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Triptyque

"Vous, les hommes !"

 

Front froid – L'art de la guerre – Aux petits soins – Indécision communicative – Les jamais contentes – Souvenirs douloureux – Histoires d'eau.

 

Cinq jours plus tard.

De la précision, de l’exactitude, des détails ! Sinon, comment le lecteur croira-t-il à cette histoire ?

Les travaux ont été menés à bien. « Marjolaine » a retrouvé l’élément liquide. Mais un puissant front froid, un northern, fréquent à cette époque dans le nord des Antilles, a levé une grosse mer dans le mouillage de Marigot, obligeant les bateaux à se réfugier dans le lagon, où « Marjolaine » est à l’ancre depuis la fin des travaux. Pour être au calme, j’ai choisi de m’installer loin de la ville. Les trajets en annexe sont longs, pénibles et arrosés d’embruns. La contrepartie est une ambiance presque irréelle, près d’un îlot tout droit sorti d’un roman d’aventures. Un sybarite l’a habité quelque temps, avec ses six chiens. Il est parti, et Gros-Îlet est presque toujours désert.

Je suis étendu sur le dos, mon bras droit allongé, la tête de mon amante au creux de mon épaule. Au bout d’un moment, elle parle :

- J’aimerais quitter Saint-Martin, je ne me sens pas bien ici, je ne sais pas pourquoi. Je n’aime pas les gens qu’on fréquente, toute cette bande de poivrots et d’épaves, comme ta copine, cette fille qui dit qu’elle est Rwandaise…

- Ce n’est pas spécialement ma copine, tu sais. Pour ce qui est de partir, ce sera aussitôt que possible. Tu as vu le temps qu’il fait.

- Je sais, la mer est impossible, dehors. N’empêche, avec toi c’est toujours la même chose, on ne fait jamais rien. D’ailleurs, je sais bien que pour toi, je suis une quantité négligeable.

Appuyée sur son coude, elle regarde dans le vide, son visage au profil aigu tourné vers un équipet où s’alignent des bouquins. Ses seins un peu affaissés, plus clairs que le reste de son corps, semblent appartenir à une personne différente, qui n’aurait pas ces bras forts, ces épaules dures, ces muscles pectoraux sur lesquels ils paraissent greffés. Je m’efforce de plaisanter.

- Toi, une quantité négligeable ! Alors que je t’aime comme… comme je viens de te le montrer !

- Oh, ça, pour ce qui est de baiser, tu prends ton pied, c’est vrai. Mais tu le prendrais aussi bien avec cette fille. Je suis sûre que tu l’as sautée, pendant que j’étais en Martinique. Il y a des signes qui ne trompent pas. La façon dont elle te regarde…

- Elle me regarde comme quelqu’un qui est surpris, peut-être, de nous voir ensemble, de nouveau.

- Tu vois, tu ne réponds pas à ma question.

- Ta question ?

- Tu fais l’idiot. Tu sais bien laquelle. Ne me prends pas pour une conne.

- Tu veux dire ton affirmation, selon laquelle j’aurais sauté Tatiana… Mais c’est fou ! Tu l’as vue ! Tu connais mes goûts ? Tu m’imagines en train de faire l’amour avec cette fille, qui fait au moins quatre-vingt-dix kilos, et qui a une figure plate comme la lune ?

Elle retombe sur le dos et fixe le plafond de la cabine.

- Je te crois capable de tout, comme tous les hommes. Et puis j’en ai marre de cette dispute. Je voudrais dormir.

- Je t’aime, Samia, dors bien.

