat d’études primaire.

Frédéric était marié avec Anna. Anna était romantique, comptable chez Olivetti, et rêvait au grand amour. Elle n'aurait pu tomber plus mal que sur ce garçon de vingt-cinq ans au cœur sec, au corps efflanqué, aux discours convaincants, impatient de prendre des revanches, qu'aucun scrupule n'embarrassait : un petit voyou mais bien élevé, comme Frédéric se jugerait plus tard, picaro sur le retour et devenu stupidement sentimental. Anna comprendrait plus tard son erreur mais n'aurait pas de rancune. Interrogée par Suzanne, celle-ci avec un brin de perversité, elle avait répondu : « Frédéric tuerait père et mère pour arriver à ses fins. La seule chose dont ou peut le créditer, c'est que ses objectifs n'ont rien de vulgaire. Il n'aspire pas à la fortune ou la célébrité. D'un côté, c'est un enfant incapable de rien se refuser. De l'autre, c'est une exigence... une exigence telle que ses fantaisies ont un goût de souffrance. Il s'impose des plaisirs qui pour beaucoup d'autres sembleraient des épreuves. Et je suis à peu près certaine que ces épreuves, dans son esprit, l'innocentent du mal qu'il fait subir à autrui... Frédéric est expert en bonne conscience, lui qui la dénonce sans cesse chez les autres, pour bien la connaître. C'est quelqu'un qui a toujours de bonnes raisons, mais elles ne sont pas toujours mauvaises. »

On peut concevoir que ce discours ne pouvait qu'être agréable à une femme aussi madrée que Suzanne. Il la confortait dans son projet. Elle et Frédéric étaient du même sang. Tous deux étaient aussi dénués de principes, seulement valables pour le tout-venant.

Grâce à Suzanne, Frédéric avait été embauché. Une carrière inespérée de reporter s'ouvrait devant lui. Il avait une plume suffisante pour un journal populaire. A peine intégré à la rédaction de Paris-Matin, la chance lui offrit un scoop dans l' « affaire de l'étrangleur », qui à l'époque maintenait la France en haleine. Il eut la fierté de voir son nom imprimé en gras, et le plaisir de montrer cette signature à son père.

Le métier de journaliste ne manquait pas d'attrait, notamment sur le plan des rencontres féminines. Mais au bout de deux ans se réveilla la passion de Frédéric pour la course automobile. Une petite victoire, obtenue sur une monoplace d'initiation partagée avec un garçon aussi impécunieux que lui, le convainquit de courir à un niveau plus élevé. Il savait que faute d'un matériel compétitif, il serait condamné à rester en queue de peloton. Mais il aimait les voitures de course, comme il aimerait les bateaux, plus tard.

Le Frédéric qu'avait rencontré Anna était un stagiaire comme elle en voyait tant, chez Olivetti. De ces garçons dressés pour convaincre le responsable d'un service achats à troquer leurs vieilles Remington contre des machines à écrire électriques. Un an plus tard, c'était avec un journaliste que cette fille d'immigrés russes partageait son studio à Villejuif. Un peu éblouie par l'ascension sociale de son compagnon, elle accepta le canevas qu'il lui soumit froidement : au niveau de la Formule 3, pas question de se partager entre le journalisme et la compétition. Il arrêterait de travailler. Anna assurerait la matérielle, le temps que durerait cette aventure.

Il fallait trouver l'argent pour l'achat d'une monoplace d'occasion. Pour Frédéric, pas question d'attendre. Il décida de se faire licencier du journal. Avec les indemnités et les mois de préavis, cela suffirait. Encore fallait-il se rendre insupportable sans risquer la faute professionnelle ; ce à quoi il s'employait, un an avant les événements. Suzanne était au courant de ses projets, qu'elle trouvait géniaux. Quand elle croisait son cousin au bar du septième et qu'elle lui adressait son énigmatique sourire, c'était comme un signe de muette complicité. Suzanne voulait qu'on ignore leur parenté. Cela lui aurait fait du tort, non aux yeux de Christian Pescram qui lui faisait une cour assidue, mais à l'égard du directeur du journal. La manœuvre inélégante de Frédéric était leur petit secret. Plus tard viendrait le grand secret qu'elle ne lui révélerait que sur son lit de mort.

Frédéric s’assit à une terrasse, au coin de la rue de Rennes et de la rue Cassette. Son sac jaune et blanc posé sur la chaise voisine, il en tira les Souvenirs de Tocqueville, précédés des Lettres choisies. Ce Quarto de Gallimard, richement annoté, venait de lui coûter vingt-cinq euros ; vingt-cinq euros pour mille quatre-cents pages de sagacité et d'intelligence. Frédéric savoura encore une fois les plaisirs simples, et s'extasia devant les richesses qu'offraient le progrès technique. Pour une centaine de francs, il pouvait convoquer chez lui Georg Solti et le Philharmonique de Vienne au grand complet. Seuls les princes, autrefois, pouvaient s'offrir cela.

En feuilletant Tocqueville, il tomba sur cette remarque : « On avait assuré à ces pauvres gens que les biens des riches était en quelque sorte le produit d'un vol fait à eux-mêmes. On leur avait assuré que l'inégalité des fortunes était aussi contraire à la morale et à la société qu'à la nature. Les besoins et les passions aidant, beaucoup l'avaient cru. » Il y avait eu d'énormes progrès depuis lors. Désormais, ce n'étaient pas seulement les inégalités matérielles qui semblaient injustes. On était allé beaucoup plus loin ; l'inégalité des talents, même si le travail en étaient à l'origine, était aussi devenue intolérable. Samia trouvait d'autres aliments à sa vindicte qu'une simple jalousie féminine, pensa Frédéric.

Son mobile l'avertit d'un message. C'était Valentine. Ce n'était pas possible ce soir. Une autre fois, peut-être. Sa vie, depuis la mort de sa mère, semblait une fuite. Il n'était pas dans la confidence, mais les allusions de Colette étaient claires. Après avoir quitté son mari, Valentine avait eu plusieurs aventures. Elle se vengeait probablement des hommes, qui n'étaient pour rien dans son malheur. Sa mère, parce que c'était sa mère, et femme, était intouchable.

Comment garder le contact, comment lui expliquer ?

Il appela Colette. Sa sœur était très occupée avec son futur livre, mais lui proposa de passer à l'heure du thé, le dimanche suivant.

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