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Triptyque

Génocide par substitution

 

Fille facile ? - Chez Marie-Belle – Une intellectuelle – A la télé – Citoyenne du monde – Coeurs abandonnés – Tri sélectif - « Le banc des menteurs ».

 

 

Résumé

Après un voyage en métropole, Frédéric est rentré en Martinique. Il y retrouve son bateau et des nouvelles de Samia, qui aurait avorté. Assis devant un poulet-frites, il imagine celle qu'il n'a pas vue depuis trois semaines...

 

 

Elle est certainement assez prévoyante pour avoir pris une bouteille d’eau. Le moteur de sa vieille 4 L a tendance à chauffer. Éric le punk lui a dit que c’est le joint de culasse. Il le lui changera un jour, quand il aura le temps et qu’elle apportera un joint neuf. Éric sait faire des tas de choses et il aime rendre service. Parce qu'ils les voient souvent ensemble, beaucoup de gens pensent qu’ils couchent. Elle sait que tous ces maquereaux la prennent pour une fille facile. Elle en a rien à secouer. Certains ont tenté leur chance. Ils sont repartis comme des cons.

La 4 L finit par démarrer. Samia manœuvre dans l’espace exigu entre le versant abrupt de la colline et l’épave de la camionnette. La voiture cahote en grinçant avant d’atteindre la partie goudronnée. Celle-ci rejoint la route qui mène à La Trinité, où habite Marie-Belle.

Dès qu’il entend le bruit du moteur, Titus se précipite hors de la maison. Samia s’arrête, caresse la tête du chien qui saute le long de la portière, puis repart se garer. Marie-Belle arrive peu après.

- Tu couches ici ce soir ?

Sur un signe de tête, elle monte chercher des draps. Quand elle revient, Samia est assise sur le canapé-lit du salon, face à la télé à écran géant. Marie-Belle sort deux verres, le rhum, le Coca et les glaçons. La cuisine a été aménagée en construisant une petite extension empiétant sur le jardinet où Marie-Belle cultive quelques plants de marihuana.

- Tu ne m’embrasses pas ?

- Excuse-moi, répond Samia en lui présentant sa bouche. Elles n’ont plus de relations intimes depuis la soirée au « Quai 13 ». Cela ne les empêche pas de se voir plusieurs fois par semaine. Marie-Belle n’a pas d’amis. Samia profite du confort de sa petite maison de village. Les deux femmes boivent en silence. La télévision est branchée sur la chaîne locale que Marie-Belle préfère à toute autre. Les débats sont passionnants et d’un excellent niveau intellectuel. Marie-Belle apprécie l’intelligence et la culture. Sur les étagères sont alignés Nietzsche, Senghor, Marx, Franz Fanon, Serge Bilé, Lilian Thuram. Elle est assez fière de former l’esprit de Samia, ou du moins d’essayer. Elle critique les limites culturelles de son amie. Elle se fâche de ce qu’elle ne se soit pas suffisamment sensibilisée aux grands problèmes actuels.

Justement, l’émission de ce soir consiste en une table ronde autour d’un journaliste connu pour la finesse de ses analyses. Elle a failli rater le début. Elle fait signe à Samia d’écouter. Le meneur de jeu présente son sujet, en faisant référence à Aimé Césaire. L’immense poète et philosophe a été enterré deux semaines auparavant.

« Césaire a dit, il y a quelques années, que la Martinique était menacée d’un génocide par substitution. Puis il a abandonné ce vocabulaire. Pourtant aujourd’hui tous les Martiniquais de quelque milieu sont frappés par l’arrivée massive de ce qu’ils appellent, euh, métropolitains, que nous-même appelons les Français, on peut les appeler les hexagonaux… La concentration de ces gens venus d’ailleurs dans des endroits bien précis… ».

- Je vais prendre une douche, fait Samia.

- Merde oui, prends une douche et tais-toi, me fais pas chier j’écoute !

