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Triptyque

Va et vient

 

Proposition indigne – Profit et pertes – Mayonnaise féministe – Désir inéluctable – Vieux artifices – Jeu ridicule – Sagesse orientale – Injonction publicitaire – Première réconciliation .

 

 

Quelques courses, dans l’un des supermarchés du Marin. C’est décidé. Nous allons cohabiter, du moins à l’essai. Reste la question accessoire de la répartition des frais. Pour moi, ce n’est pas parce que Samia ne perçoit que le RMI qu’elle ne doit pas être partie prenante dans les charges communes. Je précise mon point de vue.

- Quatre-vingt ou cent euros, ça me paraît équitable. De mon côté, je prends en charge tout le reste, ça représente à peu près vingt fois plus. Qu’est-ce que tu en penses ?

- J’en pense que… Non, mais… tu es vraiment sérieux quand tu dis ça ?

- Ça ne te semble pas normal ? C’est trop, pas assez ?

Suffoquée, elle ne trouve pas ses mots.

- Tu te rends compte ! Avec ce que je touche ! Et il faudrait en plus que je t’en donne !

- Il me semble… Du moment qu’on vit à deux. Mais si ça te paraît anormal, n’en parlons plus.

Stupéfaction réciproque, pour des motifs diamétralement opposés. De mon côté, il me semblerait un peu humiliant, à sa place, de ne pas participer. Elle ne l’entend visiblement pas de cette façon. Cette demande est mesquine, scandaleuse. Rien de surprenant, d’ailleurs. Sauf à s’interroger sur ces femmes, dont les revendications d’indépendance sont sélectives. Dès qu’on touche à des questions pratiques, beaucoup deviennent sourdes à la logique.

À l’entrée du magasin, elle revient sur le sujet :

- Bien sûr, quand je travaillerai je t’aiderai, c’est normal.

- Quand tu travailleras ? Tu veux dire, sur le bateau ?

- Non, je veux parler des boulots que je pourrai trouver, pendant qu’on voyagera.

- Ça ne sera pas forcément facile. À Saint-Martin, on ne va pas rester très longtemps, et on aura déjà le chantier à faire. Ensuite, si tu es d’accord pour rester avec moi, si ça marche bien entre nous, on ira au Venezuela. Je ne pense pas que tu puisses bosser dans ce pays. D’abord, ce n’est pas autorisé pour un étranger, ensuite tous les boulots possibles sont déjà pris par les locaux, tu penses bien, avec la pauvreté. Et puis, si tu ne parles pas l’espagnol…

- On se débrouille toujours.

Les courses terminées, le déjeuner fini, nous prenons un café, chacun allongé sur un banc du cockpit. Elle allume une autre cigarette.

- Il va falloir que je passe chez moi, demain, pour régler quelques problèmes avant de partir.

- Dans ton nid d’aigle ?

- Oui, dans mon nid d’aigle.

Elle aime cette expression.

- Je reviendrai après-demain, ou dans trois jours au plus. J’irai avec le taxico, ne t’en fais pas. 

Au bout d’une semaine sans nouvelles, je mets cette chouette rencontre au bilan des profits et pertes, en m’ingéniant à mettre de la sagesse sur un fond de rancœur. Encore une planche pourrie, je devrais en avoir l’habitude.

 

…...............................................................

 

« Samia veut vous parler »

N’est-ce pas merveilleux, la concision impérative de ce message, généré automatiquement par le logiciel de Windows Messenger ! Pas de réponse. Le lendemain, il y a un SMS sur mon portable. Elle me propose de venir à une soirée au « Quai 13 », un bar-restaurant du Marin.

Je ne réponds pas non plus. Elle n’est pas fiable, et n’obéit qu’à ses impulsions. Le n’importe quoi de celles qui se croient tout permis, parce qu’elles ont un cul, normalement situé au bas du dos. La mayonnaise féministe a bien pris. Le corps pour séduire, la tête pour dominer.

Elle m’a lancé un jour qu’elle « cherchait un géniteur ». Plaisanterie ? Il a fallu me convaincre que ça ne pouvait être sérieux ; une boutade, que j’ai mise sur le compte d’une posture, et de son homosexualité. J’ai quand même spécifié qu’il ne pouvait être question pour moi d’être père une nouvelle fois, à mon âge et dans ma situation. J’ai un fils de quarante ans, une fille de trente, et une dernière de quinze ans. Deux séparations. Bref, je ne me vois pas engendrer une nouvelle fois, juste pour satisfaire les envies tardives d’une femme de quarante ans chatouillée par le désir d’enfant – qui les rattrape toutes, tôt ou tard, parfois trop tard.

