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Triptyque

Bye Bye Blackbird - Balade au nid d'aigle

Description de l'oiseau – Les règles du jeu – La femme comme produit – A bord de « Marjolaine » - Déclarations amoureuses – Projets – Impatiences – Sixties optimistes – Chez Samia – Malentendus.

 

 

Samia, c’est un physique inhabituel, que beaucoup d’hommes classeraient assez bas dans leur échelle esthétique. Elle a un corps musclé et mince, des jambes de coureuse de fond, un dos athlétique, un peu voûté, des épaules et des bras impressionnants chez une femme. J’ai découvert le tatouage qu’elle porte sur l’omoplate gauche ; un symbole de la liberté dit-elle. La peau soyeuse est couleur d’ambre brun. Elle a un visage d’oiseau de proie, un nez mince à l’arête fortement recourbée, comme cassée, des yeux couleur de nuit enfoncés dans les orbites. Les pommettes prononcées et les maxillaires saillants répondent au front têtu, sous des cheveux très noirs et très courts. Une bouche superbe, dont je ne vais pas me lasser. À ma souvenance, cela fait quelque dix ans que je n’ai pas embrassé une femme sur les lèvres. Elle m’a dit qu’elle est homosexuelle, en principe. Elle est soigneusement rasée, sexe et aisselles, cela en revanche me déplaît. J’ai toujours été prodigieusement agacé par l’engouement pour l’épilation. Cela me semble un goût douteux que d’apprécier à l’excès la netteté, le clean, le lisse, les déodorants qui tuent les phéromones : il y a là-dedans une crainte du sexe féminin, humide et ombreux comme un sous-bois. Au fond, les contempteurs du poil superflu refusent la femme véritable dans sa réalité femelle, un être qui mouille et qui coule périodiquement. L’amour, c’est moite, cela transpire, c’est la nature à plein jus ; l’acceptation de notre vérité animale. Le glabre, c’est l’expression d’un sexe asexué, d’un puritanisme hérité de cultures où sévit encore l'impureté ontologique de la femme.

Elle, rêveuse :

- C’est chouette, hein, de se rencontrer comme ça ! On dirait que le destin nous a poussés l’un vers l’autre, ce matin-là…

- Qu’est-ce que tu as pensé de moi, au premier abord ?

- Je ne sais pas. C’était tellement brusque. Je t’ai à peine vu quand tu montais les marches. Et puis d’un seul coup tu étais là.

- Tu sais, ça ne m’arrive jamais d’engager une conversation avec une fille, comme ça… Ce jour-là, je me sentais bien, optimiste. Je t’ai vue et je t’ai parlé, comme j’aurais pu le faire avec n’importe qui. C’est seulement après les premiers mots que je t’ai vraiment regardée. Si on s’était trouvé dans un endroit où j’aurais eu le temps de bien te voir, je ne t’aurais pas abordée…

Honnêtement, je n’en sais rien. Mais c’est probable. Des coups d’audace comme celui-ci, cela ne m’arrive pratiquement jamais. Je ne manque pas de me donner de bonnes raisons, pas forcément artificielles. Labeur ennuyeux que la séduction, avec des règles du jeu imbéciles. Pour se décider à monter sur scène, faire son numéro, dire les fadaises qui ouvrent l’espoir relatif d’une intimité probablement décevante, se mettre aux pieds d’une nigaude, il faut une foi profonde, qui décline avec le temps.

Considérée comme produit, la femme déçoit, et de plus en plus alors qu’on avance en âge. On se lasse des pétasses, on est saoulé par les givrées, les allumées. Bavardages insensés. Packaging vulgaire, emballage trompeur, contenu inexistant ; on se fait à l’idée de ne plus visiter la grande surface du sexe.

Les grincheux et grincheuses ne manqueront pas de me dire que la femme est une personne, pas un objet. D’accord. Faudrait-il qu’elles-mêmes ne se voient pas comme tel.

Et moi, je suis quoi ? dans la moyenne. De ceux qu’on ne remarque pas ; de ceux que le garçon, au restaurant, néglige ; de ceux que traverse le regard des femmes. Avec des « avantages produits »  peu perceptibles, et en plus un mode de vie qui restreint ma zone de chalandise. En langage marketing, c’est tout dire : il y a des promos bien plus alléchantes.

