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Triptyque

La poule aux odeurs

Troublante question – Descente aux enfers – Innocente barbarie – Chaton maltraité - Les poulets de Vicki – Analyse économique 

 

Mon séjour de trois semaines terminé, je retourne chez moi, de l’autre côté de l’Atlantique. L’avion survole les Açores, où Marcel Cerdan, le Bombardier marocain, a trouvé la mort alors qu’il venait prendre sa revanche sur Tony Zale pour le Championnat du Monde des moyens. Encore mille huit-cent milles nautiques, plus de trois heures avant d’arriver. Sur les écrans de la cabine, des personnages s’agitent : un film quelconque. Les boules de cire que je me suis enfoncées dans les oreilles atténuent le bruit lancinant des moteurs. Je range mon plateau-repas du mieux que je peux, pour faciliter le travail de l’hôtesse.

Quand ma tablette est débarrassée, je sors mon carnet : « Retour en Martinique par le vol Air France AF 0652. Bilan de ces trois semaines en métropole  : une agression, des déplacements en Normandie pour accompagner Françoise, Samia enceinte, dit-elle… J’ai dormi comme toujours ici et là, dont une nuit chez Mathilde, en l’absence de « ses parents », comme elle dit étourdiment. »

Je note encore : « Est-ce qu’il existe quelque chose de plus troublant pour l’esprit, de se dire que l’enfant qu’on aime pourrait ne pas exister, et que dès lors il ne nous manquerait pas ? »

Puis je relis ce que j’ai noté en lisant « Le Monde », le vendredi précédent chez Isabelle, sous le titre « Grigny, l’état d’urgence ». « Une ville qui s’africanise à grands pas, des gamins partout, les ayants-droits qui s’installent, les cotisants qui fuient la ville croulant sous les dépenses. Une descente aux enfers qui préfigure celle du pays. »

Je m’assoupis alors que l’avion amorce sa phase d’atterrissage. Mon fils Gaël a six ou sept ans. Il joue avec deux petits Noirs au bord d’une rivière. Ils pêchent des poissons et les remettent à l’eau, après les avoir énucléés. Ils s’amusent de les voir se tortiller, les orbites vides. Je gronde mon garçon tout penaud : « Si tu fais ça, il faut les tuer ». Il s’agit des poissons.

Dans le demi-sommeil qui suit un songe, je me souviens de cette promenade à Carriacou, en revenant de la colline au vieux cimetière. De pauvres habitations s’échelonnent près du carrefour avec la route menant à Hillsborough. Des enfants sont assis sur les marches d’une maison, et entre eux deux iguanes. Ils leur ont replié les pattes pour les attacher avec du fil de fer. Les pauvres animaux, aussi laids qu’inoffensifs, se tordent sur le sol poussiéreux... comme cette jeune droguée, à Grenade. Je passe sans rien dire, sans rien faire.

Parfois, il faut y aller. Je pense à cette petite bagarre, du temps d’Isabelle, qui me rappelle un souvenir d’enfance. Sur le chemin de l’école - ce devait être en onzième, je n’avais pas dix ans -, des garnements maltraitaient un chaton. J’avais foncé sur eux, et la pauvre petite bête avait pu s’enfuir. Barbarie innocente des enfants, des peuples-enfants ; engourdissement de la volonté, qui est lâcheté sous prétexte de tolérance.

Par le hublot, entre les nuages éblouissants de la fin d’après-midi, se dessine la côte de la Martinique. Tandis que l’Airbus bascule pour s’aligner, j’identifie la Pointe-du-Bout, l’Anse Mitan, les voiliers à l’ancre…

N’ayant pas de bagage en soute, je suis l’un des premiers à sortir dans le hall d’arrivée. Au milieu de la foule gesticulante, je repère Vicki grâce à ses cheveux blancs coupés très courts. Je l’embrasse.

- Tu es vraiment sympa d’être venu me chercher. Pas de problème avec la voiture ? 

Vicki possède une Renault 5 hors d’âge, qui ne survit qu’à coups de bricolages hasardeux. Je glisse mon sac sur le siège arrière, entre deux vastes récipients métalliques fermés de couvercles à poignée de bois. Vicki tient commerce de poulets frits au marché couvert du Marin. Elle maugrée :

- J’ai même pas eu le temps de les déposer chez moi, avec tes horaires à la con ! D’ailleurs, si tu veux, il m’en reste deux. Je te fais un prix d’ami. Et c’est du poulet farci !

- Tu es gentille, non merci.

- Cinq euros chaque, et même, tiens, huit euros pour les deux.

- Enfin, Vicki ! Qu’est-ce que je ferais de deux poulets ? Je suis seul. Je ne vais pas manger du poulet pendant une semaine pour te faire plaisir.

