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Triptyque

“Bye Bye Blackbird”

« Nous avons les hétaïres pour la volupté
les concubines pour les
soins journaliers du corps,
les femmes pour avoir des enfants légitimes
et garder fidèlement les choses de la maison. »

Démosthène, discours contre Nééra

 

I - Rencontre dans un escalier

 

Précisions chronologiques – Une ombre fidèle – Un insecte humain – Mener le bal – Domicile nautique – Quiproquo – L'esprit magique – Hôtesse montante – Aubaine fiscale – Au “Mango” - Coup d'envoi sans façons.

 

 

Lorsque je fus à nouveau sur l’île de Grenade, cela faisait trois mois, et cela fait deux jours.

J’aime la précision, qu’il s’agisse de mécanique ou des sentiments, ou de la mécanique des sentiments.

Là, je grimpe vers le haut de Saint-Georges. C’est la capitale de Grenade. On est le vendredi 10 avril. Mauvais calcul, dû à ma méconnaissance des dates religieuses. Le Vendredi Saint tombe un 10 avril, cette année. J’aurais pu faire escale entre la Martinique et Grenade. Une nuit de sommeil, et ça n’aurait rien changé à mon timing. Les magasins sont fermés. Les rues étroites sont désertes. Je m’arrête près de l’ancienne cathédrale. Son toit a été emporté par l’ouragan Ivan, cinq ans plus tôt. Le sanctuaire désaffecté est ouvert sur le ciel. Par-delà l’ossature de la charpente, de petits nuages ronds défilent, blancs comme des moutons de théâtre. L’ombre de Samia m’accompagne fidèlement.

Passé Lucas Street, la marche devient plus facile. Les rues dévalent vers le port. Je jette un coup d’œil à ma silhouette dans la vitrine d’un magasin, et m’essaie à une démarche plus souple. Sur la place du marché, tous les étals sont clos. Je la revois en train d’examiner, soucieuse de bien acheter, les légumes du pays proposés par les marchandes aux larges sourires. On revenait ensuite, main dans la main, les sacs à provisions sur les épaules, en direction du lagoon.

En mémoire d’un juif crucifié deux mille ans auparavant, Grenade va prendre comme les autres îles des Antilles un air de deuil pendant le long week-end qui s’annonce. Les taxicos sont rares. J’espère trouver un chauffeur de peu de foi pour retourner dans le sud de l’île.

De l’autre côté du quai, une fille jeune trébuche en descendant du trottoir, tombe sur la chaussée. Elle laisse échapper son gobelet en plastique. L’eau coule sur le sol brûlant. Incapable de se relever, elle gigote dans la poussière en beuglant des reproches incompréhensibles. Un short crasseux coupé au ras de fesses rondes, un tee shirt maculé. Elle n’a pas vingt ans, d’après sa silhouette. Elle se tortille sur le macadam comme un insecte blessé. Contre tout espoir, un taxico approche avec un coup d’avertisseur.

- Prickly Bay ?

Le conducteur opine d’un air agacé. Je me coince sur un bout de siège, souriant à tout le monde. Le Toyota surchargé démarre comme au départ d’un Grand Prix. La radio vocifère du rap.

Je retrouve « Marjolaine » au mouillage. En déjeunant d’une potée de légumes préparée la veille, je considère méthodiquement le travail à faire. Il faudra tout déshabiller : voiles, gréement courant, espars : une lourde tâche pour un homme seul et plus très jeune, je l’admets.

Au coucher du soleil, je vais de l’autre côté de la baie, au Sunset. Le bar rectangulaire est cerné de clients, la plupart anglo-saxons ou germanophones. Quelques Français sont groupés à un angle. Le nombre de verres devant eux et leurs propos pâteux découragent tout signe de reconnaissance. Je prends ma Carib  et vais s’asseoir au bout d’un banc ; précisément le même que celui où elle et moi étions assis la veille de son départ.

Un orchestre de steel band commence sa prestation. La musique est moins écoutée que photographiée par les touristes, qui pointent leurs appareils sous le nez des artistes. Une femme d’âge moyen, en short et chemise assortis, les cheveux courts couleur queue de vache, s’obstine à entraîner sur la piste les gens de son groupe. Elle se dandine gauchement, d’un air inspiré et joyeux, sans tenir compte du rythme. Elle proteste parce que son partenaire ne suit pas comme il faut ses évolutions. Le cavalier d’un instant retourne à sa bière. La femme passe au suivant, les deux mains jointes, singeant la supplication. Trois enfants sont assis sur le sol, tout près de l’orchestre. J’évoque Mathilde, puis le souvenir de Samia revient me harceler.

La femme en bermuda s’assoit d’un air dépité, puis se relève et danse seule, toujours à côté du tempo lourdement marqué. Je l’observe, n’ayant rien d’autre à faire : voilà les femmes, même quand elles sont sourdes au rythme, elles veulent mener le bal, et se retrouvent abandonnées au milieu de la piste, pathétiques. Celle-ci n’est pas que pathétique : elle est irrécupérable. Elle imagine sans doute savoir danser. Ce sont les autres qui ne savent pas la suivre, qui ne la comprennent pas. Elle est irrécupérable, comme Samia, qui avait le sens du rythme mais pas beaucoup d’autres qualités… Si : elle était courageuse ; capable de grimper au mât pour travailler à quinze mètres de haut. Elle n’avait peur de rien, sinon de ne pas imposer sa loi.