Samia, en tout cas, n’a pas l’air d’un produit de consommation courante.

- C’est que je ne te plais pas vraiment, alors !

- Non, c’est le contraire…

Depuis trois jours, on ne s’est pas quitté. Il n’a pas de travaux urgents à effectuer avant de partir vers le nord des Antilles. Nous passons pas mal de temps dans la cabine de « Marjolaine ». Elle veut savoir :

- Donc je te plais, c’est bien ça ?

- Tu n’as pas le style mannequin, tu n’as pas un genre ordinaire. Ça tombe bien, parce que ce genre-là ça ne m’excite pas du tout.

- Tu veux dire que je ne suis pas jolie ?

- Tu es mieux que jolie. Plus belle que ça.

- Toi aussi, tu m’as tout de suite séduite. Sinon, je n’aurais pas été au rendez-vous. Et puis on ne se serait pas retrouvé dans ta cabine, le premier jour… Ça fait des années que je n’ai pas couché avec un homme. Je ne compte même plus…

- Tu as une amie ?

- Oui… enfin, non. J’ai décidé de la quitter. On verra.

- Inch Allah !

- Ah ! tu plaisantes avec les choses de la religion ?

- Excuse-moi, je ne voulais pas te choquer.

- Ça ne me choque pas, je ne crois pas en l’islam… Pas plus en Allah qu’en Jésus-Christ ou en Jéhovah. Cela dit j’ai été élevée dans la religion chrétienne, quand je suis venue en France, et pourtant mes parents sont musulmans.

J’enregistre sans commenter. Un autre point positif.

Moi, au bout d’un moment :

- Celui qu’on peut remercier, c’est Robert. Sans son opération de la hanche, je ne montais pas l’escalier ce matin-là pour chercher son courrier, et on ne se rencontrait pas. Ç’aurait été terrible, hein, un grand amour comme le nôtre, tué dans l’œuf, laissé dans les limbes !

- En plus, s’il n’y avait pas eu Robert, je n’aurais sans doute pas accepté de déjeuner seule avec toi. Notre amour serait resté... où ça, tu dis ?

-Les limbes, c’est une expression religieuse. Et puis tu peux aussi le remercier pour ses cadeaux !

Robert lui a offert des échantillons récupérés dans des hôtels ou des avions, mini savonnettes et pochettes contenant des serviettes en papier humidifié.

-Tu l’as dit, quels présents ! Je me suis sentie comme une reine! La Reine de Saba ! Mais je lui dois aussi ce petit cadeau-là. Petit, mais je sens qu’il va grandir…

Elle s’amuse, de sa main gauche, à me secouer la verge – son sceptre ?

-C’est sûr, si tu ne le laisses pas tranquille. Tu as encore envie ?

Rassasiée ou pas, elle a envie de me donner envie d’elle. Les femmes aiment vérifier leur pouvoir régulièrement, pour des fins dont elles-mêmes n’ont pas toujours conscience.

 

J’ai prévu de caréner à Saint-Martin, où les travaux coûtent moins cher qu’en Martinique. J’ai proposé à Samia de venir avec moi. Elle n’a aucune expérience de la vie sur un petit voilier. Cela servira en somme de période d’essai, avant de décider ou pas de faire vie commune et de se lancer dans des navigations plus lointaines. Prudence, précision. Elle veut des détails :

- Qu’est-ce que je ferai sur le bateau ? Tu me laisseras prendre la barre ?

- Bien sûr, tu pourras barrer, quand tu en auras envie. Et quand tu en auras assez, on remettra le pilote.

- Tu as un pilote automatique ?

- Naturellement. Sinon, comment je ferais, tout seul ?

