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Triptyque

La vie continue

Où, dans cet ultime épisode de « La Mouche », Françoise la délaissée aura le dernier mot ; sept milliards de terriens, sur une terre trop petite ; Françoise messagère du malheur ; Colette enquête ; fausse Bible et faits-divers ; naissance d'un mythe et retour des cendres ; la vie continue.


 

J'ai mis longtemps, trop longtemps, à m'en rendre compte. Plus de mails, plus RIEN. Cela dit, j'étais la seule à m'en soucier. PERSONNE dans son entourage, dans sa famille, ne semblait s'inquiéter. J'ai sous les yeux la dernière page de son journal... la veille de ce maudit accident.

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Melchor, lundi 5 septembre 2011

L’hôtel est calme, en bordure d’une belle rivière, le Mopan. Demain, Tikal, puis retour à Fronteras. Minibus jusqu’à Flores, grand bus jusqu’au Rio Dulce, touk-touk jusqu’au chantier, et je retrouverai Marjolaine. Pour les semaines à venir, les matchs de la Coupe du Monde de rugby.

Les terriens sont 7 milliards, et ils fêtent ça, les imbéciles. La terre devient si petite qu’on ne pourra plus que s’y aimer, ou s’y battre. On s’y battra.

Monsieur Lévy, le même Bernard-Henri que celui du « climat » après l'attentat de la rue Copernic, a lancé l'armée française en Lybie. Les islamistes peuvent être satisfaits de notre philosophe-diplomate.

Eva Helgutan, 14 ans, a été sauvagement violée par un groupe d’immigrés musulmans à Trondheim, en Norvège. Puis elle a sombré dans la dépression, avant de se suicider. En août dernier, un étudiant palois de 27 ans, Jérémy, a été tué à coups de couteau lors des fêtes de Nay (Pyrénées-Atlantique). Certains coups ont été d’une telle violence qu’ils ont traversé la boîte crânienne. Ils étaient six. Tous ont été mis en liberté par la justice il y a deux semaines.

 

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Françoise appela l'Ambassade de France au Guatemala. Elle manifesta son inquiétude d’être sans nouvelles de son ami Frédéric Dallouste. Une secrétaire la mit en attente, puis lui passa l’ambassadeur lui-même. Avec les précautions d’usage, il lui apprit que son ami avait été victime d’un très grave accident, mais il s'était avéré impossible d'en faire part à quiconque.

- La police de Flores nous a averti quand ils ont trouvé un passeport français. Nos services ont demandé aux autorités locales que nous soit envoyée par fax une copie des pages comportant l’identité, et que le document complet soit expédié par la poste. Pour une raison inconnue, le document s'est perdu. L’Ambassade disposait néanmoins d’une identité complète et d’une adresse. Grâce à notre base de données, nous avons pu vérifier que le document était authentique. La victime est bien un Monsieur Frédéric Dallouste, né le 12 novembre 1942. C'est votre ami ?

Françoise hoqueta un acquiescement.

L'ambassadeur répéta qu'il était vraiment désolé, mais par une « désolante conjonction de circonstances», ses services n'avaient pas réussi à retrouver un membre de la famille du décédé. L’adresse que portait le passeport était en Martinique, à la capitainerie des Trois-Ilets. Ses services avaient faxé une demande de renseignements. La capitainerie n'avait pas répondu.

- Nous avons fait de fréquentes relances. Je suivais personnellement ce dossier. A la fin, il nous fut répondu qu'ils étaient certains que Monsieur Dallouste n'avait pas de famille en Martinique. Je dois dire que je n'ai pas compris ces réticences à nous aider, sur un territoire français, poursuivit l'ambassadeur.

- Mais... les autres administrations... Les impôts, la Sécurité sociale, intervint Françoise, pensant à sa dénonciation à l'URSSAF.

