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Triptyque

A toutes vapeurs

Petites affaires – Promesses – Equation insoluble - Renoncements.

 

 

Comme prévu, la journée suivante est consacrée aux vivres. Vers cinq heures, nous sommes de retour sur « Marjolaine », l’annexe chargée de cartons. Nous avons bien mérité une soirée de détente, près de notre île déserte. Elle boit son rhum-coke, puis décrète :

- Il faut que j’aille en ville. Je peux prendre le dinghy ?

- Mais… on en vient, de la ville. Et tu veux y retourner ?

- J’ai besoin d’y aller, faire mes affaires… Et puis j’ai pas d’explications à te donner, j’ai besoin du dinghy et c’est tout.

Le vent est soutenu. Deux bons milles d’eau agitée séparent « Marjolaine » de Marigot. La nuit va tomber dans moins d’une heure. Samia n’a encore jamais pris l’annexe toute seule. En cas de panne, elle ne saura quoi faire. Il y a vraiment du danger. Je m’imagine en train d’attendre, tard dans la nuit, prisonnier sur le bateau, tandis qu’elle dérive dans le noir ; à moins qu’elle n’ait été coulée par une de ces vedettes qui sillonnent le lagon à trente nœuds !

- Non, vraiment, ce n’est pas raisonnable. C’est loin, il est tard… Pourquoi tu n’as pas fait tes petites affaires cet après-midi, on avait tout le temps ?

Ces petites affaires, il est facile d’en deviner la nature.

- C’est bien ce que je pensais. Je suis libre mais je n’ai pas le droit de bouger !

Et c’est parti ! Il faut maintenant faire le gros dos devant la tempête. Et se taire. Rapidement, mon mutisme a pour résultat d’exaspérer Samia : je la considère comme sa servante, tout juste bonne pour la cuisine et la baise. J’ai promis de lui acheter une annexe, et ne l’ai pas fait.

- Moi, je t’ai…

Mes promesses, elle voit bien ce qu’elles valent ! Je n’ai pour elle aucune considération, je joue les petits chefs. Elle a bien vu mes manières, en faisant les courses. Quand j’ai acheté de la confiture, je ne lui ai même pas demandé ce qu’elle préférait !

La locomotive est lancée à toute vapeur, impossible à stopper.

- Moi, je t’ai promis…

- J’ai compris ton caractère, va, tu n’es qu’un menteur, un escroc ! Tu dois le regretter le temps des colonies. Tu as bien le genre d’un marchand d’esclaves !

- Mais je t’ai jamais promis de t’acheter une annexe, qu’est-ce que tu racontes ?

- Promis, peut-être pas, mais tu as dit, moi je m’en souviens, tu as dit peut-être, ou on verra . Eh ben on a vu ! Évidemment, tu te rappelles de rien, c’est plus facile !

Ai-je dit « on verra » ? C’est possible, après tout. Comme on le dit aux gosses qui vous enquiquinent avec leur insistance. Les nerfs tendus, je résiste à l’envie de cogner. Le pire, c’est cette façon de parler sans s’interrompre, enfilant les phrases les unes derrière les autres, comme une machine sous haute pression. Comment peut-elle être horripilante à ce point ? Afin de ne pas exploser, je la regarde comme on observe un animal étrange, à la fois expressif et incompréhensible : une sorte de marionnette, mais une marionnette douée de la parole, et qui aurait eu des sentiments. L’illusion ne dure pas. Une bête, ou une marionnette vivante, ne serait pas aussi exaspérante. Je hurle :

- Merde ! Merde ! C’est pas possible, tu es cinglée. Eh bien prends-la l’annexe, on verra bien le résultat !

Qu’elle se noie, qu’elle casse le dinghy, qu’elle aille au diable, mais qu’elle se taise enfin ! Brusquement calmée, elle constate, dédaigneuse.

- De toute façon c’est trop tard maintenant.

- C’était trop tard déjà tout à l’heure, connasse !

Le mot est lâché, irrattrapable. Je fais un énorme effort pour me calmer, les nerfs tendus à se rompre.

- Écoute, si tu veux je t’emmène. Je te dépose à Marigot, je vais boire un verre, je te laisserai tranquille.

- Non non, ça va. Pas la peine…Je me débrouillerai un autre jour.

- Comme tu veux.

Je me couche tôt, après avoir avalé un bol de soupe, laissant Samia dans le cockpit. Mais, même dans le calme de la cabine, mon livre à la main, la tension subsiste. Je tourne les pages sans comprendre ce que je lis, puis j’éteins le plafonnier. Les yeux grands ouverts dans le noir, j’admets que la seule issue, c’est d’en finir avec elle. L’équation est évidemment impossible à résoudre. Son retour ne date que d'une semaine, et tous les deux jours elle retombe dans ses violences habituelles. Mais pas question, cette fois-ci, de lui offrir un billet d’avion. Pas les moyens. Il va falloir la ramener en Martinique sur « Marjolaine ». Cela implique une autre semaine à passer avec cette folle furieuse ; aussi folle que Françoise, dans un autre genre de démence, et une folle dont je suis amoureux, pour ce que cela veut dire. Le sommeil ne venant pas, je vais jusqu’à la descente sans manifester ma présence. Elle est assise dans le cockpit, raide, le regard fixé devant elle. Elle ne fait pas un geste, hormis celui, mécanique, de porter sa cigarette à sa bouche. La brève incandescence révèle ses traits durs, ses mâchoires contractées.

Cette fébrilité, comme en état de manque… Non, si elle prenait du crack, je m’en serais rendu compte. Faut-il m’asseoir auprès d’elle, la calmer ? La peur d’une insulte, la lassitude, me font renoncer. Je retourne dans la cabine. Au bout d’un long moment, j’entends le loquet du réfrigérateur, puis les grincements du plancher. Elle pose une bouteille d’eau sur le petit meuble jouxtant la couchette, me frôle en m’enjambant, et s’allonge. Elle chuchote dans le noir :

- Tu dors ?

Je réponds par un grognement.

- Tu sais, je t’en veux pas...

Ça, c’est un comble ! Non seulement elle se conduit de façon despotique, et m’empoisonne avec ses mauvaises manières, mais en plus, quand j’ai le malheur de protester, elle me fait la leçon !

Je ne t’en veux pas ! C’est Samia juchée sur son trône, pardonnant à ses sujets. Samia la Reine de Saba !

Peu après, elle dort pesamment. Je me tourne vers elle. La lune est pleine. Une lumière douce entre dans la cabine. Il faudra renoncer à cette peau caramel, à ces seins ployés, à ces épaules dures, à ces bras pleins de force, à ces lèvres qui, à chaque expiration, s’ouvrent un peu… Jusqu’à ces deux plis en forme d’arc qui encadrent sa bouche, et cette fine ride qui barre son front, que je chéris tendrement.

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