L’orchestre interprète de vieux succès : Hôtel California, La Isla Bonita, Guantanamera… Les éclats de voix anglo-saxonnes et des véhémentes affirmations du groupe de Français forment avec la musique un fond sonore confus.

Il est temps de rentrer. Ici comme toujours, il faut d’abord rejoindre le canot’ qui le long du quai tient une grande conversation clapoteuse avec les annexes voisines. La musique aigrelette me suit un moment. Puis il n’y a plus que le timbre rassurant du hors-bord qui me ramène chez moi. Chez moi, depuis dix ans, c’est ce voilier. Il est dix heures du soir. Il ne reste plus qu’à passer la nuit.

 

Je l’ai rencontrée l’année précédente. Je grimpais les escaliers du raccourci menant de la marina au village du Marin, en Martinique. Elle s’était arrêtée à l’un des paliers, paraissant contempler la vue. Pour être exact, je ne me rappelle pas les premiers mots échangés. La suite tourne au quiproquo.

- Vous venez d’où ?

- De Trinité.

- Ce n’est pas la porte à côté, ça doit vous changer comme climat, surtout en plein hiver ! Vous êtes venue en bateau, en avion ?

- En bus bien sûr ! Vous êtes drôle, vous !

- Non, pas drôle. Je suis bête, surtout. Vous parlez de la Trinité en Martinique, pas de la Trinité-sur-Mer en Bretagne ! Comme vous n’avez pas l’air d’être Martiniquaise, du moins j’ai l’impression, cela explique…

- Je suis Tunisienne... enfin, Franco-tunisienne. Mais je suis installée en Martinique depuis des années.

Elle est venue chercher du travail, ayant terminé un stage pour devenir marin-pêcheur.

Quand notre histoire sera terminée, un an plus tard, je noterai dans mon journal : « On n’en a pas fini avec l’esprit magique. Aussi loin que l’on rejette les dieux, ils continuent de vivre en nous. L’illusion que des forces inconnues président à l’ordre des choses, c’est cela, l’esprit magique. Rétrospectivement, on se plaît à voir de l’inéluctable dans une occurrence, bonne ou mauvaise. C’est rassurant. Se greffent là-dessus des éléments que l’on veut objectifs, par goût pour une rationalité dont nous sommes incapables. L’affect commande, l’esprit obéit, bon gré mal gré ».

Les éléments pseudo-rationnels ne manquent pas. Je me situe à la fin d’un cycle long. Il y a eu une série d’événements significatifs avant cette rencontre dans un escalier avec une femme assez jolie, peut-être disponible, brune comme l’enfer, et qui de plus appartient au milieu nautique.

Je monte trois marches pour m’approcher d’elle, mais pas trop près. L’oiseau est peut-être farouche. J’enregistre le visage aux pommettes hautes, le profil aztèque, la silhouette longiligne, vêtue d’un jean et d’un débardeur.

- Vous êtes venue ici pour admirer le paysage ?

Elle porte en bandoulière un sac en plastique marron, marqué « Puma ».

- Non, je suis venue chercher du travail.

- Comme marin-pêcheur, il n’y a pas beaucoup d’opportunités, ici. Ce serait plutôt la plaisance.

- Je sais, je sais ! réplique-t-elle, un peu piquée, apparemment, par la supposition qu’elle puisse l’ignorer. Ce que j’aimerais c’est trouver du boulot dans une boîte qui fait du charter, chez Fast par exemple.  Mais je n’ai pas passé la spécialité plaisance. Tu penses qu’ils pourraient quand même me prendre, sans le diplôme ? Tu es de la partie ?

- Marin, plaisancier au long cours, mais je ne fais pas de charter. Le mieux c’est que tu leur poses la question. 

Je n’ajoute pas que chez Fast, spécialiste des prix d’appel, l’hôtesse n’est pas seulement tenue de faire la cuisine et de préparer les ti-punchs.

- Je vais aller les voir.

- Pourquoi pas…

C’était le skipper de Fast, pauvrement payé mais charnellement satisfait, qui décide de la débauche comme de l’embauche. Son employeur trouve tout avantage à cet arrangement. Est-elle prête à des abandons apparemment peu douloureux, si l’on en juge par le nombre de celles qui convoitent le douteux plaisir de servir de bonniche montante pour une rémunération accordée au lance-pierre ?

Elle n’a réussi que les parties théoriques, au terme de son stage, échouant à l’examen pratique.

