Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Triptyque

Le coeur net

Où Frédéric se prend d'optimisme, et se perd dans le métro ; pourquoi il retombe en enfance ; ce qu'il attend d'un rendez-vous ; supplices d'un nouveau genre ; où l'oiseau noir se manifeste.

 

Qu'en sais-tu, lui avait demandé sa sœur.

Oui, qu'est-ce que j'en sais ? Cette question tournoya dans la tête de Frédéric quand il sortit de chez Colette. Elle l'agita pendant la nuit suivante. Elle chantait dans son esprit, le lendemain, tandis que le métro roulait pour son rendez-vous avec Isabelle. Qu'en savait-il, après tout ? La vie était forte.

 

..................................................... 

 

Des travaux avaient transformée en labyrinthe la station Nation,. Les couloirs de la correspondance, fraîchement repeints, ne portaient pas d’indication permettant de trouver la direction Vincennes. Une bifurcation stoppa Frédéric, qui hésita, grommela, et partit au hasard. Après avoir peiné dans quelques escaliers, il se retrouva sur le quai qu’il venait de quitter. Retournant en arrière, il se perdit à nouveau, jura à haute voix « putain, c’est plus facile de naviguer en haute mer que de s’y retrouver dans ce putain de métro ». A une intersection, il prit à gauche, au hasard. Il découvrit alors, visible un peu plus loin, un petit morceau de carton portant une flèche et le chiffre « 1 ». On ne pouvait pas mieux se foutre de la gueule du monde, non ? Il repensa à la grosse africaine, la semaine précédente, et à son bon-jour*.

Cette fois, il ne se trompait pas de date. Il avait vraiment rendez-vous avec Isabelle, ce lundi 14 octobre, à quatorze heures. Elle pouvait seulement lui accorder une petite heure de son temps. Il ne s’agissait pas d’être en retard.

Cela n’avait sans doute pas une énorme importance, mais Frédéric aspirait à une certitude. Il était temps : douze ans ! Isabelle était partie fin 1996. C’était facile de se rappeler l’année : celle de la mort de Mitterrand, celle du suicide de Kathryn, celle du départ de son fils au Canada, celle de l’attentat du métro Port-Royal…

Même si ça ne changerait rien de sa vie, ce serait bien d’en avoir le cœur net, comme disait l’éternel adolescent. Non, pas celui « par qui la race avance ». L’autre : celui qui n’avait ni femme ni enfant, ni père ni mère.

Frédéric, debout face aux portières, examina son reflet, celui d’un homme mûr aux cheveux coupés très courts, tournant du châtain au gris. Cet anonyme de taille moyenne, de corpulence moyenne, était vêtu d’un imperméable marron descendant jusqu’à mi mollet. L’imperméable était un dry’z’a bone. La pauvre Kathryn l'avait rapporté d'Australie, son pays natal.

Il regretta d’avoir oublié de prendre un livre. Mais il était presque arrivé : deux stations. Saint-Mandé, Béraut, Château de Vincennes : des noms qui avaient pour lui un air d’étrangeté, presque d’inconnu, alors qu’à l’autre extrémité de la ligne numéro 1, vers Pont de Neuilly, c’était un terrain familier, celui de son enfance et de son adolescence.

 

..................................................... 

 

