Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Triptyque

Croisière inaugurale

Sujets de discorde – Sujet de réflexion – Méprise – Prise territoriale – Félicitations.

 

Nous faisons une première étape au nord de la Martinique, à Saint-Pierre où « Marjolaine » roule toute la nuit, puis nous repartons à l’aube pour arriver à la nuit tombante à Portsmouth, sur l’île de la Dominique.

- On va boire un verre à terre, si tu veux. Il y a un bar, avec l’internet. C’est très sympa tu verras. Tu es déjà venue ici ?

Elle secoue la tête, l’air agacé. La mauvaise nuit, la traversée du « canal » entre la Martinique et la Dominique, plus les douze heures de route, l’ont épuisée.

- Pourtant, cela fait un bon moment que tu vis en Martinique. Avec le ferry… Et à Sainte Lucie tu y es allée ? Pas davantage ? Bon, tu vas rattraper le temps perdu ma chérie !

Je lui explique que la Dominique, l’île la plus pauvre de l’arc antillais, est celle dont la nature sauvage offre les plus belles possibilités d’excursions. La population se montre généralement amicale. Cependant, Portsmouth, le seul mouillage convenable de l’île, a été délaissé pendant plusieurs années.

- Personne ne s’arrêtait plus ici à cause des vols à répétition. Finalement il ne s’agissait que d’une petite bande que tout le monde connaissait. Dans une île comme dans un quartier chaud, tout le monde sait qui fait quoi. Mais la police ne réagissait pas…

- Tu sais, les pauvres, quand ils volent ils ont des excuses.

- D’accord. Mais là crois-moi ils ne volaient pas pour manger. Ils volaient pour se payer une bagnole, et surtout pour se payer…

Je freine à temps. Évoquer la drogue ne bonifierait certainement pas notre relation, d’emblée difficile. Samia fume le kif, comme presque toutes ses connaissances. Moi, je n’ai aucun appétit pour la chose. Elle ne me dérange pas plus que ne me gênent les adeptes de la nicotine, dont j’ai fait partie, sans mesure. C'est pourtant un thème à éviter. On verra plus tard. Mais elle n'est pas d’humeur à laisser filer un sujet d’affrontement.

- Ouais j’ai compris, va ! Mais si tu appelles l’herbe de la drogue, alors comment t’appelles les bibines que tu descends ?

- D’accord. C’est aussi de la drogue. Pour en revenir à la Dominique, les locaux étaient les premiers à souffrir de l’insécurité. Plus de clients pour les balades, plus de touristes dans les boutiques… Un jour, on n’a plus entendu parler de la bande. Les gens du coin s’en sont occupé. Le bouche-à-oreille a commencé à fonctionner dans l’autre sens. Il a fallu du temps, mais, bon, les plaisanciers sont revenu peu à peu. C’est maintenant un des mouillages les plus fréquentés. Et tout le monde est content…

Je mets l’annexe à l’eau. Je lui montre le vieux ponton où accoster. La manœuvre est difficile à cause des amarres de nombreuses embarcations. Elle s’en tire bien. Les choses vont en s’améliorant. Elle deviendra peut-être la compagne dont je rêvais, quand elle sera moins sujette au mal de mer. Elle prend un jus de fruit, au bar, moi une bière locale, devant l’ordinateur.

- Si tu veux aller sur internet…

- Non, ce n’est pas la peine.

- Tu as de la famille, je veux dire en France ? Tu n’es en contact avec personne ?

- Je ne les vois plus depuis longtemps.

- Tu as vécu à Marseille, tu m’as dit… Tu sais, j’y suis né.

- Je sais, je l’ai vu sur ton passeport. Alors, tu es marseillais !

- Je n’y suis resté que sept mois après ma naissance. C’était pendant la guerre. Mes parents se déplaçaient, ils cherchaient du boulot. Et toi, tu y as vécu longtemps ?

- Plusieurs années. Je vivais avec quelqu’un. Tu te rappelles, je t’ai dit que je n’avais pas fait l’amour avec un homme depuis vingt ans… Ben, c’était à Marseille. Avec un Allemand. En fait, c’était un bi.

