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Triptyque

Archaïsmes masculins

 

Où, dans cet avant-dernier épisode de « La Mouche », Françoise suit en direct les pérégrinations de Frédéric, géographiques et relationnelles ; où Frédéric s'élève, dans son journal, contre les quotas ; l'idée que se fait Françoise des amitiés masculines ; Frédéric herborise sur l'internet, puis disparaît des écrans radar.

 

Le 19 août 2009, Frédéric quitta enfin la Martinique, en compagnie de Jean-Michel et en direction du Venezuela . Françoise, de retour à Paris après une croisière d'un mois dans les Grenadines avec le barbu au grand cœur, suivit leur itinéraire par contumace. Elle connaissait tous ces endroits et les imaginait, elle à bord, mitonnant des petits plats pour les deux amis, participant à la manœuvre, faisant le quart...

Elle apprit que Frédéric avait été requis à un anniversaire par une certaine Claudia. Qui était-ce ? A Margarita, il avait invité une Vénézuélienne, Zoila. Au fond, jamais elle n'avait douté, sans réellement l'admettre, que Frédéric avait des relations épisodiques ici et là. Elle était sûre que ce n'était pas du sérieux. Néanmoins, elle vit s'éloigner de plus en plus l'espoir de revenir un jour sur ce bon vieux Marjolaine, ce paradis perdu, ce continent englouti.

Cela faisait maintenant trois ans. Peu à peu, elle se lassa des pérégrinations de Frédéric, tout en notant machinalement qu'il avait passé quatre mois au Venezuela. Puis ce fut Curaçao. Curaçao, c'était l'ultime séjour. Françoise revit le mouillage de Spanish Waters, la plage, Willemstad et ses maisons colorées. Tout s'était arrêté là. Pourquoi ? Pour une petite dispute de rien du tout à propos d'un billet d'avion. Comme une flammèche dans les cendres d'un foyer qui s'éteint, sa rancœur brilla fugitivement, puis s'éteignit.

 

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Curaçao, jeudi 28 janvier 2010

Près de deux mois sans ouvrir ce journal, le temps de faire le parcours, tranquillement : Tortuga, les Aves, Bonaire, et finalement Curaçao, comme autrefois avec Françoise.

Un projet de loi pour imposer un quota de femmes dans les instances dirigeantes des grandes entreprises. Des femmes recrutées au quota, comme des vaches laitières ?

 

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Frédéric correspondait régulièrement avec son ami Jean-Michel, rentré en Martinique, pour lui raconter ses étapes. Il était monté en République Dominicaine, puis avait poussé à l'Ouest vers Cuba. Là, il s'était lié brièvement avec une femme qui s'appelait Maria-Virgen, sans blague ! Puis il avait fait une longue escale à Haïti, plus exactement à l'Île-à-Vaches. Comme d'autres navigateurs, il avait amené aux Haïtiens, qui avaient subi un cyclone et un tremblement de terre, quelques provisions achetées à Curaçao. Son amie, là, s'appelait Rosenna, qu'il décrivait comme « gentille, tranquille, ne demandant rien sinon un quelques attentions ». Son escale avait duré près de cinq mois. Il écrivait beaucoup, dit-il à Jean-Michel

Jean-Michel, qui au début répondait régulièrement à ses messages, ne le fit plus. Françoise comprit pourquoi, quand elle lut le mail envoyé à Frédéric par la pipelette. Jean-Michel était mort, après quelques semaines d'hôpital. Elle pensa avec tendresse à son hérisson, mais comment partager sa peine ? Elle n'était pas supposée savoir tout cela. D'ailleurs, fallait-il supposer qu'il en avait, de la peine ? Frédéric avait suffisamment montré la sécheresse de son cœur pour supposer qu'il n'en était rien. Jean-Michel était sans doute pour lui seulement un copain, pas un ami. D'amis, si elle avait bien compris, Frédéric n'en avait aucun qui méritât ce nom. Ni en France, ni sur les mers. Les marins formaient une sorte de collectivité, un monde où l'on s'entraide sans hésiter, où l'on est content de se retrouver au hasard des escales, où l'on boit des coups ensemble, où l'on se raconte ses galères et ses bonnes fortunes, où l'on échange des « tuyaux »... mais des amis ? Il y avait parfois de l'estime, souvent basée sur les compétences et la fiabilité, la confiance mutuelle. Les hommes étaient d'abord des complices. Complices dans le travail, complices à la chasse. La chasse au gibier, la chasse aux femelles, qui de tous temps avaient été des proies, dont on s'emparait et qu'on se disputait. Elle les avait assez observés, ces hommes de bateaux, dans leur univers archaïque... Des hommes du passé, des anachronismes. Comme ils jubilaient de se retrouver entre potes, à se raconter leurs hauts faits. Devant leur compagne, ils taisaient avec une fausse courtoisie qu'ils se la seraient bien faite, cette petite avec son beau cul bien rond. Mais il y avait des sourires en coin, des apartés, des regards faussement innocents, des allusions plus ou moins directes dont les gourdasses d'épouses, parfois, s'amusaient : leur mari était un grand séducteur, et cela les flattait, ces connasses !