L'ambassadeur éluda. Françoise pensa que le rôle prioritaire de ces organismes était de traquer les mauvais payeurs, croisements de fichiers à l'appui (Frédéric lui en avait parlé), plutôt que de rechercher les personnes disparues. L'inertie administrative aidant, on ne communiquait pas très efficacement, entre grands corps d’État.

- Finalement, nous nous sommes vu contraint de notifier notre absence de résultat. Les services guatémaltèques étaient impatients, et nous nous devons d'entretenir les meilleurs rapports avec ce pays ami. Le cadavre, je veux dire le corps, pardon Madame, était déjà depuis plus d’un mois en chambre froide. Il y avait peu de place à la morgue.

Françoise comprit que son cher Frédéric, ou ce qu'il en restait, avait été mis en fosse commune, avec d'autres impécunieuses victimes du drame.

L'ambassadeur, rasséréné de voir enfin la solution de cette douloureuse affaire, s'enquit : connaissait-elle des membres de sa famille, pour leur apprendre la triste nouvelle ? Nantie de ce mandat qui était comme une vengeance, Françoise Mouche se mit en chasse.

Il ne restait pas beaucoup de pistes. La mère de Frédéric était morte. Françoise ne savait pas où habitait Valentine, ni la mère de Mathilde, ni sous quel nom. Colette ne travaillait plus aux Affaires Étrangères. Il restait Philippe. Celle qui avait décoré sa voiture de peinture blanche, neuf ans auparavant, l’appela sans tarder, au numéro depuis longtemps dérobé dans l'agenda de Frédéric. Trop ému pour songer à s'acquitter lui-même de ce devoir pénible, et vaguement soulagé que ce soit Françoise qui fût la messagère du malheur, le vieil ami – c'est ainsi qu'il se situait - donna le numéro de Colette. Partagée entre deux sentiments contraires, satisfaction d'amour-propre et affliction, Françoise composa le numéro de la sœur de Frédéric. Terrorisée par une éventuelle reprise du harcèlement téléphonique, et maudissant son frère, Colette allait raccrocher dès qu’elle identifia sa correspondante. Elle suspendit son geste en l’entendant sangloter.

 

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Méthodiquement, Colette organisa l’après-Frédéric, ce qui constitua un dérivatif à son chagrin. Elle fit son enquête au Guatemala. L’ancienne journaliste se rendit dans le Peten, et identifia, avec l’aide de la police de Flores, l’hôtel où avait dormi son frère la nuit précédant l’accident. C’était à Melchor, à la frontière entre le Guatemala et le Bélize. Elle paya la note, largement grossie des nuits où l’on avait gardé la chambre du Français. La patronne avait mis de côté les affaires de Frédéric, et en particulier son vieux MacIntosh.

Colette chercha, et trouva, l’épave du minibus. L’accident avait été horriblement meurtrier. Tout le côté gauche était broyé. Parmi les passagers assis de ce côté, seulement trois avaient échappé à une mort immédiate, dont une petite fille gravement blessée. Un inspecteur guatémaltèque accompagna Colette Dallouste à la décharge automobile. Il avait conservé le vieux sac à dos de Frédéric, dont un certain Juan s'était moqué avant d'être assassiné, en d'autres temps. Il y avait à l'intérieur un livre écrit en français, d'où sa conclusion que ce livre appartenait à un Français. L'Inspecteur Rosaire n'aurait pas fait mieux.

Colette se rendit au siège d'un quotidien national. L’accident, spectaculaire, avait été annoncé à la une. L’article, en page intérieure, s’interrogeait sur les causes : sans doute un dépassement raté. Il y avait eu neuf tués et douze blessés plus ou moins graves. Sous une photo du chauffeur, la légende indiquait qu'il s'agissait de Miguel Gonsalves, 24 ans. En bas de la même page, on trouvait l’élection de Miss Univers, une angolaise, et l’explosion d’un four dans une centrale nucléaire grecque. A l’US Open, Djokovic avait battu Nadal. Au premier tour des élections générales, le Partido Patriota arrivait en tête.