- Un bi ? Ah je comprends, un bisexuel. Et ça n’a pas marché ?

- Ça a marché un peu plus d’un an. Je l’aimais bien, mais pas comme toi. Je n’aimais pas l’embrasser comme toi.

- Vous habitiez ensemble ?

- Oui, il avait acheté un appart’, dans un bon quartier. Quand il a dû repartir en Allemagne il l’a mis en vente. Mais je me suis pas laissée faire. C’est normal non ? On avait vécu ensemble un an, et il aurait fallu que je fasse mes valises, comme ça ?

- Oui, c’était un peu dur. Et… comment tu t’en es tirée ?

- J’ai refusé de partir, tout simplement. Il ne pouvait pas vendre tant que j’étais dedans. Finalement, Günther a été obligé de me verser ma part.

L’image d’une Samia s’incrustant sur « Marjolaine », et demandant des indemnités de licenciement, me traverse l’esprit. Elle insiste :

- Tu n’es pas d’accord ? Quand quelqu’un te prend sous son toit, ça veut dire que tu ne peux plus te débrouiller comme tu veux. On ne peut pas te laisser sans rien quand l’histoire est finie. Comme un torchon qu’on jette. Non ?

- Oui, d’une certaine façon c’est logique… Tout dépend des circonstances, comment les choses se passent…

 

Ici, c’est la pointe sud de la Guadeloupe, les Saintes à notre droite. Après avoir contrôlé la route, je remonte dans le cockpit. Samia est somnolente, un coussin sous la tête. Je lui proposerais bien de barrer sous voiles. Les conditions sont parfaites, au grand largue, mais elle est visiblement mal à l’aise en navigation. En revanche, elle semble s’habituer à la vie nautique et à ses contraintes. Elle a pris possession des lieux, et malgré son peu d’expérience a critiqué certains choix dans l’agencement de la cuisine et du salon ; critiques souvent pertinentes, mais sans les accompagner de solutions. L’espace manque toujours sur un voilier.

J’écoute religieusement ses remarques, sachant que trouver sa place à bord n’est pas facile. Le néophyte découvre qu’il faut faire attention à tout : à la consommation d’eau, d’énergie, au fonctionnement d’un ensemble compliqué et fragile, à ranger chaque chose à sa place. Le skipper doit observer le comportement de l’impétrant jusqu’à ce qu’il ait suffisamment confiance. Cette surveillance discrète agace Samia.

- J’ai l’impression que tu es sans arrêt à roder derrière moi, comme… comme un vautour !

J’espère que peu à peu, s’ils on en vient à vivre ensemble, elle s’appropriera son nouvel environnement, selon la formule consacrée. Je sais aussi que les possibilités pour qu’elle y mette son empreinte resteront limitées. Un bateau est d’abord un objet voué à naviguer. Tout choix est soumis à des critères d’efficacité et de sécurité. Elle s’exclame :

- Regarde ! Des thons ! On va pêcher !

Depuis le départ de la Martinique, une ligne traîne en vain. Les eaux des Antilles, pour une raison ou une autre, sont peu poissonneuses. Pour quelques dorades, mahi-mahi ou bonites, que d’argent pour remplacer lignes et appâts ! Mais Samia a suivi une formation de marin-pêcheur. Je n’ai donc pas lésiné pour satisfaire ses exigences professionnelles. Suivant le regard de Samia, je me tourne vers l’arrière. À une centaine de mètres, dans notre sillage, des dauphins marsouinent paresseusement.

- Là, tu veux dire ?

- Mais oui évidemment, qu’est-ce que tu as dans les yeux !

- Mais ma chérie…Tu ne crois pas que ce sont des dauphins ?

- Des dauphins ? des dauphins ? Qu’est-ce qui te dit que c’est pas des thons ?

Ne voulant pas la vexer, je fais semblant d’hésiter.

- Tu vois, leur façon de nager… Il me semble…

Le visage fermé, le regard dur, elle se désintéresse du troupeau qui se rapproche. Quelques jeunes sont maintenant tout proches. Je borde un peu le génois, puis la grand-voile. À l’approche de la Guadeloupe, le vent refuse de quelques degrés. En tournant la manivelle de winch, je lui frôle le genou et m’attire un regard courroucé, tandis qu’elle se recule avec brusquerie.

