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Triptyque

La Vie et le Chaos

Thermodynamique – Le désordre féminin – Un peu de fantaisie – Dans le nid d'aigle – Réponse définitive – Bigoteries radiphoniques - « Tout pour les femmes ! » - Autre aspect del'IVG – Arabes et Juifs – Isidore.

 

De l’ordre, de la précision. Qu’on n’aille pas croire que je raconte n’importe quoi.

J’aime l’ordre, de façon mesurée il est vrai. Un peu de fantaisie ne nuit pas. En fait, j’aime ce qui s’oppose au désordre. Second principe de la thermodynamique. Si les systèmes physiques tendent vers l’entropie, c’est-à-dire le chaos, le vivant se caractérise par sa capacité à s’organiser, à accumuler de l’information, avec pour résultat qu’il fabrique plus d’énergie qu’il n’en consomme. Du moins jusqu’à ce qu’il ne rejoigne la matière inerte ; ce qui s’appelle, en langage humain, la mort. L’ordre de la vie lutte contre le désordre de la matière. Moi, je trouve ça beau, même si c’est désespéré. Mais cela n’est dramatique qu’au niveau individuel des organismes. La vie se transmet, et c’est comme un long fleuve de vie qui combat la mort.

J’aime la vie, et la vie, c’est l’ordre et la précision. Les cellules ne se multiplient pas au petit bonheur la chance. Celle-ci doit devenir un bras, un œil, un élément du système nerveux. C’est merveilleux, beaucoup plus merveilleux que toutes les fadasseries des croyants, qui c’est vrai ont des excuses. Ils essaient, eux aussi, de mettre de l’ordre, les religieux.

Je fais un récit d’homme, qui essaie de mettre de l’ordre dans le désordre féminin. La femme, elle aussi, a des excuses. Elle est sentimentale. Pourquoi notre époque est-elle si désordonnée ? Parce qu’elle est féminine, donc sentimentale.

Samia est avant tout sentimentale, même si elle se débrouille dans la vie. Elle capte bien l’information, à sa manière instinctive (c’est la meilleure façon, d’ailleurs), mais elle la traite comme ces ordinateurs défectueux qui donnent des réponses aberrantes.

Désordre des sentiments. Le mensonge, même de bonne foi, c’est le chaos.

Moi, je ne fais pas mieux, à cause de ce cœur que forme sa bouche. Ce récit essaie de mettre un peu d’ordre, a posteriori.

Il faut remplir les trous, et j’y mets un peu de fantaisie.

Donc, ça se passe dans le nid d’aigle.

 

Les ombres des arbres s’allongent. Du côté du levant, la mer, aperçue dans les intervalles laissés par l’épaisse végétation, a pris une teinte sombre. Le vent léger du printemps tropical balance les ramures et agite le tissu aux couleurs vives qui masque les lieux d’aisance. Éric le punk a déniché une cuvette de wc pour remplacer celle qui lui a été volée pendant que Samia était avec moi, à Saint-Martin. Des colibris viennent inspecter la table en quête de nourriture. Samia les a habitués à sa présence et ne se lasse pas de ces étincelles de couleur. Elle a lu un livre à leur sujet. Pour les Indiens, c’étaient des oiseaux sacrés. Comme ils l’appelaient d’un nom signifiant dans leur langue celui-qui-se-renouvelle, les conquistadores, ou plutôt les Jésuites, en avaient fait un symbole du Christ ressuscité.

Assise sur sa véranda, elle contemple son œuvre. Sous ses pieds, le sol dur de la terrasse lui rappelle les six sacs de ciment, pris chez « Bâtir », qu’il a fallu hisser pour parfaire son nid d’aigle. Elle a bien travaillé, depuis qu’elle a débarqué de ce sale bateau où elle a été plus maltraitée que jamais dans sa vie.

Elle ignore où je suis, en France, ou en Martinique. Ma réponse, elle la connait par cœur : « Rien ne me prouve que c’est de moi ». En somme, je la vois comme une fille qui va avec tout le monde.

Elle se roule un joint. Un appel monte du chemin. C'est Bambou le rasta qui rentre chez lui. Elle le salue en retour, mais sans l’inviter. Bambou, pour son malheur, n'a pas résisté au crack. Autrefois, ils se sont associés pour lancer un restaurant végétarien. Rien de chicos, bien sûr. Cela a tenu un an. Et puis Bambou a commencé à prendre cette saloperie. Il est devenu différent, dangereux même. Un artiste comme lui, qui sculptait la calebasse comme personne ! C’est lui, peut-être, qui a volé sa cuvette, et le câble avec lequel elle tire l’électricité chez le voisin…

Elle aspire profondément, et soupire d’aise en exhalant lentement la fumée. Un peu plus tard, elle descendra à Trinité. Elle s’approvisionnera. Titus lui fera la fête. Elle regardera la télé avec Marie-Belle.