Elle va vers la portière côté passager.

- Conduis. Moi, je suis crevée.

Vicki est dans la seconde moitié de la soixantaine, mais est étonnement bien conservée. Avec sa taille à peine épaissie, ses gros seins et son visage aux traits réguliers sous des cheveux drus coupés en brosse, elle ne manque pas d’admirateurs parmi les habitués du marché couvert. Elle les envoie tous paître, ajoutant qu’elle n’a jamais couché avec un nègre, et que ce n’est pas à son âge qu’elle va commencer. Je lance le moteur et me dirige vers la sortie du parking. Vicki me tend le ticket. Je stoppe près du bureau de paiement pour régler en espèces. Je n’ai pas de carte de crédit. L’embellie miraculeuse qu’ont connue mes finances est encore trop récente pour que la Banque Postale m’en ait fourni une. Je tends à Vicki un billet de vingt euros.

- Tiens, pour ton carburant, comme convenu.

- Alors, mes poulets ?

- Non ma belle, ils sont certainement excellents, mais j’en prendrai un autre jour.

Vicki se réveille alors que nous traversons Rivière-Pilote. Elle émet l’opinion que ça fait du bien. Je demande :

- À part ça, quoi de neuf au Marin ?

- Tu es parti quand ? D’ailleurs, ça ne change rien. Il y a de moins en moins de clients. Les gens désertent la Martinique, et on les comprend. L’année dernière, je vendais au moins dix poulets chaque jour. Cette année, pas la moitié. En plus, les gens sont fauchés.

Le fragile équilibre budgétaire de Vicki repose sur le Minimum Vieillesse et le bénéfice que lui rapportent ses poulets, le tout amputé de son loyer, de ses frais courants, et d’une petite somme qu’elle envoie chaque mois en métropole pour sa fille « tombée dans la drogue à cause d’un salaud ». Elle baserait une analyse de l’économie planétaire sur le nombre de poulets qu’elle vend au quotidien.

- Sinon rien de spécial, poursuit-elle.

Je gare la voiture près de la marina.

- Tu veux prendre un verre ? Je t’invite.

- Non, si ça ne te vexe pas. Demain, tu me paieras mon Ricard, si tu passes au marché.

- Alors, à demain.

- À demain… Ah si, j’ai vu ta copine, l’autre jour. 

Agacé par l’émotion que je ressens, je fais l’idiot :

- Laquelle ?

- Tu sais bien, pas la camée, l’autre, l’Arabe. Remarque, c’est vrai, elle aussi, elle doit être droguée.

- Non, pas tant que ça je crois… Samia, tu veux dire ?

- Samia, Aïcha, Nora, Djamila, Rachida, j’en sais rien. Mais tu étais bien avec une bougnoule, non ? Tu me l’as même présentée. 

Bougnoule est difficile à digérer. Mais il faut prendre Vicki comme elle est. Les bonnes manières lexicales, elle s’assied dessus.

- C’est vrai mais c’est fini.

- Décidément, avec toi ça ne dure jamais.

Elle ne m’a connu que deux relations, hormis « la camée », nommé Shanna, rencontrée un soir, et jamais revue. L’une est Françoise, l’autre, Samia. Mais Vicki, comme en matière d’économie, généralise facilement. Elle démarre. Je lui crie, par-dessus le vacarme du moteur :

- Rentre bien, ma poule, à demain ! Et merci pour avoir fait le taxi !

Dans le sillage de la R5, l’odeur d’échappement se mêle aux effluves de cuisine. La poule aux odeurs. À la pendule du Mango, il est cinq heures et demi. Je m’installe avec ma Lorraine pression sur un tabouret, savourant par avance le moment de retrouver mon bateau, sur la jetée numéro cinq.

Qu’est-ce qu’elle a pu devenir, depuis que je l’ai laissée à la gare des bus de Fort-de-France ? Il me semble que cela fait une éternité, et pourtant il y a moins d’un mois. Est-ce qu’elle est vraiment enceinte ? Je me retourne pour jeter un coup d’œil à la petite table où l’on s’est retrouvé à notre premier rendez-vous. Tout avait l’air de me réussir, alors. Non seulement j’avais retrouvé des moyens d’existence, mais en plus je rencontrais cette compagne potentielle… Je sors son mobile et cherche dans mon porte-monnaie la puce électronique que j’ai rangée en allant en France. Une fois remplacée, j’obtiens le signal. Je tape : « Je sais que ça ne me regarde pas, mais... Qu’est-ce que tu as décidé ? »

Où va-t-elle recevoir ce message ? Chez Marie-Belle ? Dans son nid d’aigle ? Ailleurs ?

J’opte pour le nid d’aigle. Le décor, ça facilite l'invention.

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