De Deshaies en Guadeloupe à Saint-Martin, la distance oblige à passer une nuit en mer. Après avoir dépassé Montserrat dont le volcan crache des nuages épais, je la réveille.

- Je vais essayer de dormir un peu. Regarde très attentivement autour de nous, et appelle-moi à la moindre incertitude.

- Tu me l’as déjà dit, je ne suis pas idiote.

- Excuse-moi, mais la plupart des accidents en mer c’est en raison d’une collision, la nuit. C’est un risque peu élevé, la mer est grande, mais on a peu de chance d’en réchapper.

Je la regarde s’installer confortablement dans le cockpit. Le plus sûr serait de la faire barrer, pour éviter qu’elle ne cède au sommeil. Mais je n’ai pas réussi à entamer son apprentissage. Toute explication, même élémentaire comme celle de l’angle que doit faire une voile avec le lit du vent, est accueillie avec irritation. Il faut la laisser faire comme elle sent. Je ne suis pas disposé à la laisser librement expérimenter son feeling, au risque de faire de la casse. Ou elle écoutera, ou elle se fera transporter comme un ballot.

Il faut l’aider à prendre confiance, sans la laisser faire n’importe quoi. Il y a de bons signes. Elle commence à savoir se servir de l’annexe. Bientôt, elle sera assez expérimentée : un peu d’indépendance pour elle, et une corvée en moins pour moi. Elle a suggéré d’en avoir une à elle seule, une petite, qu’on pourrait ranger facilement. Je ne connais pas de couple naviguant avec deux annexes sur un petit voilier. Soit une annexe est réellement utilisable, soit c’est un jouet de plage, et elle ne sert qu’à s’amuser. Pour s’amuser, il y a déjà une planche à voile, avec laquelle ma fille Mathilde se déplace quand elle vient à bord. Comme Samia argumentait, j’ai marmonné « on verra ».

Je reste assis quelques minutes auprès d’elle, un bras autour de ses épaules, puis je pose un baiser sur ses lèvres et vais me relaxer sur une couchette du carré. Le bruissement régulier de la mer le long de la coque me renseigne sur la marche normale de « Marjolaine ». Le pilote automatique garde le cap. Je peux somnoler agréablement. Pourtant, je sais que je ne dormirai pas. À la fois heureux et inquiet ; heureux d’avoir à bord une fille qui m'attire beaucoup, inquiet de la voir s’exprimer avec une intransigeance, une brutalité…

- Frédéric, je vois un feu, assez loin… Tu vois, à bâbord, sur l’avant, ajoute-t-elle quand je la rejoins dans le cockpit.

- Un feu blanc tout seul, j’ai l’impression que c’est un pêcheur.

Les jumelles révèlent en effet la présence d’une barque, à faible distance.

- Ça va, tu tiens le coup ?

- Ça va, pas de problème. Tu peux aller te recoucher.

Rassuré par cette preuve de vigilance, je retourne sur la couchette de quart. Beaucoup de travail nous attend à Saint-Martin. J’en fais mentalement la liste.

Dès le lendemain de notre arrivée, « Marjolaine » est devant le chantier. On nous fait signe d’approcher de la rampe. Pour gagner du temps, je vire près d’un haut-fond. Il s’en faut d’un mètre, pas plus, mais « Marjolaine » s’immobilise dans la vase.

- Et merde. On est planté. Quel con !

Puis, à Samia :

- Bon, ce n’est pas malin de ma part, mais on va s’en sortir.

Une aussière frappée sur un corps-mort déhale bientôt le voilier en eau libre. Elle remarque :

- Je voyais bien qu’on ne passait pas… Enfin, tu t’en es bien tiré.

Il y aurait de quoi rigoler. Tant de prétention, c’est franchement comique. C’est touchant, aussi. Samia est hantée par la crainte d’afficher une infériorité. Se valoriser, n’est-ce pas aussi une façon de vouloir être mieux aimée ?

Tiré lentement hors de l’eau, « Marjolaine » révèle ses dessous. Je les inspecte, tout en suivant mon bateau vers son emplacement.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article