Colette obtint l’adresse de l’un des deux blessés légers. Celui-ci était monté dans le bus parmi les derniers. Il était assis sur le plancher, près de la porte coulissante du Toyota. Cet ouvrier agricole se souvenait bien du gringo, assis à la gauche d’un aveugle, près de la fenêtre. D’après ce témoin, le gringo devait être un homme d’église, sans doute un prédicateur, parce qu’il lisait un livre pieux, une sorte de bréviaire. Colette comprit que ce qui ressemblait à un bréviaire, c'était l'Iliade et l'Odyssée, dans une édition de la Pléiade, que lui avait remis l'inspecteur perspicace avec force cérémonies.

Elle s'entretint avec le fait-diversier qui avait couvert l'accident. Les témoignages des chauffeurs de poids-lourds concordaient. Le minibus avait entamé un dépassement qui ne semblait pas poser problème à celui qui arrivait en face. Mais curieusement, le vieux Toyota avait semblé ralentir alors qu'il était à la hauteur du véhicule qu'il doublait. L'autre camion avait freiné autant qu'il pouvait, des traces de pneus en témoignaient. Mais c'était trop tard. Un problème mécanique sans doute. Ces bus étaient bien vieux. Nous sommes un pays pauvre, Madame...

Le journaliste, tout au plaisir de parler avec une consœur française maîtrisant si bien l'espagnol, se laissa aller à oublier que cette consœur était aussi la sœur de la victime. Il entra dans les détails sordides. Le Minibus avait été littéralement éventré du côté gauche, et avait rebondi sur l'autre poids-lourd, qui l'avait aplati du côté droit. Il y avait du sang partout sur la chaussée, sur les pneus des camions. « Un véritable coup de marteau-pilon ! Ces semi-remorques pèsent quarante tonnes, vous imaginez le choc ! » Des corps étaient enchevêtrés à l'intérieur, mêlés à la tôle déchirée, d'autres gisaient sur la chaussée, avec des sacs, des bagages, les cartons de ces pauvres gens. La police avait eu fort à faire pour les identifications. Certaines restaient incomplètes, malgré les recherches, faute de papiers d'identité. Cette chère consœur avait eu de la chance que son malheureux frère ait eu son passeport avec lui ! Le vieux plumitif voulut savoir ce qu'il faisait au Guatemala, ce malheureux Monsieur Dallouste, quelle était sa profession, s'il avait une femme, des enfants, des amis... Colette sentit qu'il cherchait de la matière pour un article, et mit froidement fin à l'interview.

Au chantier, elle fit ouvrir le bateau abandonné depuis deux mois. Elle fit le tri. Les vêtements furent distribués aux ouvriers du chantier, avec l’aide de la secrétaire très émue, se trata de una gran tragedia, lo que puede suceder sin la voluntad de jesucristo.

Il y avait des choses qu’il valait mieux jeter, d’autres qu’il convenait d’étudier avant de décider. Parmi elles figuraient tous ces carnets, entassés dans un équipet de la cabine arrière. Ils furent joints aux caisses de livres, trop nombreux pour être examinés dans l’immédiat.

 

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Françoise arriva à son tour à Rio Dulce. Elle s’installa aussi à l’hôtel Backpackers, proche du chantier. Colette dut endurer ses lamentations et les récits enjolivés de ses cohabitations avec Frédéric. Elle assista avec une curiosité professionnelle à la naissance d’un mythe qui devait embellir la vie de Françoise : celui d’un amour partagé, que Frédéric avait toujours nié par aveuglement, incapable qu’il était de discerner les mécanismes à l’œuvre dans son psychisme. Les quelques doutes que se permit d’exprimer Colette à ce sujet furent mis par Françoise sur le compte de la jalousie, par suite du désir inconscient d’une liaison incestueuse. Mais Françoise se révéla encore une fois utile, en suggérant à un vieil ami de Frédéric, Jean-Yves, de s’occuper de la vente de « Marjolaine ».