- Mais tu me laisseras prendre la barre quand même ? Tu m’apprendras ? Tu comprends, comme je t’ai rencontré, j’aimerais bien que ça me serve à quelque chose, que ça complète ma formation…

Voilà qui s’appelle avoir les pieds sur terre. Je ne pipe pas, sachant que pour beaucoup de femmes, la revendication égalitaire s’est traduit par la reproduction de ce qu’elles pensent être des caractéristiques masculines, dont feraient partie la brutalité et le cynisme. Et puis, cette envie d’apprendre, c’est merveilleux. La vie à deux, surtout en mer, je ne l’envisage pas sans que toutes les tâches, qu’il s’agisse de la cuisine ou de la navigation, soient exercées indifféremment par chacun. Certes, mes rares expériences personnelles n’ont pas abondé dans le sens de l’interchangeabilité des rôles, mais c’est sans doute parce que je n’ai pas rencontré la bonne personne.

Mais l’appétence et sa compétence sont deux choses différentes. Fraîche émoulue d’un an de cours pour devenir marin-pêcheur, j’imagine qu’elle doit savoir conduire une petite annexe. Ce n’est pas plus difficile qu’un vélomoteur, et pourtant… Je finis par lui indiquer point par point les gestes à faire. Le résultat est l’inverse de celui escompté. Conseils et indications ne semblent que la troubler. Quand elle accélère au lieu de ralentir, c’est ma faute, je l’embrouille !

- Laisse-moi tranquille, tu me soûles en me criant dessus !

- C’est que, mon chou… D’abord, je ne crie pas, je me fais simplement entendre, avec le bruit du moteur. On n’a qu’une annexe, tu sais, et elle est indispensable. Si on l’abîme, on sera bien embêté. 

Frustrée, elle me prend pour cible. J’encaisse. Et puis je me sermonne. Qu’est-ce que j’espère ? qu’elle ait des nerfs d’acier, alors que je me montre si facilement impatient ?

 

Elle s’est installée en Martinique six ans auparavant. Elle habite une cabane sur les hauteurs proches de Trinité. En route pour nous rendre sur la côte au vent, j’apprends qu’elle est née en Tunisie, qu’elle va fêter ses quarante et un ans, et qu’elle est venue en France avec ses parents alors qu’elle avait trois ans ; donc huit ans après la fin de la guerre d’Algérie et son cortège de crimes et d’abandons : les accords bafoués, les Français d’Algérie trompés, les harkis trahis, torturés et assassinés. Ces années-là étaient celles des sixties, tellement gonflées d’optimisme que les jeunes bourgeois en daubaient le bien-être et aspiraient à des révoltes. Il n’est jamais plus révolutionnaire que celui sur qui s’allège la lourde main de la nécessité, ou celle du Pouvoir.

Elle fait partie d’une fratrie de sept enfants. Son père est originaire du sud de la Tunisie.

- Il a fait la guerre pour vous en 1940.

La départementale sinue entre les champs de canne à sucre, escalade les mornes, contourne les bourgs du François, du Robert. Je pense à la description de la Martinique faite par Naipaul dans La Traversée du Milieu, puis aux mythes qui structurent les mentalités, et prennent de la force en devenant agissants. Le père a fait la guerre pour les Français, ce qui paraît un peu scandaleux, en effet, aux yeux de quelqu’un pour qui la Tunisie a existé de tout temps, alors qu’elle n’est indépendante que depuis 1956, une dizaine d’années seulement avant la naissance de Samia.

-Tu tournes à droite, juste avant ce grand bâtiment.

La route se transforme en chemin puis en raidillon, entre colline et ravin boisé. Je gare la Kangoo louée pour la journée dans un renfoncement où se trouve déjà une épave de fourgonnette. Au-delà, un sentier grimpe sur une cinquantaine de mètres. Une barrière faite de quelques lattes clouées sur des piquets délimite le terrain qu’elle s’est octroyé. Je fais le tour du domaine. Les murs en parpaings, comme la terrasse formée de planches de dimensions aléatoires, évoquent la récupération. Mais il a fallu bien du labeur pour amener ces matériaux et les assembler. J’apprécie la performance. À l’intérieur, sur le sol en terre battue couvert en partie d’un tapis, un petit lit en métal fait pendant au coin cuisine en quart de cercle. Le bar est fait de planches peintes alternativement en vert et rouge. Des étagères courent sur la paroi opposée à la porte. L’ouvrant des fenêtres sans carreaux est formé d’un volet pivotant vers le haut et maintenu par une béquille, laissant entrer l’air et la lumière. La nuit, explique-t-elle, il faut fermer, tant contre les moustiques que contre les rôdeurs. Elle a fait un branchement sauvage pour la lumière et le réfrigérateur.