En avoir le cœur net… Une pile d’illustrés était dressée sur le carrelage rouge et gris de la cuisine. Frédéric saisissait l’exemplaire du dessus, l’ouvrait à la bonne page, lisait l’épisode, puis posait sa cuillère, refermait soigneusement « Le Journal de Tintin » et le reposait à sa droite où il rejoignait une autre pile. Il lisait ainsi de bout en bout les récits à épisodes de sa collection. Il y avait Tintin, bien sûr, mais aussi son autre héros préféré, Buck Danny. Papa considérait son fils avec désapprobation, tout en avalant bruyamment sa soupe. Ce n’était pas comme ça qu’on se conduisait à table. Maman répondait que c’était la seule manière de le faire manger. Le docteur avait dit… « Docteur » fit lever la tête de Frédéric enfant de sa pile d'illustrés. Maman l’avait emmené chez un vieux bonhomme à barbiche, qui l’avait fait mettre tout nu et avait dit qu’il avait un peu de retard mais qu’il était bien proportionné. En somme, ça allait. Bien proportionné. Il replongea machinalement sa cuillère dans sa soupe poireaux pommes de terre. Le Frédéric de sept ans, perché sur sa chaise rehaussée d’annuaires téléphoniques, paraissait ne prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Ses parents de chaque côté de la table recouverte de Formica, sa sœur Thérèse, en face, qui faisait des grimaces… Où était la grande, dont les seins commençaient à pousser ? On ne la voyait plus à la maison. Maman avait un gros ventre. Il allait avoir un petit frère, ou une autre sœur. Pour ce que cela l’intéressait ! Sa seule réalité, c’étaient les aventures des trois pilotes de chasse dans leur « Sabre », confrontés aux Chinois avec leurs « Mig ». On reconnaissait facilement les avions amis et ennemis à la forme des prises d’air et aux extrémités des ailes en flèche, bien plus belles sur les « Sabre ». Un jour, maman, le visage tout blanc, avait, sans un mot, élevé bien haut son assiette, comme à l’Offertoire. Elle l’avait fracassée sur la table. La soupe avait jailli partout. Le Frédéric de soixante-six ans ne savait pas la cause, ni la suite de cette scène gravée dans sa mémoire. Trop de tension, les nerfs qui lâchaient, sans doute. N’avait-il pas fait un peu la même chose, un soir, dans la cuisine de la rue de l’Église ? Mathilde était geignarde. Elle ne voulait pas manger, elle réclamait sa mère. Frédéric n’en pouvait plus. Qu’est-ce qu’il y pouvait si cette salope s’était barrée ? Il avait pris l’assiette de sa fille, et l’avait envoyée voler à l’autre bout de la cuisine. L’absurdité de son geste l’avait aussitôt fait éclater de rire. Mathilde s’était jointe à lui : « Papa qui joue au frisbee avec les assiettes ! ».

Le wagon sur pneus tangua et Frédéric raffermit sa prise pour ne pas heurter son voisin, un jeune homme avec sur les oreilles des écouteurs d'où sortaient les bruits d'une souris mécanique rongeant du métal. Le jeune homme, la tête baissée, ne fit pas attention au coup d’œil de Frédéric, ni au vague sourire qui l’accompagnait. Frédéric retourna à ses réflexions. Les questions restaient les mêmes, sans véritable réponse, depuis douze ans. Que s’était-il passé ? Avait-il fauté, d’une manière ou d’une autre ? Qu’est-ce qui lui avait valu cette séparation d’avec sa fille, cette pénitence jamais motivée ?

 

..................................................... 

 

Oui, il était peut-être temps de remplacer enfin les points d’interrogation par un point à la ligne, avec le bon vouloir d’Isabelle, si tant est qu’elle en aurait. Mais pourquoi pas ? La crainte de la culpabilité devait s’être atténuée, pour peu qu’Isabelle l’ait jamais ressentie. Il présenterait sa demande comme résultant d’une curiosité amusée. Cette distanciation devait faciliter l’accouchement d’une histoire qu’Isabelle avait sans doute enfouie bien au fond de sa mémoire, mais qui restait vivante pour Frédéric, parce qu’aucune explication rationnelle n’avait permis de l’enterrer. Pendant toutes ces années, l’absence de Mathilde avait été aussi obsédante que celle d’enfants perdus, à des âges différents. Ainsi avait disparu à tout jamais la Mathilde de sept ans, celle de huit ans, celle de dix ans : toutes s’étaient englouties dans le passé en ne laissant à Frédéric que de rares images. Le métro ralentit.

Les peines de cœur qu’infligeaient autrefois les femmes étaient douloureuses, mais ne duraient que le temps d’éteindre une passion. Les peines de cœur nouvelle formule, il fallait les endurer pendant toutes les années d’absence des enfants enlevés. À cette peine de longue durée s’était ajouté un tourment d’un genre particulièrement irritant : la contrainte de maintenir des rapports, sinon cordiaux au moins neutres, avec une personne qu’on n’avait plus envie de fréquenter. Il fallait, toujours, au nom de l’enfant, frayer avec celle qui vous mettait au supplice – innocemment bien sûr !

Mathilde allait avoir quinze ans, le mois suivant. Même si Isabelle n’était pas partie comme ça, même si le père et sa fille avaient vécu ensemble, Mathilde serait en train de s’éloigner, bien naturellement. Le ressentiment de Frédéric à l’égard d’Isabelle ne s’ancrait plus sur le présent, mais seulement sur ces années de manque. C’était donc bien le moment de clore un vieux dossier, de conjuguer au passé cette histoire banale, celle que vivaient des hommes et des femmes, par millions. Les portes chuintèrent en se refermant. Le métro accéléra vivement. C’était bien pratique, ce clignotant qui annonçait la prochaine station.