Pour Françoise, des amies, c'était autre chose. Ce mot signifiait sentiments partagés, mise à nu de ses affects, chaleur sans laquelle le monde est froid... Tout cela nécessitait de la durée, de la stabilité ; celle dont elle avait rêvé avec Frédéric. Lui se contentait, en fait de tendresse et de proximité spirituelle, d'une Samia, d'une Rosenna... Et, au Guatemala, il s'agissait d'une « Lupe », et d'une Maria-Magdalena... Il était comme les autres, celui qu'elle avait cru exceptionnel.

 

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Paris, mercredi 29 septembre 2010

Séjour à Paris. « Niquer la France, guerre raciale, flippe pour ta femme, la France est une pute, les noirs faites des gosses à leurs blanches, on verra bien qui prendra leurs places », ces vomissures de rappeurs sont en vente dans toutes les grandes surfaces. Rachida Dati fait le buzz. Dans une interview, elle a dit « fellation » à la place d’inflation. « Coutumier des dérapages verbaux, Karel de Gucht s’en prend aux Juifs et au lobby pro-israélien aux États-Unis ». Qu’a dit ce diplomate-dérapeur ? « Qu’il y a une croyance, chez la plupart des Juifs, qu’ils ont raison. » Voilà une opinion passible du bûcher, en effet. Thilo Sarrazin, politicien allemand, fait scandale : « Les Turcs conquièrent l’Allemagne comme les Kosovars ont conquis le Kosovo, par une forte natalité. Cela me plairait s’il s’agissait de Juifs d’Europe de l’Est avec un quotient intellectuel supérieur de 15 % à la population allemande. » Où est l’outrage ? Je lis, sur un site israélite : «Au moins 181 juifs (and people of half or three-quarters jewish ancestry) ont reçu un Prix Nobel entre 1901 et 2010. Les Juifs sont (…) les premiers à être fiers de leurs gènes douloureusement acquis (…) au cours des âges. ». Certains sont assez brillants pour recevoir un Prix Nobel, certains sont assez niais pour s’en vanter, au nom de la race. Dîner chez Philippe. Je lui ai raconté la mésaventure d'un journaliste de France-Culture, marié comme lui avec une Noire. Ce « tu nous prends nos femmes » a-t-il entamé ses certitudes ? Dans le monde de Philippe, on est tolérant, ouvert, curieux de l’autre. On se métisse, par goût et par principe. Dans le monde qui s'importe chez nous, une femme est une sorte de marchandise, qu’on prend, qu’on détient, et qu’on ne veut pas céder. Philippe ! le métro Stalingrad sera peut-être ton chemin de Damas !

Dans neuf jours, retour à Curaçao avec KLM.

 

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Il était venu en France, et ne lui avait même pas téléphoné, constata amèrement Françoise, tandis que Frédéric continuait de faire route sur la mer vineuse célébrée par Homère. Il arriva au Guatemala, fin mai 2011. Il remonta le Rio Dulce et s'installa à Fronteras pour la saison cyclonique. Il fit gruter « Marjolaine » sur un chantier et décida de profiter du pays. Une de ses excursions en bus l'emmena du côté de la frontière avec le Belize, pour visiter le fameux site maya de Tikal. Ce fut deux mois plus tard que Françoise s'avisa qu'il ne donnait plus signe de vie.

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