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Triptyque

Rien dire et foutre le camp

 

Préoccupations particulières - Transes intimes - Une île à la dérive – Saine frugalité – Supermarché de l'excuse – Illusion parmi d'autres – Bibelot fragile.

 

 

Quatre jours avant le départ pour Saint-Martin, je suis assis au Mango avec son ami Philippe Petitmangin. Philippe est en Martinique pour répondre à une demande du Groupement Économique Intercommunal du Lamentin. Il me raconte sa réunion du matin. Avec ses interlocuteurs du GIE, il en est à peaufiner une luxueuse brochure consacrée aux avantages qu’aurait une entreprise à s’implanter dans cette zone, argumentaire dans lequel s’insère un rappel historique, avec pour thème essentiel l’esclavage. Philippe a donc consacré une place importante à Victor Schoelcher. Mais le comité de lecture lui a demandé, non pas de minimiser le rôle du libérateur, mais de faire aussi mention des révoltes d’esclaves, magnifiant par exemple l’insurrection de 1870 et la figure de son héroïne, Lumina Sophie. Il fallait également donner plus d’importance aux traditions accompagnant la cérémonie du 27 mai. On lui a suggéré de laisser à un Antillais (un Antillais noir, voulaient-ils dire) le soin de rédiger cette partie du texte, celle-ci exigeant une bonne connaissance de la langue créole. Philippe a objecté pour la forme qu’une brochure bilingue français-anglais destinée à des investisseurs tant nationaux qu’étrangers devait éviter que trop d’informations, pour passionnantes qu’elles fussent, aient un caractère purement local. La cohérence des moyens avec le but poursuivi ne serait pas évidente.

- C’est que vous ne connaissez pas notre mentalité, nos traditions. Pour nous, rien de ce qui touche à notre passé n’est indifférent, même aux chefs d’entreprises, lui a-t-on expliqué, comme s’il était un débutant un peu obtus.

Philippe officie pour des compagnies dont le chiffre d’affaires est de plusieurs fois le budget de la Martinique. Il sait que le client a toujours raison, qu’il s’agisse de publicité ou de littérature. Il s’est essayé à celle-ci, avec simplicité et bonne foi, en artisan consciencieux. L’insuccès de cette tentative, conjuguée à une recension de la moderne production romanesque, l’a convaincu de l’inutilité de ses efforts. Le lecteur, plus souvent la lectrice puisque les romans sont achetés en majorité par des femmes, cherchait avant tout ce qui le confortait, et rejetait ce qui pouvait le déranger. On savourait particulièrement le bonheur délicat d’appartenir au cercle prétendument fermé des amateurs d’une prose absconse, l’obscurité d’une œuvre en faisant tout le mérite, comme le disait déjà Lesage. Un snobisme massif dévastait la littérature, d’où seuls émergeaient, comme quelques rochers témoins d’un continent englouti, les auteurs qui ne recherchaient pas l’inspiration dans leurs transes intimes et l’illisibilité du message, mais dans le respect du lecteur et une communion avec lui ; un art romanesque où style et construction habillaient le signifié, quand la majorité des auteurs modernes, féminins de plus en plus souvent, se dénudait sans pudeur pour occulter l’insignifiant. Comme toujours, des auteurs engagés. Engagés par qui, cette fois-ci ?

Batailler était vain. Philippe avait renoncé, comme il a renoncé à convaincre ses interlocuteurs du GIE, et la brochure s'est enrichie de développements sur les traditions du 27 mai, dont le « koudmen », que l’on peut traduire par « esprit de solidarité ».

Charmant est le créole, et pittoresques sont les traductions de son vocabulaire en français. Comment ne pas s’égayer devant une affiche où l’équivalent de « tibète » est « organisme vivant » ? L’inconvénient de cet usage croissant du créole, et Philippe le ressentait particulièrement en cette année 2008, c'est que ses interlocuteurs martiniquais avaient tendance à devenir de plus en plus incompréhensibles.

Sa petite entreprise de communication était sous contrat depuis dix ans avec des organismes institutionnels en Martinique. Philippe mesurait, à l’occasion de ses déplacements, la dérive de cette île, à la fois économiquement inféodée à la métropole, et culturellement de plus en plus lointaine. Son épouse, Antoinette, était née en Martinique. L’oncle d’Antoinette, commerçant à Fort-de-France, parlait un français châtié, presque précieux. Il approchait les quatre-vingts ans. Les interlocuteurs de Philippe, responsables politiques d’une cinquantaine d’années, étaient par moments inintelligibles.