La caméra montre maintenant une belle jeune femme, pratiquement blanche, qui répond à la question du journaliste. Elle estime qu’il n’y a pas encore de véritable danger. « Mais il faut être très vigilant. Il y a des poches de population qui se constituent. Quand on parle de… de Blancs qui s’installent, on est tout de suite taxé de racisme, pour moi il ne s’agit pas de mettre une race contre une autre race, on constate qu’en Martinique il y a de plus en plus de Blancs un peu partout… même là où on n’en voyait pas avant, maintenant ils s’installent. Encore une fois il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur ces gens-là, ils sont les bienvenus mais on peut imaginer un génocide par substitution. Par exemple à Saint-Martin, on a assisté à un transfert de population, et maintenant... ». La jolie métisse, qui a été présentée comme sociologue, s’arrête à bout de souffle. L’animateur passe la parole à un homme aux cheveux grisonnants, qui porte comme lui de petites lunettes. Il est professeur des écoles, et déplore que la Martinique soit une île. « C’est pour cela qu’on va être acculés, cela se fait lentement mais c’est évident. Je vois, au Diamant, la population est en majorité blanche aujourd’hui. Il y a beaucoup de gens qui viennent de l’étranger et qui s’installent au Diamant. Dans mes classes, il y a presque autant de petits Blancs que de Martiniquais. Ce qui est gênant, c’est que ce sont les racistes qui nous accusent de racisme. C’est un argument… ». Le professeur cherche le mot adéquat, ne trouve pas, et reprend avant qu’on ne lui ôte la parole : « Ce n’est pas la présence de la population blanche qui me gêne, c’est qu’ils se présentent ici comme des colons, pour eux on est une colonie, et ils… ils se sentent supérieurs à nous. Ils se sentent supérieurs à nous, parce qu’ils nous ont fait venir d’Afrique !». Un troisième invité est plus catégorique : il fallait mettre tous ces gens dans des charters et les renvoyer en France. Il poursuit, indigné : « Cela dit, s’il y avait cinquante mille Français… Non, je suis bien d’accord, c’est pas du racisme, c’est un problème de société. Vous voyez aux Trois Ilets, il y a des classes avec une majorité de petits Français dedans ! » La jolie métisse tempère : « Il ne faut pas généraliser. Il y des Français qui s’intègrent très bien. J’ai des amies, elles sont arrivées ici il y a quatre ou cinq ans, elles sont devenues Martiniquaises comme vous et moi. Elles sont mariées avec des Martiniquais…».

Samia descend du premier, enveloppée dans une serviette-éponge.

- On parle de toi, lui lance gaiement Marie-Belle.

- De moi ?

- On parle de Françaises qui se sont bien intégrées en Martinique, c’est bien ton cas il me semble ?

- Oh, moi…

Samia ne se sent pas spécialement Française, ou Martiniquaise. Elle se sent de nulle part. Elle frotte ses cheveux courts avec un pan de la serviette, ce qui la dénude en partie. Tandis que les victimes potentielles du génocide continuent, d’un air grave, de dénoncer ce processus criminel, des Français blancs qui s’installent en France, Marie-Belle la considère d’un œil critique. Samia n’est pas mal fichue, mais n’a rien d’un canon. Ce dos un peu voûté, cette cage thoracique trop vaste sur laquelle pendaient deux seins mous, ces attaches sans finesse, ces jambes peu galbées, ces fesses molles… Ah ! Ces fesses ! c’est vraiment ce qu’elle a de moins bien. Pour ainsi dire, elle n’en a pas. Marie-Belle, elle, a un vrai cul, dur et rebondi. Samia ne lui manque pas, comme partenaire sexuelle, mais elle lui tient compagnie.

- Moi, je suis citoyenne du monde, d’origine africaine, et c’est tout, exprime docilement ma seconde grande passion.

Marie-Belle lui ressert un rhum-coke avant de se livrer à quelques remarques sur l’africanité et le matérialisme historique, qu’elle vient de lire dans un ouvrage prêté par un collègue.

 

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Une bonne vingtaine de messages m’attendaient, sans compter les baisers virtuels. Se pouvait-il qu’il y eût tous ces cœurs abandonnés parmi les quelque dix millions de femmes que compte le Venezuela ?

S’inscrire à un site de rencontres, c’est comme lancer un vaste filet. On ramène plein de prises. La question est de savoir quelle proportion s’avèrera comestible, une fois le tri effectué.