Le joint lui brûle les doigts. Elle l’écrase et décide de boire un verre. Son mobile posé sur le bar émet un bip, signalant un message. Ses traits se durcissent en découvrant le nom du correspondant. Qu’est-ce qu’il lui veut ? « Je sais que ça ne me regarde pas »… C’est bien dans sa manière de faux jeton. Ça ne le regarde pas, parce qu’il refuse de prendre ses responsabilités, mais il veut quand même savoir et pourquoi ?

Elle revoit les moments horribles à l’hôpital, avec l’infirmière si désagréable, et toutes ces heures passées à tourner et retourner sans cesse les mêmes idées. Elle a été enceinte, elle aurait pu avoir un enfant, un enfant à elle. La dernière occasion, sans doute. Mais Frédéric ne voulait pas. Il refusait toute discussion sérieuse à ce sujet. Pour lui, c'était une folie. Il lui a démontré qu’avec un enfant, elle pourrait dire adieu à tous ses projets de voyage ; qu’elle serait condamnée à rester en Martinique, et avec quels revenus ? Car bien sûr, pour lui pas question de se sacrifier un tout petit peu ! C'était un égoïste, comme tous les hommes. Samia médite une réponse vengeresse. N’en trouvant pas une qui lui convienne, elle se contente de quelques mots définitifs.

 

Chaque fois que je passe par la Martinique, je ne résiste pas à l’envie d’écouter de temps en temps France-Inter, dont la partialité et la bigoterie socialiste m’amusent. Le décalage horaire m’offre le journal de treize heures pendant le petit déjeuner. Ce jour-là, une campagne contre le viol rassemble des spécialistes dont je peux imaginer qu’ils ne le sont que pour en avoir entendu parler. Les violeurs violent, les spécialistes dissertent. Au micro, l’expert dénonce. Son association milite. Un témoignage est diffusé. Malheureusement pour la bienséance ou loi des probabilités, il s’agit d’une jeune fille issue de l’immigration maghrébine, forcée chez elle pendant des années par ses deux frères sans qu’elle sache comment se défendre. Je tends l’oreille. Aucun intervenant ne pose la question pourtant évidente, de savoir ce qui empêchait cette malheureuse de se rebeller. On s’empresse en revanche de souligner qu’il n’y a pas d’exclusive pour ce qui est du viol. L’origine culturelle n’y est pour rien. Toutes les communautés, toutes les classes sociales, sont représentées. Un expert souligne, pour que chacun comprenne bien : « Les milieux bourgeois comme les milieux ouvriers, tous sont concernés par le viol ! » Parbleu ! Le contraire serait étonnant. Tout est question de proportion. J’ai lu que les statistiques par département placent en tête la Martinique et la Guadeloupe pour les violences sexuelles. Un effet de la température, sans doute.

J’écoute ces bonnes âmes d’une oreille distraite, tout en beurrant mes tartines. Une exposition entièrement dédiée aux artistes femmes, au Centre Pompidou, est ensuite relatée. Le journaliste demande audacieusement s’il n’y a pas un brin de discrimination dans cette démarche. L’organisatrice fait remarquer l’écrasante majorité des femmes dans les écoles des Beaux-Arts, et la quasi-absence des femmes parmi les artistes reconnus. N’est-ce pas en effet scandaleux ? Ah ! Les méchants hommes, qui empêchent les artistes femmes d’obtenir une notoriété méritée ! N’ont-elles pas suivi bien sagement les cours des écoles idoines ?

Je retrouve dans son vieil exemplaire de l’Éducation une page cornée : « … un jury pour examiner les œuvres des femmes, des éditeurs spéciaux pour les femmes, un école polytechnique pour les femmes, une garde nationale pour les femmes, tout pour les femmes ! ». On était en 1848.

C’est maintenant de la pub, ou ce qui en tient lieu sur la radio publique. « Avez-vous bien réfléchi au fait que vous pouvez bénéficier du RSA ? ». Je comprends que c'est une variante du RMI. Ils ont bien raison. Avec tous les excédents dont disposent les comptes sociaux, il faut encourager les demandeurs et, à cet effet, investir dans une campagne publicitaire. J’imagine que si la campagne ne parvient pas à recruter un nombre suffisant d’ayants-droits, on fera du porte-à-porte, du mailing… On les traquera à domicile !