Plaisanterie, provocation ?

Peu importe. Pour l’heure, il me semble vain de chercher à savoir ce que Samia pense, ou espère : sans doute ne le sait-elle pas elle-même bien clairement. Ce dont je suis certain, c’est que je ne peux l’envisager comme une partenaire durable, quelqu’un avec qui faire un bout de chemin, pas une planche pourrie comme Isabelle, ou une déséquilibrée comme Françoise.

Une relation durable, cela implique une mutuelle fidélité aux engagements, ne serait-ce que d’appeler quand on l’a promis. Ce genre de négligence prend à mes yeux un sens plus profond que la simple impolitesse. C’est une façon de mettre l’autre sous sa dépendance, et cela je ne le supporte pas. Il est temps qu’elles choisissent : soit elles sont parties prenantes à égalité dans la construction d’une relation, soit elles continuent d'avoir recours aux vieux artifices féminins, qui peuvent établir une domination, mais certainement pas créer une véritable égalité.

 

Voici le « Quai 13 ». Le bâtiment est situé dans l’enceinte du chantier nautique du Marin. Au rez-de-chaussée, il y a divers ateliers. L’étage est aménagé en bar-restaurant, où des groupes musicaux se produisent régulièrement. On ne se ment jamais mieux qu’à soi-même, et je ne fais pas exception. Vais-je rater un bon concert de rock parce que je risque de croiser une fille qui doit être sortie de ma vie ?

La nuit tropicale est tombée depuis deux bonnes heures quand je m’installe dans un coin reculé de la salle, au bout d’une rangée de tabourets faisant face au mouillage, à l’opposé du bar.

J’en suis à ma seconde bière lorsque je la vois arriver. Elle est en compagnie d’un homme et d’une Noire assez jolie, sans doute son amie Marie-Belle, celle dont il vaut mieux qu’elle ne me voie pas. La chanteuse entame « Mustang Sally ».

All you want to do is ride around Sally…

Tous les trois sont assis à une table qu’un pilier masque en partie. Grâce à la pénombre, je peux les observer sans risque d’être vu. La voir, seulement la voir, et m’éclipser. Samia est penchée vers celui qui est assis en face d’elle. La jeune Noire, rejetée en arrière sur sa chaise, regarde dans le vide d’un air absent, ou peut-être réprobateur. Samia se redresse brusquement, et promène un regard circulaire. Je me recule derrière le pilier, sans doute pas assez vite. Tout ça est un peu ridicule. J’ai le droit d’être ici, j’ai le droit de ne pas rentrer dans son jeu, et de le lui dire s’il le faut. Si je me cache, c’est que j’ai peur de ne pas résister. En même temps, je voudrais bien… 

Elle traverse mon champ de vision, se dirigeant vers les toilettes. S’il faut partir, c’est maintenant. Je me lève. Naturellement elle est là, accoudée comme moi le dos à la salle, son visage inexpressif tourné vers le mouillage, au-delà des bateaux rangés sur le chantier. Elle ne dit rien, comme si elle était là par hasard ; ou plutôt, comme si c’est moi qui étais venu à côté d’elle, et non l’inverse. Je devrais partir immédiatement. Ce serait un beau geste, viril. Je revois une situation similaire, il y a très longtemps. Au sortir d’une soirée privée, ma relation avec Isabelle, à peine ébauchée, aurait pu se terminer. Il s’en est fallu de quelques secondes. Faute d’avoir tourné les talons assez vite, ma vie s’est transformée en un inextricable mélange de bonheur et de tristesse. La leçon n’a pas été bien apprise.

Elle ne dit rien. Et je plonge.

- Qu’est-ce que tu veux ?

- Tu as reçu mon message ?

Une gorgée de bière. Elle :

- Moi aussi, j’avais envie de te revoir.

Moi aussi ? Elle ne manque pas d’aplomb !

- Je n’avais envie de rien du tout. Tu es partie, tu devais revenir, tu n’es pas revenue… Tu devais appeler, tu n’as pas appelé. On reprend son chemin, chacun de son côté.

- Si tu es là, c’est que tu en avais envie, comme moi.

Elle est vêtue d’un jean, très bas sur les hanches, et d’un débardeur qui met en valeur ses bras et ses épaules. Elle ne porte pas de soutien-gorge. Je distingue les pointes de ses seins un peu affaissés. Le groupe de rock entame un autre succès d’Aretha Franklin, Chain of Fools, avant la pause.