On est lundi. Je suis au Media Center depuis l’ouverture. Installé devant l’un des ordinateurs, je dispose d’une heure pour faire mon marché. Devant l’abondance de l’offre, il faut être méthodique. En cliquant sur « voir », on découvre les caractéristiques indiquées par les postulantes. Certaines peuvent être éliminées d’office ; une bonne moitié du total. D’autres présentent un intérêt, à condition de ne pas se montrer trop difficile. Il convient alors d’effectuer un examen plus approfondi, avant d’envisager un rendez-vous. Sur mon cahier, je trace des colonnes : pseudonyme, âge, taille, poids, lieu de résidence, etc. Après ce premier coup de chalut, il reste une demi-douzaine de pistes, dont la plus prometteuse  reste une Gertrudes habitant à San Cristobal. La photo la représente assise dans un paysage de montagne, avec de longs cheveux défaits. Elle ne regarde pas l’objectif. Mensurations, âge, situation de famille (deux grands garçons), tout est ok. Mais le plus étonnant est son texte d’accompagnement, qui ne parle pas d’elle, mais dans lequel je reconnais, en espagnol, un extrait de Trois Hommes dans un Bateau. Sans aucun doute, c’est le clin d’œil d’une femme cultivée désirant, par ce message étrange, faire le tri sur le plan intellectuel.

Je termine ma session en lisant le Figaro en ligne. Le Premier Ministre François Fillon est à Washington. Une majorité de Français est déçue par les réformes de Sarkozy. Les grèves dans les écoles n’ont pas été accompagnées, comme prévu, d’un service minimum. Moins de dix pour cent des communes l’ont mis en application. Olivier Besancenot, le jeune leader de la Ligue Communiste Révolutionnaire, a peut-être été l’objet d’une affaire d’espionnage. Lucien Jeunesse est mort. J’adresse mentalement à mes correspondantes un « à demain, si vous le voulez bien », et repousse ma chaise. Je salue la charmante employée du Media Center. Près de l’entrée est collée une affichette : « Vous êtes victime de discrimination ? Saisissez la Halde !»

Une fois dehors j’hésite, puis choisis de passer par la poste : il me faut retirer un maximum d’argent liquide en prévision de mon départ pour le Venezuela, où toute autre forme de paiement est exclue. Le distributeur de billets ne fonctionnant pas, je prends la queue qui s’étire dans la rue. Avec les trente-cinq heures, depuis dix ans, c’est devenu infernal. Mais désormais, pour moi, sans emploi sinon sans travail, cette attente ne représente pas plus qu’une simple gêne. À n’en pas douter, en France, il y a une prime à l’inactivité.

Mes huit cents euros en poche, je descends vers le port par l’escalier. Naturellement, elle m’attend sur le premier palier, mais je passe devant le fantôme de Samia sans éprouver autre chose qu’une vague nostalgie. Le spectre paraît désormais inoffensif. D’ailleurs, je pars bientôt.

Ne pas oublier ce contrôle HIV. L’examen de laboratoire doit être précédé, je ne sais pourquoi, d’une visite au médecin. Chaque année, je vais donc tailler une bavette avec un généraliste, lui assurer que tout va bien, et prendre une ordonnance. Pour la forme, le praticien me prend la tension, toujours excellente. Une visite inutile, l’une des innombrables gouttes d’eau qui font déborder les comptes de la Sécurité Sociale, avec les robinets grands ouverts de la solidarité, les niagaras des dépenses superflues, les fleuves du gaspillage et des escroqueries. J’ai lu qu’en cette année 2008, le déficit est en passe de doubler de volume, passant de dix milliards à vingt milliards d’euros.

Je remets au lendemain ma modeste participation au creusement du trou de la sécu et décide d’aller saluer à Jean-Michel. Comme il n’est pas sur son bateau. je pousse jusqu’au chantier. À l’Annexe, face au Quai 13, la palanquée des habitués est là, fidèles au « banc des menteurs », ainsi appelé par les locaux en raison des hâbleries des métros qui s’y retrouvent. Je salue Gérard, Paco, P’tite Nat. Ève est en grande conversation avec son ami Philou. On a vu passer Jean-Michel, qui est allé chercher du pain. Je remarque une nouvelle aux longs cheveux noirs, qui cause avec un petit gros à catogan. Un éclat de voix :

- En tout cas, elle a pas intérêt à refoutre les pieds ici, la salope ! 

Je fais un signe interrogateur à Paco, qui hausse les sourcils d’un air navré. J’ai plus de chance avec Gérard, un copain de billard, qui lâche :

- C’est vrai, tu n’es pas au courant…

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