- Je dois sans arrêt les faire répéter certains mots, et je fais semblant d’avoir un problème d’audition pour ne pas les vexer. C’est comme avec les Québecois, à la différence près qu’eux ne se formalisent pas, ils s’en amusent plutôt.

Il ajoute, après une gorgée de bière :

- On se demande quand même quelle est l’utilité du créole, et la connaissance du créole, en-dehors de l’île. C’est une langue qui chante agréablement aux oreilles, mais où peut-elle servir, en dehors des quelques milliers de kilomètres carrés de la Martinique ?

Une réponse me vient à l’esprit. Sans la connaissance du créole, et la pratique de l’accent créole, impossible pour un métropolitain d’exercer un emploi mettant en relation avec les Antillais. L’utilisation croissante du créole pouvait témoigner de la volonté de réserver l’embauche aux « vrais » Antillais. Je garde mes réflexions pour moi, doutant qu’elles soient bien accueillies. Philippe a une sensibilité de gauche, et toute évocation d’un racisme à l’envers serait prise avec scepticisme.

- Et toi, le navigateur, comment ça marche ?

- Je suis avec une fille… enfin, une femme. On vient de se remettre ensemble, après un petit malentendu. Si tu veux, je t’emmène, elle est à bord.

- Et qu’est-ce qu’elle fait, ta copine ?

- Eh bien, elle est avec moi, pour l’instant…

- Je veux dire, qu’est-ce qu’elle faisait avant ?

- Un stage. Un stage de marin-pêcheur. Ça tombe bien, parce qu’elle a envie de naviguer.

- Et ta fille, comment va la petite Mathilde ?

- J’ai vu Mathilde quand je suis venu à Paris l'an dernier. Désolé de ne pas t’avoir rendu visite. Je suis passé en coup de vent.

- Et Isabelle ?

- Toujours pareil.

Philippe n’insiste pas. Il sait que cela risque de déclencher un flot d’amertume et de justifications. Je ne peux pas m’en empêcher, dix ans plus tard. Dans le petit bateau pneumatique agité par le clapot, il essaie de protéger ses vêtements de ville contre les éclaboussures. Il me sourit bravement, et je sais ce qu’il pense, en regardant mon short informe et mon tee-shirt délavé. Un tel changement de vie à soixante ans !

J’ai donné la réponse il y a bien longtemps, quand j’ai quitté la vie terrestre. Dans mon journal, daté de Gibraltar en octobre 2001, j’ai écrit : « Il est clair que le balancier ne reviendra pas en arrière. Reste, quand c’est possible, à quitter en douceur la porcherie dorée où un doux arbitraire fait régner la paix ; « rien dire et foutre le camp », comme disait Céline. Le bateau, cette maison sur l’eau, est un moyen coûteux – en efforts, en argent... -, mais il est excellent. Le vagabondage nautique, aussi inconfortable qu’il soit, n’est pas celui du sans-toit. Le (relatif) dénuement est désiré, il n’est pas subi. La frugalité, ça ne se discute pas, ça se pratique, chacun à son niveau ».

J’ai toujours été un peu pompeux, pon pon petit patapon, c’est comme ça.

- Voilà, on est arrivé.

Philippe débarque prudemment. Je lance :

- Samia, je t’amène un vieux copain, Philippe, qui vient passer quelques jours en Martinique pour travailler, le pauvre.

Philippe connaît suffisamment mes goûts pour comprendre que si une fille peut m'attirer, c’est bien elle. J’ai toujours eu du goût pour les brunes au physique garçonnier. L’éventualité d’une homosexualité latente m’a naturellement été suggérée. Cela m’amuse sans me convaincre : on peut affirmer ceci ou cela, en soutenant que ceci, ou cela, est hors d’atteinte de la conscience : une belle escroquerie, qui a ouvert toutes grandes les portes du supermarché de l’excuse, si plaisant aux esprits faibles ! L’idée que je retiens, quand on m’interroge sur mes goûts, est que le principal problème des femmes étant leur faiblesse, réelle ou factice mais tellement utile, une femme physiquement forte me donne l’impression qu’elle l’est aussi mentalement, et aura moins tendance à mentir. Cela tout en admettant que c’est sans doute une illusion, une de plus…

Philippe tente d’engager une conversation avec Samia, mais très vite cet essai tourne court. Elle garde un air tendu, comme sur la défensive. J’essaie d’avoir l’air détaché, mais je suis mal à l’aise, comme un amateur d’objets d’art qui voit un éventuel maladroit manipuler un fragile bibelot de valeur, et qui essaie d’afficher la désinvolture de crainte de montrer une dilection quelque peu ridicule.

La peur du ridicule, c’est ridicule, n’est-ce pas ? Ça se soigne ?

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