Elle émet un grognement et répond à une pression de sa main. Rasséréné, je cherche le sommeil, qui ne vient pas. Je m’efforce de décrypter la scène. Il y a eu trois étapes. La fusion physique, une attaque verbale, une conclusion en forme de cessez-le-feu. La seconde phase est une réponse à la première, même si le lien entre les deux semble absurde. Samia s’est abandonnée en faisant l’amour. Il lui a fallu reprendre l’ascendant. L’accusation de coucher avec Tatiana est stupide, un simple prétexte, mais cela importe peu. La troisième phase correspond à la satisfaction d’avoir gagné. Mon « je t’aime, dors bien » peut être considéré comme une capitulation. Elle a accusé réception en répondant à mon geste de tendresse. Ce geste est à la fois une autocélébration de sa magnanimité, et une garantie contre le risque d’aller trop loin. Son esprit conjugue pugnacité et prudence. N’est-ce pas le principe même de l’art de la guerre ?

 

Elle s’est mise en tête de me faire une beauté . Elle a commencé par m’épiler les sourcils, qui étaient trop touffus, a coupé les poils disgracieux qui émergeaient de mes narines, et s’occupe maintenant de mes ongles. Je m’abandonne à ces soins esthétiques, bien que songeant avec un vague remords à la vidange du moteur qui n’est pas encore faite. La fin du northern est annoncée pour le lendemain.

- On va se mettre au mouillage à Marigot. Ensuite, on pourra reprendre le chemin du retour. On annonce du nord-est, exactement ce qu’il nous faut…On s’arrêtera en Guadeloupe, à Deshaies, comme à l’aller. Avant, on peut faire un stop à Nevis et à Saint-Kitts, mais les mouillages sont vraiment rouleurs… Enfin, ce sera comme tu voudras…

Elle lime à petits coups, en ouvrier désireux d’un résultat parfait.

- On s’arrêtera en Dominique ? C’était si bien…

- Naturellement ! On y restera autant de temps qu’on voudra. On pourra faire des balades dans l’île, c’est vraiment magnifique, tellement sauvage !

- Tu l’as déjà fait ?

Je grimace, quand la lime à ongle s’aventure dans la chair tendre.

- Oui, je suis allé aux Trafalgar Falls, il y a des années. C’est splendide. On se baigne dans une eau glacée, en pleine nature. J’ai aussi fait un tour de l’île, avec …

Je retiens à temps le nom de Françoise.

- Oui ?

- Avec des amis qui habitent la Dominique. On est allé un peu partout, mais on n’avait pas assez de temps pour bien en profiter.

- Et nous, on prendra le temps ?

- Tout le temps qu’on voudra, à condition de faire de bons appros avant d’y aller. Il n’y a pas grand-chose à acheter, localement.

- Tu l'as vu, je ne suis pas difficile. Quelques légumes, un poisson de temps en temps…

- Je sais, mon amour… Aïe !

- Qu’est-ce que tu es douillet !

- Je sais, il faut souffrir pour être beau. Tiens, j’y pense, ce soir…

- Mmmmh ?

- Des copains m’ont dit à la VHF qu’ils organisent un barbecue sur l’île. Ça peut être sympa. Si ça te dit…

- Ouais, je sais pas. Il y aura du monde ?

- Peut-être quinze ou vingt personnes. J’en connais cinq ou six, pas plus. Il y aura des Français, mais aussi des Suisses, des Allemands, des Nordiques…

- Et tes copains du chantier, et Tatiana peut-être…

- Non non, juste des gens de bateaux, comme nous. Bon, tu te décideras, ce sera comme tu veux. Ce qu’il faut, simplement, c’est apporter sa viande pour la griller, un peu de charbon, et faire une salade, ou quelque chose du même genre, pour mettre un peu de bouffe en commun…

- Bon, on verra. Tu sais, je n’aime pas beaucoup quand il y a des gens. Je suis bien avec toi, tranquille, toute seule…

Soit on ne fait rien, soit on en fait trop.

- Dis donc, tu m’as fait une main d’intellectuel, je ne vais plus oser toucher la mécanique !

Le soir, elle est encore hésitante. Les annexes arrivent le long du ponton branlant. Le brasier flambe haut. Des éclats de voix, des rires, sont portés par la surface de l’eau. J’envie ceux qui ne font pas d’embarras pour passer un bon moment en compagnie agréable.

- Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ?

- Si tu veux après tout. On se boit un petit apéro avant d’y aller ?

Une heure plus tard, je suis en train de discuter avec un vieil ami belge. Pierre-André a préparé son bateau au même endroit que moi, près de Hyères. On ne s’est pas revu depuis six ans. De son côté, Samia va d’un groupe à l’autre. Quel bonheur ce serait de la voir s’intégrer au petit monde des vagabonds des mers ! Je me sens puérilement fier, en comparant celle que j’ai présenté comme « ma copine ». Il y a bien cette blonde Hollandaise, avec ses deux enfants, une véritable beauté, toute en muscles et en douceur. Mais Samia, c'est autre chose : la fascination de ce que je ressens comme une complémentarité, sans que rien d'objectif ne paraisse l'expliquer.

J’observe une petite fille, marchant à peine, un simple duvet sur la tête, qui approche régulièrement du feu. Sa mère la surveille de près, bien qu’en grande conversation avec ses amies. Cela existe donc encore, des femmes qui font aussi leur boulot ? Je pense à ces jamais contentes, qui veulent le partage des tâches, mais pour qui c’est toujours trop ou pas assez. J’ai facilement pratiqué la réversibilité des rôles. Je me suis considéré en la matière comme un précurseur, un nouveau père. Je me suis rendu compte que les femmes avec qui j’ai procréé n’étaient pas désireuses d’un égal, en ce qui concernait l’élevage des petits. Elles ne voulaient céder en rien les privilèges et les honneurs attachés au rôle de mère, tout en déléguant ce dont elles ne voulaient pas se charger. Ce qu’elles voulaient, en fait, c’était être secondées par un domestique zélé, qui fût aussi le déversoir de leurs rancœurs.

Une tempête de rires s’élève brusquement d’un groupe. La petite fille se fige, apeurée. Ses grands yeux parcourent l’environnement, puis une ébauche de sourire éclaire son visage rond. Je sens mes yeux s’humecter. La fumée, l’alcool, les souvenirs ? Il n’y a pas d’enfant qui ne me fasse douloureusement penser à Mathilde.

Samia converse avec un couple de Suisses francophones, qui s’apprêtent à partir directement pour le Venezuela, avant de continuer vers les ABC, la Colombie et l’archipel des San Blas. Je les rejoins.

- Et c’est comment, la Colombie ? demande Samia à Patricia, la mère.

- Carthagène, c’est magnifique. On y est allé il y a sept ans. Vous allez par là, vous aussi ?

- Nous ? Oh je ne sais pas. On ne sait jamais rien avec lui !

Elle a les yeux brillants comme des étoiles noires. Des joints ont circulé. Je confirme :

- C’est vrai, on ne sait pas trop. On n’a pas encore de programme. On ne se connaît pas depuis longtemps. Mais j’imagine qu’on ira au moins à Carthagène et aux San Blas, avant de remonter en Amérique centrale. Le Pacifique, j’hésite…

Le Pacifique, c’est rendre impossible la venue de Mathilde pour les vacances.

- Moi, j’aimerais bien ! s’enthousiasme Samia.

Je la regarde avec tendresse. Elle n’a pas encore fait une traversée de plus de vingt-quatre heures, et encore en étant malade, et voilà qu’elle est partie verbalement pour trois semaines de mer. Je lui entoure les épaules et la serre brièvement contre moi. Les Suisses décident de rentrer. Leur bateau est loin, dans la partie hollandaise du lagon. Ils s’éloignent en appelant leur fils : « Marvin ! Marvin ! ». Je propose :

- Et nous, mon amour, si on y allait ?

- Comme tu veux. C’est vrai, je n’en peux plus.

- Tu as passé une bonne soirée ?

- Vraiment bonne, tes amis sont très sympa.

Je baille. Les jours précédant ne m’ont pas laissé beaucoup de répit. La veille, nous avons loué une voiture pour retourner à Philipsburg. Samia a acheté une petite robe blanche.

