Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Triptyque

Dernière nuit

Où Frédéric les juge irrécupérables, et vouées à l'échec ; pourquoi l'obstination et l'incohérence font mauvais ménage ; où il trouve un prétexte ; où Françoise-qui-sait-tout est tentée de dévoiler son secret ; où son PC espion est saboté par le yankees ; pourquoi les femmes rêvent souvent d'un homme affaibli ; où le journal de Françoise permet au lecteur d'anticiper sur ce qui adviendra après cette dernière nuit.

 

Frédéric était étendu, les yeux ouverts, fixant le plafond fraîchement repeint. Les travaux de réhabilitation venaient d’être terminés, avait expliqué Colette à son frère. C’était en attendant de trouver des locataires que son amie Francine lui avait prêté la chambre. Une faible lumière passait par la fenêtre dépourvue de rideaux : sans doute les premières lueurs de l’aube qui le disputaient à l’éclairage public du boulevard de Montparnasse. Il n’avait aucune idée de l’heure. Il était réveillé depuis longtemps.

Françoise portait comme toujours son masque sur le visage. Elle était couchée en chien de fusil, lui tournant le dos. Près de son bras droit replié sur l’oreiller, il y avait son petit ours en peluche, qui ne la quittait jamais, lui !

Elle était là, fidèle à son obsession, à son espoir. Maintenant qu’elle savait que Samia n’était plus dans le paysage, elle allait remettre la pression. Déjà, la veille au soir, tout en immobilisant sa main qui descendait vers son bas-ventre, elle avait interrogé, sur un mode qui se voulait plaisant :

- Alors, c’est fini, pour moi, les croisières sur ce bon vieux Marjolaine que j’aime tant ?

Il avait répondu « on verra », comme on répond aux enfants importuns ; fatigué à l’avance d’une inévitable discussion. Elle lui avait donné son plaisir habituel. Tout en la laissant faire, il se rappela que la dernière fois, c’était au printemps, en Normandie. Oui, si elle n’avait pas eu cette exécrable mentalité, il aurait peut-être fini par l’accepter au titre d’amiga con derecho : une amie qui a des droits sur vous, avec qui l’on a passé une sorte de contrat.

Mais s’il lâchait du lest, elle retrouverait bien vite ses attitudes possessives. Car elle était irrécupérable, sans aucun doute. De même que la violence de Samia semblait irrémédiable, Françoise serait toujours mesquine, cauteleuse, assez stupide pour tendre des pièges tellement grossiers qu’ils insultaient l’intelligence de celui qui était supposé y tomber. Finalement, c’était elle, bien souvent, qui se prenait dans ses propres rets. C’était curieux, d’ailleurs, cette attitude des femmes en colère et auxquelles on résistait. Elles s’obstinaient et finissaient, rageuses, par tirer contre leur camp.

Les bruits de circulation montaient du boulevard. Près de Frédéric, Françoise bougea. Elle émit comme un petit rire, comme au sortir d’un rêve agréable. Elle soupira bruyamment puis geignit :

- Il est quelle heure ?

- Je ne sais pas.

- Je peux dormir encore ?

- Comme tu veux.

Elle avait demandé d’être hébergée seulement une nuit. Il était probable qu’elle allait tenter de jouer les prolongations. Il fallait trouver un prétexte.

Elle lui reprochait souvent de n’avoir aucun scrupule. Lui, il trouvait qu’il en avait à l’excès, des scrupules. C’était sans doute une conséquence de quelques sentiments de culpabilité.

Elle était là, couchée à côté de lui. Elle avait encore gagné, une toute petite victoire. Il aurait bien voulu que lui soit épargné le chagrin de se retrouver aussi démunie, après toutes ces années de bataille. La force de la ténacité, dans ce petit bout de femme !

Il pensa à sa conversation avec Colette. En somme, Françoise l’avait enfermé dans le mensonge, avec ses persécutions, son chantage, la peur qu'elle lui inspirait… Oui, ça aussi, se dit-il en pensant à la gratification de la veille…

La ténacité, c’était bien la seule chose qu’il y avait eu de constant, chez elle. Pour le reste, son cerveau agité lui avait dicté toutes les incohérences, toutes les contradictions. Quand le but n’est pas clairement identifié, le chemin est forcément chaotique. Et le but n’était pas identifié parce qu’elle ne voulait pas qu’il le soit. Elle savait, obscurément, qu’elle ne l’atteindrait pas. Elle savait qu’on ne peut obliger l’autre à vous aimer. Mais son instinct lui disait d’essayer encore et toujours. Elle s’ingéniait à nier l’évidence. L’objectif était indéfini et l’action confuse, celle d'une mouche voletant au hasard, importune et obstinée.

 

.................................................