Frédéric mourut officiellement, au regard des autorités françaises. Plus de cinquante kilos de supplément de bagages accompagnèrent Colette à son retour en France. Et parmi eux, l’urne contenant les cendres.

 

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Les ouvriers, en face, ne sont plus les mêmes. Maintenant, ce sont des équipes de couvreurs et aussi, malheureusement, ceux qui ravalent la façade. Ils travaillent au marteau pneumatique, et c'est un enfer. Je préférais les autres, ceux des échafaudages, qui me faisaient penser à des MARINS, avec leurs poulies et leurs cordages...

J'ai appris, par Valentine... (c'est elle qui m'a apporté le journal de Frédéric, copié sur une clé USB......) J'ai appris qu'il y avait eu une cérémonie, près de Toulouse, à Peyreladame, la maison familiale des Dallouste. Il n'a pas été question que j'y mette les pieds, évidemment. Valentine m'a dit qu'il y avait eu une sorte de service, laïque, mais quand même à l'église du village. C'est bizarre, mais c'est comme ça. On y a joué le Requiem de Fauré, qu'adorait Frédéric. La musique, c'était bien LA SEULE CHOSE qu'il aimait. Bien sûr, ils ne l'ont pas invitée, la harceleuse, la cinglée, la dangereuse hystérique. Elle aurait fait tâche, au milieu de cette noble assemblée familiale. On a déjà oublié que sans moi, le corps de Frédéric serait en train de pourrir dans une fosse commune, au Guatemala.

JE M'EN FOUS. Valentine, que je voyais pour la première et sans doute pour la dernière fois, m'a regardée d'un drôle d'air. Savait-elle que je savais ? Elle n'a rien dit. Je n'ai rien dit. Je ne pouvais lui avouer que j'avais espionné son « nouveau père » (comme cette expression m'amuse, dans ce contexte!!!). Par conséquent, pour que je sache, il aurait fallu que Frédéric se soit confié à moi. Cette supposée indiscrétion de sa part, à MOI, la pauvre Cendrillon sans prince charmant, était inimaginable. Ce journal, elle me l'a peut-être donné... comme une sorte de confidence, pour qu'il n'y ait pas de secret entre nous deux. Une complicité naissante ? Oui, ça doit être ça. Elle, avec ce papa qui l'avait quittée à peine elle le rencontrait, et moi, qui jamais ne l'avais quitté, moi seule qui m'inquiétais pour lui, moi qui REVENAIS TOUJOURS, malgré ce que je SUBISSAIS.

J'écrirais bien un livre, pour raconter ma relation avec Frédéric. Mais je me rappelle ses méchantes remarques, à propos des écrivaines, qui ne savent qu'exhiber leurs émois INTIMES. Pauvre hérisson ! Même après sa mort, il continue de me châtrer mentalement, comme les hommes l'ont TOUJOURS fait aux femmes...

Ce soir, j'irai au café-philo. Je réfléchis à un sujet...

 

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Frédéric aurait sûrement aimé savoir ce qui s'était passé l'année de sa mort, se dit Françoise Mouche. En 2012, il y avait eu la dégradation de la note française par Standard & Poors, de AAA à AA+ , qui en précéderait d'autres ; les crimes de Mohammed Merah, qui en précéderaient d'autres ; l'élection de François Hollande, de Wladimir Poutine, la réélection de Barack Obama, une loi votée en urgence contre le harcèlement sexuel, des émeutes à Amiens, un Ministre du Budget épinglé pour détention d'un compte bancaire en Suisse, le naufrage d'un paquebot de croisière commandé par un incompétent, un nommé Anders Behring Breivik condamné pour une tuerie ayant coûté la mort à soixante dix-sept personnes. En somme, la vie continuait.

 

FIN

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