J’éteins la radio. J’estime avoir eu ma dose de connerie. Une piqûre de rappel, en somme. Quand j’habitais en France, pas de radio, pas de télé. À quoi je dois sans doute ma bonne santé, et mon égalité d’humeur.

Accompagné de Vilfredo Pareto et de son volumineux Traité de Sociologie générale, je vais aux toilettes, fais mes ablutions, et pense au programme de la journée : prendre l’annexe pour aller chez Leader Price, déjeuner au marché…

La batterie de son mobile est déchargée. Je branche l’appareil sur le circuit 220 volts du bord. L’indication d’un message clignote. « Je me suis fait avorter. Maintenant laisse moi tranquille ». Un long soupir, qui n’est pas que de soulagement.

En route vers le marché couvert.

L’IVG, conçu en faveur des femmes, s’est retourné contre elles, d’une certaine façon. Leur droit exclusif à l’avortement les a rendues décisionnaires de mener à terme une grossesse. Donc, les génitrices s’engrossent elles-mêmes. Si le géniteur est porté au cynisme, il peut se décharger de la responsabilité de devenir père, au sens plein du terme : il y aura un enfant sans qu’il y soit pour rien, puisqu’il ne tient qu’à la femme qu’il y en ait un, ou pas.

Sous la halle, je vais directement chercher le Ricard promis à Vicki et ramène les deux verres. L’économie mondiale se porte bien, car il ne reste que deux poulets à vendre, alors que midi vient d’être carillonné au clocher de l’église. Nous trinquons. Une autre marchande approche.

- Et moi, tu ne me dis même pas bonjour !

Marie-Christine est dans les mêmes âges que Vicki. Je l’embrasse et vais chercher une autre consommation au comptoir de « La Case ». Vicki fait l’article à des passants et vend un poulet. Marie-Christine s’éclipse. Deux touristes s’intéressent à ses paréos. Vicki termine son verre, offre une nouvelle tournée.

- Et ton voyage en France, ça s’est bien passé ? Tu as vu ta copine, comment elle s’appelle, Françoise ?

Je dois l’admettre.

- Tu es un sacré coureur, finalement. Mais tu ne sais pas les garder.

Si elle ne m’a pas dit cent fois la même chose !

- Elle faisait une drôle de tête, l’autre. Tu sais, l’Arabe, reprend-elle. Qu’est-ce qu’elle se croît, celle-là ! Elle ne m’a même pas dit bonjour.

Je voudrais bien savoir si elle est venue avant, ou après l’avortement. Mais est-ce qu’il y a eu avortement ? A-t-elle jamais été enceinte ? Je n’ai aucune preuve.

- Je ne sais même pas pourquoi elle est passée. Elle pensait peut-être te voir.

Je vais m’éloigner pour commander mon repas, mais je me ravise.

- Tu sais, elle voulait que je lui fasse un enfant. 

- Et tu lui en as fait un ?

- Non, non, l’idée ne m’en est pas venue. Mais il y a une chose que je ne comprends pas. Quand on veut obtenir quelque chose de quelqu’un, on essaie normalement de le mettre dans de bonnes dispositions, non ? Eh bien Samia c'est tout le contraire. Elle voulait que je lui fasse un enfant, et n’arrêtait pas de se rendre odieuse.

- On voit bien que tu ne connais pas les Arabes. Ils sont comme ça. Je les connais bien, je suis juive, et j’ai vécu en Afrique du Nord. Les Arabes, dès qu’ils se sentent en force, ils exigent. Tout leur est dû…

- C’est drôle, j’ai l’impression que les Juifs, c’est un peu la même chose !

- C’est vrai. Entre cousins ! Mais nous, les Juifs, on prend en douceur. Les Arabes ils prennent de force. On est juste un peu plus évolués.

Une voix de basse se fait entendre.

- Sa ou fé, Fwédéric ?

C’est mon copain Isidore : cinquante ans passés, un corps d’athlète, un visage à sculpter sous un chaume de cheveux blancs. Son créole est d’autant plus difficile à comprendre qu’il lui manque la moitié des dents de devant. Il sourit largement

- Ou ka pas palé kréyol ?

Il sait bien que non mais cela fait partie du gag habituel.

- Fous-lui la paix Isidore ! Qu’est-ce qu’il en a à foutre de ton patois de sauvage ! intervient Vicki.

Isidore s’esclaffe. Je me promets d’apprendre un jour une longue phrase afin d’épater mon copain. C’est pratiquement le seul Afro-Antillais dont j’aie fait la connaissance, depuis six ans que je viens régulièrement dans les îles françaises de la Caraïbe.

Mon poulet-frites arrive. Je m’assieds à une table déserte, et j’ai tout le temps de penser à elle.

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