 

Un crissement de pneus, suivi d'un choc et d'un bruit de ferraille, réveilla Frédéric en sursaut. Il réalisa où il était : le plafond blanc, l'odeur de peinture, la chambre de bonne, le Boulevard de Montparnasse. Il s'était rendormi en regardant le plafond. A côté de lui, Françoise s'agitait. Il se pencha à la fenêtre mansardée. En bas, une camionnette gisait à l'envers, impudique. La porte, côté conducteur, s'ouvrit comme une trappe. Il vit apparaître une tête, puis le conducteur rampa pour s'extraire du véhicule de livraison.Quel jour était-on ? Frédéric fit un violent effort de mémoire. Vendredi ? Samedi ?

Françoise repoussa son masque.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Je rêvais d'un train qui déraillait, avec des déportés. Plein d'enfants, qu'on emmenait dans une prison couverte de neige.

- C'est juste un accident sur le boulevard. Je fais chauffer de l'eau ? On est quel jour ?

- Dimanche. Dimanche 5 octobre.

- Sûr ?

- J'en suis sûre, parce que la mère de ma locataire est chez moi. Au fait,merci de m'avoir hébergée.

- Pas de quoi.

Cette allusion à l'indisponibilité du deux-pièces de Françoise rappela à Frédéric qu'elle allait sans doute vouloir passer la journée avec lui.

- Dimanche. Donc c'est aujourd'hui que je déjeune avec la mère de Mathilde. Tu as l'heure ?

- Bientôt onze heures.

- Onze heures ! Et moi qui ai rendez-vous à midi ! On ne va pas trop traîner si ça ne te fait rien.

Quand ils furent au coin de la rue de Rennes et du Boulevard de Montparnasse, Françoise insista pour prendre quelque chose à la terrasse du Météore.

- Tu as bien cinq minutes ! C'est à quelle station que tu vas ?

Ne sachant quoi inventer, il le lui dit :

- Saint-Mandé.

Elle sortit un plan.

- C'est sur la ligne numéro un, direction Vincennes. Tu changes à Nation. Tu en as pour moins d'une demi-heure. Mais tu as peut-être peur de faire attendre ton ex, même quelques secondes... Elles sont si susceptibles, ces bonnes femmes !

- Allons, tu ne vas pas commencer. Un café rapidement, alors, répondit Frédéric qui commençait à croire à la fable qu'il avait servie à Françoise pour s'en débarrasser, alors qu'il n'avait rendez-vous avec Isabelle que le lundi en huit ; rendez-vous qu'Isabelle ne lui avait accordé qu'avec difficulté, « charrette » comme elle disait bien que sans emploi.

Le café et le thé arrivèrent, en terrasse par qu'on ne servait pas au bar. Frédéric :

- Tu as vu ? Dix-huit euros ! Presque quatre-vingt francs ! Ils sont malades, ma parole !

- C'est l'effet euro. Il y a des prix qui se sont envolés. A propos, ça a l'air de s'arranger, tes affaires.

- Ça n'a pas l'air de te faire plaisir...

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu as gagné au Loto ?

- Non.

- Tu ne veux pas me dire d'où vient cette bonne fortune ? Tu as rencontré une vieille vénézuélienne propriétaire d'un puits de pétrole ? Quel cachottier tu fais !

Elle eut envie de lui jeter à la figure qu'elle savait tout. Et si elle envoyait un mail à cette Samia ? Leur empoisonner l'existence ! Cela lui fit penser à son « trou de serrure », comme elle appelait son PC espion.

- A propos, mon ordi est en panne. Je ne peux plus l'allumer. Les Américains m'ont envoyé un virus.

- A propos ? à propos de quoi tu me dis ça ? Et pourquoi les Américains ?

Françoise, négligeant la première question, cet « à propos » qui lui avait échappé :

- Tu ne sais pas que les Américains peuvent mettre en panne les ordinateurs du monde entier ? Et qu'ils les surveillent sans arrêt ? Pour toi, les Américains ne peuvent être que gentils !

- Oh non ! Mais surveiller en même temps tous les ordinateurs du monde entier !

- Quel con ! Mais bien sûr ! Ils ont des yeux partout.

- Mais comment tu le sais ?

- Tu oublies que j'ai travaillé pour les RG ! Je faisais des traductions pour eux. Il y a des agents qui m'ont fait quelques confidences, figure-toi !

- Des confidences, à toi !

Ils se sont sans doute amusés à ses dépens, songea Frédéric. Par son attitude, elle attirait la mise en boîte comme le paratonnerre attire la foudre. Françoise appela le serveur pour qu'il ajoute de l'eau chaude dans la théière, exaspérant Frédéric qui voyait l'heure tourner. Il allait rater ce rendez-vous important, auquel il croyait désormais.

- Frédéric, tu ne veux pas me dire d'où vient ton aisance financière ?

Je lui aurai donné une chance de ne pas mentir, de dire la vérité, pensa-t-elle.

- Non. Et puis tu m'embêtes avec tes questions. Il faut d'ailleurs que j'y aille, je suis en retard.

- Et pour moi, aucune chance de revenir un jour sur ce vieux Marjolaine ? C'est à cause de cette arabe ? Tu m'as dit que c'était fini entre vous, mais qu'est-ce qui me le prouve ? Tu m'as peut-être dit ça pour profiter encore une fois de mes services !