 

..................................................... 

 

Frédéric compta rituellement les marches de la sortie de métro menant à la rue. Il arriva au total de dix-sept. Parvenu sur le terre-plein, il s’orienta. La Brasserie des Tourelles était exactement à la diagonale. Il avait quinze minutes d’avance. Il avisa, à côté d’une pharmacie, un magasin de bureautique, avec la mention « internet ». À l’intérieur, on lui désigna l’unique poste.

Qu’il l’eût espéré ou craint, en tout cas il l’avait voulu, puisqu’il arrive qu’on veuille ce que l’on ne désire pas, ou ce que l’on craint. Samia avait écrit : « Une pensée… ça fait du bien… Non, c’était pas une grande perte, mais sa fait quelque chose quand même. Je suis en France pour regler les problemes. » Suivait un numéro de portable.

Il était temps, maintenant. Il lui fallait se concentrer, s’il voulait que le rendez-vous soit fructueux. En avoir le cœur net. Il y avait la question du pourquoi. Lorsque Frédéric juxtaposait les séquences qui avaient précédé la rupture, aucune logique ne semblait s’en dégager. La félicité qui avait suivi l’heureuse naissance de l’enfant n’avait pas plus duré que le printemps suivant. Isabelle était devenue hostile, nerveuse. Que s'était-il passé ?

Frédéric traversa le boulevard Galliéni. Que tout cela était ancien, dépassé, dérisoire ! Isabelle approchait maintenant la cinquantaine. Elle s’était remariée, elle avait mis au monde un autre enfant. Quel besoin d’exhumer ces vieux souvenirs, de gratter ces vieilles plaies ?

Frédéric vérifia dans quelle poche il avait fourré le morceau de papier sur lequel il avait noté le numéro de Samia. Fallait-il téléphoner, ou non ? Comment serait-il accueilli ? Mais si elle lui avait donné ce numéro, c’était bien qu’elle espérait son appel, c’était logique !

La Brasserie des Tourelles avait joué la carte cosy. Une chaise capitonnée à dorures et prétention d’époque accueillit les interrogations de Frédéric. Son départ de Puerto la Cruz lui semblait très loin dans le temps. Et pourtant, ça ne faisait même pas un mois que Samia et lui se serraient l’un contre l’autre tandis qu’attendait le chauffeur du taxi, sur le quai de la marina. Elle disait : « Je t’aime plus que jamais ». Il répondait : « Moi aussi, plus que jamais ». Le taxi démarrait…

Il sortit son GSM pour vérifier l’heure. Il était exact au rendez-vous, mais Isabelle serait sûrement en retard.

Après tout, il pouvait appeler Samia pour la remercier d’avoir répondu à son mail. Cela n’engageait à rien. Il composa le numéro, puis fut brusquement sur le point de raccrocher en l'imaginant dans les bras de ce vieux saligaud de Maurice, le vulgaire marchand de prêt-à-porter qui l'avait attirée sur son bateau en excitant sa jalousie, à propos de Fanny la toulousaine. La sonnerie, au bout d’un moment, laissa place à une voix impersonnelle lui proposant de laisser un message. Frédéric coupa la communication, mécontent, comme si un autre que lui-même l’avait poussé à effectuer une démarche qu’il désapprouvait, dont il avait prévu l’issue, et contre laquelle on l'avait vainement mis en garde.

 

..................................................... 

 

Environ une heure plus tard, il compta de nouveau les marches du métro en les descendant, et arriva au même compte. Il repoussa encore l’envie de découvrir le message de Samia, reçu pendant son entretien avec Isabelle.

Isabelle avait fini par se mettre en colère, évidemment. Frédéric l’avait obligée à révéler quelques faits embarrassants. Au lieu d’admettre quelques torts, elle avait renchéri, comme si une injustice pouvait se réparer en commettant d’autres injustices. C’était une réaction assez normale, quand on tient le manche du fouet.

Dans le couloir, un mendiant tendit la main, avec quelques mots incompréhensibles. Frédéric eut un geste d’impatience. En cherchant son portable, sa main rencontra la pièce de deux euros rendue par le garçon de café. Il la déposa dans la paume de l’homme à la mine rubiconde.

Sur son portable : Nouveaux messages. Aujourd’hui, à quatorze heures quarante sept. Deux mots : « Tu dors ? »

 

* Voir « Bye bye Blackbird

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article