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Triptyque

Le prix à payer

« Vous passerez toute votre vieillesse à en vouloir à votre quéquette,

de vous avoir fait perdre tant d’années à pirouetter, piaffer...

faire le beau, sur vos pattes arrière, sur un pied, l’autre, qu’on vous fasse l’aumône d’un sourire... »

Louis-Ferdinand Céline, Nord

 

 

 

A Montreuil – La science politique – Exagération – Engrossée.

 

La rue de l’Avenir pouvait, en toute objectivité, n’avoir connu qu’un passé meilleur. Désormais environnée par les bâtiments verre et acier de banques et de compagnies d’assurance, cet environnement hi-tech ne faisait que mettre davantage en relief sa ringardise banlieusarde. Dans les années cinquante, Montreuil, où l’on faisait autrefois pousser un petit bleu lourd de menaces, terreur des becs fins, était encore cette municipalité de la ceinture rouge, et des maires communistes s’étaient succédé à l’Hôtel de Ville depuis la Libération. Cette année, l’écologiste Dominique Voynet, ancienne anesthésiste, a conquis la place après les élections municipales de mars. La pastèque, verte à l’extérieur, rose à l’intérieur, a supplanté la faucille et le marteau. En grimpant l’escalier qui conduit au loft, je pense à l’évidente subordination de la science politique à la science démographique.

Mathilde m’ouvre. Elle se blottit contre moi tandis que je la serre dans ses bras. Elle a fini ses devoirs, mais doit encore travailler sa guitare. Je contemple l’autre côté de la rue par la large baie vitrée de l’ancien atelier. De petits immeubles lépreux de trois étages me font face. Le linge est suspendu aux fenêtres. Des paraboles sont accrochées aux balcons. On affirme que Montreuil était la deuxième ville malienne après Bamako. C’est nettement exagéré.

Autrefois, je n’ai connu Montreuil que pour mes démêlés avec l’URSSAF, démêlés qui m’ont conduit à faire quelques visites de courtoisie dans les locaux de cet organisme. Il me revient la réponse d’une employée, à qui je faisais remarquer la modestie de mes revenus et l’importance des sommes exigées au titre des cotisations sociales. La jeune personne m’avait rétorqué d’un ton sans réplique : « Mais Monsieur, ce que vous déclarez là, ce sont des bénéfices ! » J’avais compris que pour elle, des bénéfices c’était un surplus, un bonus, de l’argent de poche en somme. Il ne venait pas à l’idée de mon interlocutrice que c’était sur ces bénéfices que je devais vivre, et faire vivre ma famille.

Mathilde répète une suite d’accords.

- Ma chérie, tu veux jouer trop rapidement. Va d’abord doucement, et tu iras plus vite ensuite…

Elle lève la tête, secoue ses cheveux qui lui tombent sur les yeux puis se penche sur l’instrument et recommence sur le même tempo. Le portable sonne. C'est Françoise. Elle demande où je suis.

- Chez ma fille.

- Et c’est où ?

- En banlieue.

-Tu ne veux pas me dire où ?

- Pourquoi tu m’appelles ?

Françoise m’a proposé de me prêter sa voiture, mais ce prêt est assorti de conditions et de propositions que j’hésite à accepter, instruit par l’expérience. Après une brève conversation, je raccroche. Elle rappellera, c'est certain. La faire lâcher prise est toujours la même géhenne. Mathilde :

- C’était qui ? Je la connais ?

- C’est une copine. C’est sans importance. Dis-moi, est-ce que je pourrais me servir d’internet ? Tu me montres comment on fait ?

- C’est facile papa. Avec le Mac, tu n’as qu’à faire glisser le curseur sur l’icône avec une espèce de roue.

Je tape mon adresse et mon mot de passe, puis clique sur ma boîte de réception. Il y a un message de Samia.

« bonjour frédéric, j’ai fait un test de grossesse, il est positif, je sais que tu ne veux rien entendre, mais j’estime que tu dois le savoir, tu es en partie responsable, enfin je n’est décidé encore… je te rassure je ne te demande rien, je voulais juste que tu saches »

Je lis plusieurs fois le mail, estomaqué. Sentant la présence de Mathilde derrière moi, je la prie gentiment de ne pas lire mon courrier.

- Tu sais papa, si j’ai envie de le lire c’est facile. Ton mot de passe, je le connais.

- Eh bien, ça ne se fait pas, c’est tout. Lire le courrier de quelqu’un, c’est comme lui voler quelque chose. Tu aimerais que je lise le tien ?

- Pour trouver mon mot de passe, tu aurais du mal, papa. Personne peut le craquer.

Je baisse mentalement les bras et demande à ma fille de mettre à chauffer une casserole d’eau.

- Pour des pâtes ? Chouette !

Je ressens une colère froide. Je ne vais pas me faire baiser une fois de plus ! Samia est dure, violente. Je serai dur également. Il faut qu’elle comprenne que dans la vie, on ne peut pas faire n’importe quoi, et que tout acte porte en soi des conséquences potentielles. La liberté se paie et parfois au prix fort. Je la déteste, sans trop savoir si ce sentiment concerne Samia, ou bien la mère de l’adolescente qui s’affaire à la cuisine.

« Responsable, rien ne me le prouve : car rien ne me prouve que tu n’as pas eu d’autre(s) relation(s). Désolé d’être brutal, mais il faut dire les choses comme elles sont, et tu ne m’as pas démontré que la sincérité est la plus grande de tes qualités. Quoi qu’il en soit, tu es suffisamment indépendante d’esprit pour que ce que je pourrais dire sur « ce qu’il y a à faire » soit d’une quelconque importance. Si tu choisis de bousiller ta vie, et celle des autres en passant, c’est ton affaire.»

 

La voiture a été prêtée, et je fais mon devoir, dans les termes de l'échange : accompagner Françoise en Normandie, dans une maison d’amis, car elle ne peut pas conduire, en raison d’une opération au pied.

Nous partageons le même lit, mais je réussis à ne pas la frôler. Elle interpréterait cela comme une invite. Étendu dans le noir, cramponné au bord du matelas creusé en son centre, je pense à Samia. Avec elle, c’est fini pour de bon. Pourquoi me priver d’un moment de détente ?

C'est que j’ai de nouveau expérimenté le plaisir sexuel avec quelqu’un dont j’étais amoureux. En faisant l’amour – dans ce cas, l’expression est inappropriée - avec Françoise, j’aurais l’impression de tricher. Malgré trois ruptures, je reste en quelque sorte fidèle à celle qui a fait renaître des sentiments depuis si longtemps oubliés.

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