- Le jour de l’examen il y avait du vent et de la mer, c’était pas facile d’approcher de la bouée. Le moniteur il ne m’avait jamais donné la barre et tu sais pourquoi ? Parce que je ne m’étais pas laissé faire… Pour te dire le genre : au début du stage, quand il s’est présenté, il a commencé comme ça : « Bonjour, je m’appelle Roger, je suis célibataire, complètement libre, s’il y en a que ça intéresse ! ». Pendant ce petit laïus il me regardait bien en face. Et ça a duré huit mois. Quand je lui demandais de barrer il me disait dans l’oreille : « Et c’est quand que tu prends un verre chez moi ? ».

Je veux la mettre en garde, comme si j’avais déjà des devoirs envers elle.

- Tu sais, Fast ce n’est pas la crème c’est le charter façon métro. Tu pourras essayer aussi dans d’autres compagnies, un peu plus class…

Complice innocent, le paysage s’offre à nous. La profonde échancrure du Cul-de-Sac du Marin brille sous le soleil, avec les couleurs changeantes des hauts-fonds marqués par des balises rouges et vertes. Des bateaux remontent le chenal. Des centaines de voiliers ponctuent les zones de mouillage. Je lui désigne le mien.

Vingt ans auparavant, le Marin était un petit village endormi. Cet abri naturel s’est transformé à toute allure, expansion regrettée par certains, applaudie par d’autres. Le secret de ce développement réside dans une loi fiscale, défendue par un politicien ayant des attaches dans les Antilles, et votée un jour dans la lointaine métropole. L’aubaine a bénéficié aux malins assez fortunés pour en tirer parti, et notamment au développement de la plaisance. L’intendance suivant, est né ce que nous avons sous nos yeux, du haut de notre escalier : des shipchandlers, des spécialistes de toutes sortes, et une demi-douzaine de sociétés de location ; la vaste marina, le quai frangé de magasins et d’ateliers, les restaurants, là où il n’y avait autrefois qu’une mangrove impénétrable… un espace de profit dans une Martinique qui en compte peu, et regardé avec des sentiments mêlés par les Afro-martiniquais. Une enclave blanche.

Elle cherche du travail. Cherche-t-elle également une liaison ? Je lui propose de nous revoir une heure plus tard au Mango, un bar de la marina. Par superstition, je me dis : « Elle ne viendra pas ». Je remonte vers le haut du bourg alors qu’elle descend vers le port.

 

Je reviens de la poste, elle est là. Avex un deuxième verre, on finit par se présenter.

- Frédéric ? Tu es la première personne que je rencontre qui s’appelle comme ça. Ce n’est pas courant.

- Pas si rare. Il y a le héros d’un roman célèbre, que j’aime beaucoup. Il y a aussi un empereur germanique, il y a très longtemps, qui était lié avec les Arabes de l’époque…

- Ça doit être il y a très longtemps, en effet !

- Et toi ?

- Moi, c’est Samia.

- Toi aussi, tu es ma première Samia.

Elle me dit que son nom signifie « celle qui marche dans le ciel », ou quelque chose d’approchant, en arabe. Ce prénom est supposé évoquer la hauteur, la noblesse, la pureté.

- Et tu vis de quoi ?

- Pendant mon stage j’étais bien payée. Maintenant il me reste le RMI, comme avant, et quelques petits boulots.

- J’ai un copain qui vient déjeuner sur mon bateau. Tu veux te joindre à nous ?

À bord, je prépare une salade. Elle discute dans le cockpit avec Robert, un instituteur à la retraite. Il a perdu ses deux premiers voiliers dans des cyclones, Luis en 1995 et Lenny en 1999.

Elle :

- Tu veux un coup de main ?

- Ça va, je m’en tire. Mais tu peux venir jeter un coup d’œil à l’intérieur, si tu veux.

Inspection du carré.

- C’est la première fois que je visite un voilier. De dehors ça a l’air tout petit. À l’intérieur c’est grand. Tu as lu tous ces livres ?

- Lus et relus, pour beaucoup d’entre eux. Tu aimes lire ?

- Oui, j’aime beaucoup lire, quand j’ai le temps.

- Tu reprends un verre ?

- Je veux bien… C’est un peu triste la couleur de tes coussins.

J’en conviens. Je verse le rhum. Je me lance.

- Tu me plais, tu sais. Tu l’as bien senti.

Elle s’approche. Un baiser furtif, comme un remerciement.

- Je remonte, ton copain s’ennuie, tout seul là-haut. Tu me donnes les assiettes ?

Un nouveau baiser, plus long, mais toujours lèvres closes. Je me remets à la cuisine et manque jeter la laitue dans l’évier en vidant l’eau. Dehors, la conversation reprend. Samia pose des questions, Robert plastronne, enchanté d’avoir une interlocutrice aussi intéressée par les questions nautiques. Robert a des problèmes sur son circuit électrique et a besoin d’aide, à cause d’une récente opération de la hanche qui le handicape. Après le déjeuner, on va tous les trois sur le « First 32 » de Robert. Je vérifie les connexions, contrôle le débit de l’éolienne. Elle est morte.

Je ne me souviendrai que vaguement de la première fois où j’ai couché avec Samia, ce jour-là. Elle n’a pas fait de simagrées. On a fait l’amour comme deux personnes qui ont du futur devant eux, et qui ont le temps de faire preuve d’inventivité.

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