- Mais c'est illogique, Françoise ! C'est toi qui m'a demandé de t'héberger cette nuit. Moi, je n'y tenais pas. Quant à la suite... Bon, c'est ridicule, tout ça. Je m'en vais.

Il fit signe au serveur, qui ne le vit pas. Il dut se rasseoir, comme autrefois à la Brasserie des Gobelins. Mais Françoise ne menaça pas de se jeter sous un autobus. Elle se contenta de hausser la voix :

- Tu parles de ridicule ! Tu ne te sens pas ridicule, avec cette fille qui a vingt-cinq ans de moins que toi, et qui te fais marcher. Je suis au courant de tout... par Martine. Elle m'a dit qu'elle te trompait avec un vieux, qu'elle naviguait avec lui. Elle m'a même dit le nom du bateau, un catamaran, « Roudoudou ». A cette heure-ci, elle est peut-être en train de sucer le réglisse de ton rival, ta dulcinée ! Tu es non seulement un salaud, mais surtout un pauvre type. Je suis peut-être ridicule de m'être attachée toi, mais tu ne l'es pas moins !

A la table voisine, il y eut un bref regard vers eux. Frédéric :

- C'est possible.

- Et moi qui te prenais pour un type assez fort, tu me déçois.

Le garçon finit par répondre aux appels de détresse de Frédéric. Françoise le regardait fixement.

- Qu'est-ce que tu as, Françoise ? Tu as des visions ?

- Un chien regarde bien un évêque. Et puisque c'est comme ça, on n'a plus rien à se dire. Cessons tout contact si tu veux bien. Quand tu auras une maladie grave, tu pourras toujours m'appeler.

Cet ukase n'était pas le premier du genre. C'était une façon désespérée de fabriquer de toutes pièces une situation où l'autre serait le demandeur, afin de pouvoir négocier, refuser... Si elle avait été en position de force, elle m'aurait dévoré, pensa Frédéric. Et si je l'avais voulu, je l'aurais brisée, exploitée sans mesure. Je me suis contenté d'en profiter un peu.

- Tu fais comme tu veux, lui dit-il gentiment.

Elle l'accompagna jusqu'au métro, avec d'ultimes recommandations.

 

.................................................

 

Je m'en souviens parfaitement, de cette journée. La nuit précédente a été la DERNIERE que nous avons passé ensemble. J'espérais alors une rupture définitive entre ce PAUVRE TYPE de Frédéric et la salope maghrébine. Je n'avais pas pu lire ce mail envoyé sous prétexte de condoléances : à cause de la panne de mon ordi. Dès que celui-ci a été réparé, j'ai compris qu'il y aurait de nouveau un retour de flammes. Elle n'attendait qu'une occasion, après avoir trompé mon pauvre hérisson avec un autre homme. Sans doute l'a-t-il appelée, puisqu'elle était en France. Je n'en ai eu la confirmation que lorsqu'ils se sont retrouvés. Et là, j'ai eu ma revanche !!!!

Pour ce qui est de la surveillance de l'internet par les américains, on sait aujourd'hui que c'était exact, et cela fait du bruit. Le monde entier était sur écoutes, par un organisme, la NSA, ou la NRA, je ne me souviens plus, peu importe. Comme toujours, Frédéric le sceptique pensait que je ne disais que des sottises. J'étais l'idiote, la bonniche qui retourne à l'office quand le maître s'est assez amusé avec elle...... la mouche que l'on chasse d'un revers de main...

 

 

Liste des épisodes précédents

 

1 – Regrets éternels

2 – La tête dans les étoiles

3 – Journaux en chassés-croisés

4 – Spes quidem fallax

5 – Problématique intégration

6 – Vieille toupie

7 – Le pillage des meilleurs

8 – Travaux pratiques

9 – Testostérone en berne

10 – Couleuvre venimeuse

11 – Embrouilles grecques

12 – Bestiaire et lentilles

13 – Le féminisme des benêts

14 – Allegro furioso

15 – Rien dire et foutre le camp

16 – Raisons et déraisons

17 – Mission secrête

18 – Tempête sur Bisounoursland

19 – Quand le hasard n'en est pas un

20 – Incurable optimisme

21 – Le sexe, moteur des utopies

22 – Une soirée à bord

23 – Coup de vent non syndical

24 – A las chicas de los tres sabores

25 – Inversion des valeurs

26 – Emotions dé-naturées

27 – Politique et cruches savantes

28 – Un Noir à la Une !

29 – Sur les Vierges et les pères absents

30 – Un portrait par John Gray

31 – Un trésor inutilisable

32 – Idées à la mode

33,- Histoire d'ovocytes

34 – Météo capricieuse

35 – Au bout du rouleau

36 – Une cité d'Utopie

37 – Service minimum

38 – Courrier décacheté

39 – Un être privé d'être ?

40 – L'école des bouffons

41 – Méchancetés d'outre-tombe

42 – En touriste à Aubervilliers

43 -Postures victimaires

44 -Dés pipés

45 -Incompréhensions en série

46 -Doubles fonds et doubles pensées

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article