Quelques ombres s’agitent devant le barbecue. Les derniers convives éteignent les braises. Des éclats de rire troublent le silence. Seuls les faisceaux des lampes de poche, sur l’ilôt, là-bas le halo de lumière de l’aéroport Juliana, et le feu de mouillage de « Marjolaine », tout près, combattent l’obscurité.

- Je peux prendre une douche ?

Elle en a déjà pris une avant d’aller au barbecue, vidant la douchette. Je ravale l’envie de lui en faire la remarque. Il n’y a pas de problème d’eau, mais on manque d’électricité. Je jette un coup d’œil au témoin de charge des batteries. Depuis deux jours, le soleil a été voilé, et le vent insuffisant pour que les éoliennes produisent plus que quelques ampères.

- Si tu veux, une petite…

Je me déshabille dans le noir, et vais s’allonger dans la cabine avec mon livre. J’entends la pompe de l’eau sous pression se mettre en route, trop longuement à mon goût. Mais je ne vais quand même pas la rationner. Elle s’habituera. Elle verra par elle-même comment ça se passe, sur les autres bateaux en itinérance.

Elle se tient debout à l’entrée de la cabine, une serviette autour du corps.

- Et toi, tu n’en prends pas ?

- Ben, j’en ai pris une tout à l’heure.

Je tourne la tête, lui sourit bravement.

- Vraiment, tu y tiens ?

Qu’elle est pénible ! Elle ne peut pas me laisser tranquille avec les Trois Mousquetaires ? Est-ce qu’elle s’imagine que Porthos prenait deux douches par jour, au siège de La Rochelle ? Sa voix de se fait mordante.

- Tu t’imagines que c’est agréable pour moi, de coucher avec un mec crade ?

Un mec crade ? Ça, c’est nouveau ! Elle m’a félicité d’être circoncis (une opération du phimosis, qui curieusement me laisse un souvenir précis, moi qui en ait si peu), et pour la façon dont je procède à ma toilette intime, le seul précepte musulman que j’approuve.

- C’est vrai quoi ! C’est dégueulasse de se mettre au lit comme ça. On te l’a jamais dit ?

M’effleure l’idée que cette demande de soins corporels exprime une autre attente. Non, à la réflexion, ce n’est pas possible. Entre un « et toi tu ne te douches pas mon chéri » chuchoté d’une voix tendre, avec baiser à la clé, et un « tu vas pas te doucher » proféré d’un ton rogue, on ne peut s’y tromper. Je vais m’asperger, Samia sur mes talons.

- C’est vrai, je t’assure c’est pas possible de vivre avec quelqu’un de cradingue. Vous les hommes…

Cette voix criarde, dans la nuit ! Les voisins doivent bien rigoler. Les sons portent si loin, sur l’eau !

De même que j’ai l’esprit de l’escalier, j’ai des colères du rez-de-chaussée. Je lui ai obéi comme un bichon, et je m’en exaspère brusquement.

- Tu m’emmerdes, tu m’entends. Si tu es revenue pour faire la loi, tu pouvais rester en Martinique… C’est vrai quoi ! On passe une bonne journée, on passe une bonne soirée, tu l’as dit toi-même, et tu arrives avec tes histoires de douche et tes insultes.

- Je t’ai insulté, moi ?

- Crade, ce n’est pas une insulte ?

- Crade ça veut dire sale, tout simplement. Si tu ne comprends même pas le français ! Ça se prend pour un intellectuel, et ça ne comprend même pas le sens des mots. C’est de ma faute si tu te laves jamais ?

- Ça suffit ! Ta gueule ! Demain tu… Oh, et puis merde, je vais me coucher. Bonne nuit !

Demain quoi ? Je ne vais pas la débarquer à Saint-Martin. Je ne vais pas la remettre dans l’avion. Alors ? Je vais dans la cabine retrouver mes héros. Grâce à eux, le sommeil vient. Vers le milieu de la nuit, un bruit bizarre me réveille.

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