Every chain has got a weak link

- Je suis partie, c’est vrai, j’avais besoin de réfléchir. Je me disais que si on naviguait ensemble tu m’empêcherais de travailler.

- Je n’ai rien à t’interdire, tu es libre. Je t’ai simplement dit que ça ne serait pas facile.

- Ce n’est pas ce que j’ai entendu. Excuse-moi.

Le silence se fait. Les musiciens vont vers le bar. Une serveuse ramasse mon verre vide. Samia prend une cigarette, sans l’allumer.

- Si tu veux tu peux venir à notre table. Je ne sais pas si mes amis te plairont, mais j’étais bien obligée de les amener, à cause de la voiture.

Je la suis, un vrai toutou. Samia s’abstient des présentations. Marie-Belle m’ignore, sans doute prise de court, et partagée entre le mépris silencieux et l’envie de faire un scandale. Non seulement Samia lui joue un mauvais tour, mais elle la trahit en tant que lesbienne. L’homme tend la main.

- Salut, moi c’est Éric.

Éric arbore le style punk, avec tatouages et coiffure à l’iroquois, agrémentée de mèches vertes. Vu de près, son visage est celui d’un homme dans la quarantaine. Je propose une tournée. Marie-Belle refuse d’un sec mouvement de tête. Éric accepte, prenant un rhum-coke comme Samia. Puis il raconte. Il a fait trois ans dans l’armée, en Martinique. De retour en métropole, il a pratiqué diverses activités.

- Enfin, quoi, des boulots... J’ai fait un peu de tôle, un an. La vie en France est vraiment pourrie, je suis revenu ici, maintenant je me débrouille. Et toi ? Samia m’a dit que tu fais du bateau ? Pourquoi t’es parti ?

Je lui sers ma réponse standard : j’ai eu besoin de changer d’air, d’un supplément de liberté et ainsi de suite, formules creuses avec lesquelles tout le monde est d’accord, et qui ne génèrent pas de polémique.

- Moi, je voulais me casser en Inde, mais je n’ai pas pu. C’est seulement en Inde qu’on trouve la vraie sagesse, celle de l’Orient. Je voulais m’établir dans un ashram, pour trouver la voie du renoncement.

Éric propose son joint. Sur un geste de dénégation, il tire sur le mégot jusqu’à se brûler les doigts. Puis il le contemple en plissant les yeux et l’écrase. Après un long suspense, il se penche pour me révéler, avec la solennité nécessaire, ses articles de foi :

- Ce qu’il faut, c’est vivre sa vie, sans hésiter, y aller à fond, et toujours être soi-même…

J’opine charitablement. Be yourself, clament en chœur les publicitaires. Authenticité, spontanéité, mépris des conventions, transparence, autant de croyances devenues communes qui, comme la plage que recouvraient disait-on les pavés, cachent l’indigence intellectuelle, le goût du confort et l’immense appétence d’être exceptionnel sans faire l’effort de se hisser au niveau des gens ordinaires, qui ne le sont jamais. Une autre tournée s’ensuit. Les musiciens reprennent place sur l’estrade improvisée. Samia veut danser. C’est un prétexte pour me dire qu’elle veut rentrer avec moi, ce soir.

Je me sens vaguement parti, sans être ivre. Mais j’ai suffisamment bu pour atteindre ce stade où l’on a l’impression de dominer les événements, d’avoir une lucidité et des capacités supérieures. C’est alors, plus que jamais, qu’on se croit. C’est alors que se produit l’accident, qui vous laisse hébété et dégrisé devant votre voiture cabossée dans le meilleur des cas, à l’hôpital ou à la morgue dans le pire.

I’m sitting on the dock of the bay, watching the tide roll away

- Comment vont le prendre tes amis ? Et surtout ta copine… Tu les amènes ici, et tu les laisses tomber ?

- T’en fais pas, je vais me débrouiller. C’est mon problème. Ce qui est important c’est qu’on soit ensemble tous les deux. J’avais tellement besoin de toi, depuis une semaine.

Nous revenons vers les autres.

- On s’en va, se contente d’indiquer Samia. Je fais un geste d’impuissance un peu ironique, plutôt bêta, sous-entendant : « ce que femme veut ». Marie-Belle, les yeux plantés dans ceux de Samia, articule avec soin les trois syllabes de « salope ».

Premier divorce, première réconciliation.

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