- Et pour l’eau, comment tu fais ?

- Je la récupère dans la citerne, dehors.

- Tu en as assez, même en saison sèche ?

- Je me débrouille.

Histoire de meubler la conversation, je m’inquiète de la saison cyclonique. L’année précédente, l’ouragan Dean, bien que d’intensité assez faible avec des vents ne dépassant pas les cent cinquante kilomètres à l’heure, a fait quelques dégâts.

Elle me montre le toit en tôles ondulées.

- Tout est parti. Les murs ont tenu, mais les chiottes ont valsé.

Elle a aménagé, au-dessus de la fosse d’aisance, une cabine où pendent des couvertures assurant l’intimité.

On redescend vers la voiture.

- Il faut qu’on passe à Trinité, je dois voir Marie-Belle.

- Marie-Belle ?

- C’est ma copine. Enfin c’était… Quand même, il vaut mieux qu’elle te voie pas.

Je dépose Samia au coin d’une ruelle. Elle continue à pied et s’arrête devant une maison à étage. Un jeune chien la fête et l’escorte à l’intérieur en bondissant. Plus tard, elle explique :

- C’est Titus. Marie-Belle m’en a fait cadeau il y a six mois.

- Et comment tu vas t’en arranger ?

- Ouais, je suis bien embêtée. Elle le gardera pendant que je ne serai pas là. Moi je n’avais pas envie d’un chien, je les aime bien, et qu’est-ce qu’il est sympa, et intelligent ! Mais c’est un souci…

Finalement, Samia doit sans doute vivre autant à Trinité, chez Marie-Belle, avec tout le confort, que dans son « nid d’aigle », comme je nomme désormais sa cabane.

À la sortie du bourg du François, la circulation se fait plus fluide. Je la regarde, je lui souris, elle reste songeuse. Pas bavarde, encore un bon point. Mais je sais, ou crois savoir, que le silence agresse les femmes.

- Tu ne m’as pas beaucoup parlé de tes parents…

- Ma mère j’aime pas trop. Elle m’a toujours détestée. Elle en voulait à mon père, je sais pas pourquoi.

- Et lui, il ne pouvait pas te protéger ?

- Il pouvait pas trop s’opposer à elle. Je pense qu’il y avait un problème d’argent ou d’héritage, quelque chose comme ça.

Les meilleurs souvenirs de son adolescence, à Saint-Étienne, c’est l’athlétisme. Elle a pratiqué le demi-fond en compétition, à un bon niveau régional. Moi :

- Tu as vu « Million Dollars Baby » ? C’est l’histoire d’une boxeuse. Tu me fais penser à elle.

- Boxeuse ? À cause de mon nez ? Merci pour le compliment !

- Non, je pensais à ta morphologie. Ton nez est très bien… Si, je t’assure !

- J’ai pris un coup quand j’étais petite, il ne s’est jamais remis comme il faut.

- Crois-moi, ça te donne une personnalité. Je n’aime pas les femmes trop parfaites.

- Décidément, pour les compliments, on peut trouver mieux !

L’héroïne du film meurt à la fin de l’histoire, faute d’avoir écouté les conseils de son entraîneur, le vieux Clint.

On arrive au Lamentin et la circulation s’englue.

- Tu allais souvent en Tunisie, quand tu habitais Saint-Étienne ?

- J’y allais chaque été dans ma famille, près de Tozeur. Enfin j’y suis allée tant que j’étais petite. Après ça a changé.

Sur l’autoroute :

- Tu m’interroges, je me croirais chez les keufs !

- C’est juste histoire de passer le temps, excuse-moi.

- Je ne t’intéresse pas, alors ?

- Mais si, bien sûr, je ne veux pas être indiscret, tout simplement.

- Admettons… Toi tu te gardes bien de me raconter tes histoires. Je ne sais même pas si tu vis seul.

- Je te dirai tout, c’est promis. Et d’abord, oui, je vis seul.

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